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18 février 2017 6 18 /02 /février /2017 18:03
1) Psychanalyse bourgeoise et patriarcat
 
La psychanalyse freudienne, qui s'origine d'emblée dans la thématisation de quelque "hystérie" (cf. Breuer), essentiellement "féminine" d'ailleurs, au moins "catégoriellement", ne voit pas, ou ne veut pas voir, ou thématiser, le fait que c'est le logos "curatif" se voulant "masculin" qui assigne, à travers une "objectivité scientifique" idéologiquement affirmée, le "féminin", à la pathologie mentale, pour ne pas saisir la dimension sociale et légitime des résistances des personnes ainsi dominées face aux logiques de contrôle et de gestion bourgeoise de la vie au sein du foyer patriarcal.
C'est le "péché originel" de la psychanalyse bourgeoise : ce qui était pur symptôme d'un système social bourgeois fondé sur la domination, soit la souffrance féminine, ou "féminisée", qui engage, si l'on veut effectivement l'abolir, un refus, une révolte, une émancipation stricte et autonome des personnes concernées, et non une "régulation" patriarcale se voulant "bienveillante", mais étant de fait paternaliste, autoritaire et "disciplinante", et ce qui engage donc non pas simplement des "soins" individualisés et très ambivalents, mais d'abord et essentiellement des luttes et transformation radicales, collectives, est devenu pathologie à isoler, qui "responsabilise" insidieusement la "patiente", devant travailler d'abord "sur elle-même" pour sortir de ses "refoulements" (et dont on souhaite d'abord, certes "inconsciemment", étouffer la révolte légitime).
Dans le même ordre d'idées, le mythe freudien de "l'orgasme vaginal" sera un moyen d'assigner "le" "féminin" à l'hétérosexualité et à la gestation de la vie, dans la continuité, précisément, de la pastorale chrétienne... Prêtres et psychanalystes, comme on l'a souvent dit, sont assez peu différents, même si le psychanalyste bourgeois n'a plus besoin de commandements transcendants pour assigner ou culpabiliser, mais se contente d'analyser de façon naturaliste, catégorielle, "neutre", immanente, et "bienveillante", les personnes dont il doit neutraliser les désirs d'émancipation autonome. Son schème impensé, en effet, n'est plus "théocratique", mais davantage social ou "économique". Cela se fait néanmoins dans son dos, sans qu'il le sache lui-même, dans la mesure où il est mû lui-même par une logique objective impersonnelle qu'il ne contrôle plus, par une "seconde nature" (autovalorisation marchande) qu'il entretient ou élabore sans conscience. Il le fait sans le savoir. (Il croira ainsi "servir" de façon désintéressée les "intérêts propres" de quelque "science" impensée, ou de quelque "soin" "nécessaire", ce qui le rendra d'autant plus pernicieux, d'ailleurs, puisqu'on ne pourra pas même le "blâmer" moralement).
« L’hystérie » féminine deviendra, chez les « psychanalystes » bourgeois, un effet pris pour une cause, ce qui permettra la pathologisation de personnes assignées à la "féminité", et qui se révoltent légitimement, mais « dangereusement », au sein d’un foyer patriarcal étouffant, soit leur "gestion" encadrante (cf. là-dessus, également, le personnage de Madame Bovary). Selon une logique également patriarcale, d'ailleurs, l’homosexualité, potentiellement "régressive" ou "narcissique", non "adulte", d'après le psychanalyste bourgeois, "incapable" donc de se confronter à quelque "altérité" permettant une sexualité que l'on voudrait "productive", devient sur-thématisée, pour que ce qu'on juge comme une "stérilité " « menaçante » soit « contenu ».
 
2) Des synthèses éventuelles
 
Néanmoins, on a pu parfois tenter certaines synthèses entre deux courants a priori antagonistes (Freud/Marx, etc.) ; d'un point de vue politique, critique et épistémologique, cela dit, cela ne peut se faire que si l'on choisit une voie, pour exclure l'autre, car ces deux courants paraissent absolument inconciliables "idéologiquement" parlant.
Du point de vue d'un freudisme "remis sur ses pieds", par exemple (et donc dépassé en tant que tel), une certaine critique marxienne de la valeur (critiquant radicalement le capitalisme patriarcal, raciste, antisémite et totalitaire ; cf. Postone, Kurz, Scholtz), peut s'emparer, implicitement ou explicitement, du thème freudien de la pulsion de mort.
 
Ce thème de pulsion de mort, d'ailleurs, a été inspiré par l'ancienne "patiente" dite "hystérique" de Jung, Sabina Spielrein, qui développa dans ses recherches, une fois "guérie", la notion de "pulsion destructive et sadique" (pulsion qui n'était certainement pas la sienne, d'abord, mais celle de l'ordre patriarcal ayant assigné à la pathologie un désir légitime d'émancipation). Les relations entre Spielrein et Jung, l'individu "germanique" mystique, influencèrent d'ailleurs également la théorie freudienne du transfert, qui relève d'une érotomanie singulière (érotomanie qui demeure d'abord, peut-être, d'ailleurs, de façon latente, celle du curateur masculin, déviant sa propre misère inconsciente vers la pathologisation autoritaire, mais "rassurante" pour lui, de "ses" patientes).
On pourrait envisager que Sabina Spielrein aurait pu être la véritable curatrice des psychanalystes masculins bourgeois, même si elle ne thématisa pas sa démarche de cette façon...
Quoi qu'il en soit, le fait de remettre sur ses pieds, de façon plus historiciste et plus matérialiste, un thème freudien comme celui de la "pulsion de mort" (déjà assez chargé généalogiquement et socialement, comme on l'a vu), pourrait se faire au profit d'un anticapitalisme strict, et finalement contre l'individualisation freudienne du pathologique : en effet, c'est le système impersonnel de l'autovalorisation de la valeur "marchande" qui est d'abord structurellement morbide (baisse tendancielle du taux de plus-value liée à un développement incontrôlé du "travail mort", contradiction entre une accumulation se voulant infinie, dans un monde aux ressources matérielles limitées, etc.) ; les pulsions individuelles dissociées, que le psychanalyste bourgeois prend confusément pour des "causes", alors qu'elles ne sont d'abord que des symptômes isolés, dérivent de cette dimension systémique et sociale propre à une aliénation structurelle d'individus objectivement réifiés et assignés, même si elles viennent consolider ensuite, rétroactivement, toujours plus, sa fuite en avant autodestructrice, tant qu'elles ne parviennent pas à engendrer leur émancipation stricte (boucle de rétroaction).
Cette morbidité renvoie aussi intrinsèquement à une gestion patriarcale des personnes assignées au "féminin", et qui devient suicidaire lorsqu'elle essentialise, fige, chosifie, ainsi son "pôle opposé", défini de façon rigide et dualiste, et censé représenter idéologiquement la "source de la vie"...
Utiliser Freud, contre Freud, et finalement au bénéfice des intentions freudiennes fondamentales mais inconscientes, c'est-à-dire pour la critique historique et sociale du capitalisme patriarcal, "civilisateur" et destructeur, pour la critique de la dite "valeur" marchande, et des abstractions réelles de la modernité, et pour se passer finalement des limitations freudiennes structurelles, cela pourrait devenir un jour intéressant
En pensant Freud, donc, comme un "moment" autocritique dans la société bourgeoise qui ne vise pas, de façon cohérente, l'abolition de la bourgeoisie, mais la régulation et l'encadrement, soit la perpétuation de son ordre destructif, patriarcal, "civilisateur" ; et ce, certes, tout à fait malgré l'individu Freud lui-même, et malgré ses intentions conscientes très souvent "humanistes".
En pensant également la spécificité de l'apport d'une Sabina Spielrein, telle qu'elle "témoigne" aussi, en un certain sens, d'une assignation psycho-analytique subie, de façon assez claire, socialement parlant.

3) Les limites épistémologiques de la psychanalyse bourgeoise sont directement liées à son ordre dominateur et (auto)destructif contradictoire

 

a) Limites épistémologiques et souci d'encadrement autoritaire

Que fait un psychanalyste bourgeois "orthodoxe" face à un-e patient-e qui refuse ses méthodologies (face à un-e cartésien-ne sceptique, par exemple) ?

Il n'entre pas en dialogue, mais résiste dogmatiquement, et analyse les objections (légitimes) de ce ou cette patient-e en termes toujours psychanalytiques-bourgeois.

Et c'est ce qui rendra ce psychanalyste "orthodoxe" toujours plus apparemment "nécessaire", puisqu'il rendra toujours plus malade le ou la patiente.

Cette situation "perverse" renvoie à une faiblesse épistémologique de fond du discours psychanalytique intial : la psychanalyse ne sort jamais de ses propres schémas d'interprétation ; on ne peut pas la "réfuter", ce qui fait qu'elle est non dialogique, et qu'elle n'est pas même "scientifique", selon les critères mêmes de la science "bourgeoise" (réfutabilité, doute méthodique).

Si l'on refuse le diagnostic d'un psychanalyste, il définira ce refus avec ses propres critères théoriques -résistance, refoulement, inconscient, transfert, etc. On ne peut pas sortir de sa théorie, on reste emprisonné dans ses critères d'évaluation, quelle que soit la situation. 

Sur un plan social et politique, cela dévoile une attitude autoritaire, dogmatique. Attitude qui, d'un point de vue anti-patriarcal, prend tout son sens.

Si par exemple une patiente veut critiquer les méthodologies du psychanalyste freudien "dogmatique" en tant qu'elles individualisent abusivement le mal-être, et qu'elles ne voient pas d'autres causalités, sociales, économiques, et patriarcales, ce psychanalyste pourra lui dire que c'est sa névrose obsessionnelle individuelle qui lui fait dire ces choses ; ou quelque "paranoïa" inadaptée. De façon très violente, le dominateur malsain, et souffrant lui-même de dissociations qu'il ignore, impose sa propre maladie sociale comme étant une "norme" à respecter, et définit les réactions saines, révoltées, qui refusent une telle folie sociale normalisée par la force, comme étant elles-mêmes "anormales", ou "déviantes".

Karl Popper aurait pu apercevoir ces contradictions idéologiques, en tant qu'elles renvoient aussi à un souci de contrôle violent, et de maintien de dominations politiques et sociales. Mais ce ne fut pas le cas.

L'épistémologue affirmait en effet que le freudisme n'était pas "scientifique", au sens où il n'était pas "falsifiable" (un énoncé serait "scientifique", selon Popper, dans la mesure où il se préoccuperait d'abord de rendre testable ou réfutable sa validité propre). Popper remarquait que chaque fois qu’il exposait à un psychanalyste un fait susceptible d'invalider la "théorie psychanalytique", celui-ci trouvait une façon d'interpréter un tel fait "gênant" qui devenait compatible avec elle.

Pour Popper, la psychanalyse n’est pas vérifiable avec ses propres méthodes car elle ne se fonde pas sur des faits objectifs, mais sur des interprétations posées d'emblée, qui deviennent des pétitions de principe. Dès lors, elle ne peut se falsifier elle-même, par définition : elle ne peut que s’auto-confirmer, continuellement. Au sens critique ou sceptique, elle ne peut être un une "science" : elle finit par devenir une croyance dogmatique ou une idéologie.

Ce caractère idéologique de la psychanalyse devenue "dogme", le marxisme traditionnel ou "orthodoxe" le posséderait aussi, selon Popper : le marxisme en effet tend à affirmer, lorsqu'il devient un dogme impensé, que l'individu qui réfute l'existence "objective" des "classes", exprime lui-même ses propres "intérêts de classe" ; par cette réfutation, un tel individu ne ferait que confirmer, bien malgré lui, ce que l'idéologie marxiste affirme.

Le dépassement de cette fixation idéologique, en ce qui concerne Marx et Freud, se laisse envisager comme suit : l'inconscient est multidimensionnel, psychique, politique, social, économique, culturel. Le "classisme" est d'abord une idéologie qui tend à se matérialiser toujours plus apparemment, et à s'affirmer au sein de consciences tronquées, mutilées, ou encore s'auto-réduisant de façon tactique et temporaire, mais il n'est pas une valeur "en soi" à défendre, et il doit être dépassé, en tant qu'il est une perspective réductrice sur les êtres vivant en société.

Mais c'est finalement au profit de la critique radicale de l'unidimensionnalité de la psychanalyse bourgeoise fossilisée, et du marxisme "économiciste", que ce double dépassement s'opère. La critique sociale et politique multidimensionnelle qui produit ce dépassement se formule en particulier au sein des luttes collectives et concrètes contre le patriarcat : ce "fait objectif" que le psychanalyste, avec ses interprétations réductrices et individualisantes, ne prend plus en compte, comme le dit Popper, pourrait bien être la réalité structurelle, matérielle, sociale, culturelle, économique, psychique et politique d'un patriarcat de fait, qui tend à se barbariser au sein de la modernité capitaliste, en devenant plus massif, plus neutre, plus fonctionnel et plus "gestionnaire". Et la falsification stricte de la "théorie psychanalytique" devenue dogme pourrait éventuellement se faire lorsqu'on constaterait par exemple que les émancipations permises par les luttes féministes radicales aboliraient beaucoup plus en profondeur, et beaucoup plus durablement, les dissociations "féminines" que le psychanalyste bourgeois ne soigne que superficiellement, temporairement, et de façon extrêmement ambivalente.

Popper n'aperçoit pas cette dimension politique, car il défend finalement une science intrinsèquement destructive et bourgeoise (physique théorique, indirectement soumise à la mécanique industrielle, et donc à l'exploitation du travail vivant). Pourtant, il indique ici que toute science moderne, pour devenir effectivement dialogique et falsifiable, selon ses propres "critères de validité", désire son abolition, abolition qui ne s'engage que dès lors que les individus soumis et réifiés par l'ordre socio-technique qu'elle entretient, non "théorisants" mais agissants, viennent lutter contre lui.

 

b) L'ordre du "pompier pyromane"

Un paradigme intéressant pour traiter ce sujet, finalement, serait le paradigme du "pompier pyromane".

Ce paradigme traverse toute la société bourgeoise, qui est un ordre biopolitique qui contrôle, discipline, et réprime au sein d'une même intention.

Donnons quelques exemples, issus de sphères différentes, mais insérés au sein d'une matrice cybernétique dont les structures ne varient pas :

 - L'ordre du "soin psychiatrique" peut engendrer lui-même les maladies qu'il doit ensuite guérir, et c'est ainsi qu'il se rend apparemment indispensable. Sur le plan de la psychiatrie médicamenteuse (DSM), on peut assister à des spirales très pernicieuses : tant que le "bon diagnostic" n'est pas posé, on donnera au sujet-patient tout un tas de médicaments qui ne sont pas forcément efficaces, mais dont les effets secondaires peuvent le rendre plus malade encore, ce qui pourra rendre "nécessaires" de nouveaux "soins" psychiatriques, de nouveaux séjours à l'hôpital, etc. Ce n'est pas de façon machiavélique ou malveillante toutefois que se développe cette spirale, mais selon un système automatisé et randomisé, statistiquement déterminé, faisant de chaque sujet-patient un "cobaye", un individu-type issu d'un "échantillon représentatif".

- Sur le plan de l'industrie pharmaceutique, c'est un calcul encore asocial qui peut prévaloir, et qui s'opère de lui-même, mais sans intentions explicitement "malveillantes" : les médicaments aux effets secondaires pernicieux peuvent rendre "nécessaires" l'achat d'autres médicaments, supprimant ces effets secondaires ; il se trouve que ce deuxième type de médicament peut être vendu par les mêmes industriels qui écoulent le premier type sur le marché, etc.  (le critère de renvois réciproques ici n'est certainement pas la "méchanceté" consciente ou le "complot", mais le pur calcul fonctionnel, ou le profit, qui peut s'engendrer par toutes les voies détournées possibles, jusqu'à ce que ce que les "stratégies" de ventes initiales développent par elles-mêmes, de façon mécanique, leurs "vertus" propres)

- Un seul et même ordre étatique taxe/régule/organise la production des cigarettes et gère les ordres du "soin" qui guérissent les maladies liées à la consommation du tabac.

- Le paradigme du pompier pyromane traverse toute la société bourgeoise de façon assez fondamentale : le droit bourgeois (qui garantit la propriété privée des moyens de production et des biens marchands)  crée structurellement des injustices sociales qui peuvent favoriser tendanciellement la "criminalité" ou la "délinquance", et ces "faits de violence" rendront ensuite la répression policière bourgeoise apparemment "nécessaire".

- Ainsi, après ces quelques exemplifications clarificatrices, il peut apparaître maintenant que le paradigme du pompier pyromane est un paradigme pertinent pour penser les déterminations et limitations d'une psychanalyse "classique", bourgeoise et patriarcale.

Explications : le "soin" psychanalytique tendanciellement patriarcal, très ambivalent, lorsqu'il se rigidifie en dogme, pathologise et individualise les souffrances des personnes assignées par ce patriarcat, souffrances qui n'ont d'ailleurs pas attendu que le diagnostic du psychanalyste patriarcal "intervienne" pour se faire ressentir comme insupportables. De la sorte, le dit "psychanalyste" ne résout rien, de par sa propre position, mais il suscite au contraire l'aggravation des dissociations dites "féminines". Il se rend dès lors encore plus "nécessaire", car il prétend à nouveau pouvoir soigner ces dissociations qu'il a lui-même encouragées ; etc., indéfiniment.

C'est d'ailleurs ce qui rend très difficilement critiquable la psychanalyse "classique", car elle a de fait "permis" apparemment la cessation de nombreuses douleurs assignées à la "féminité" de façon patriarcale. Mais on ne voit plus qu'elle a encouragé aussi ces douleurs, et qu'elle s'est juste contentée de se rendre indispensable, pour non pas les abolir à la racine, mais les rendre plus sourdes et plus apparemment vivables.

Très structurellement, la psychanalyse est fondée par exemple sur le concept de "refoulement" ; lorsque les refoulements individualisés sont abolis apparemment, la patiente serait "guérie" ; mais le psychanalyste, en faisant cesser ces refoulements "individuels" qu'il théorise de façon "logique", et de l'extérieur, ne fait que permettre la consolidation d'autres formes de résistances et de refoulements, mais cette fois-ci sociaux et collectifs : on résiste pour ne pas lutter, comme féministes, contre le patriarcat, après une guérison par la psychanalyse qui se voudrait exclusive ; on refoule un désir de révolte sociale et d'émancipation légitimes.

Il serait intéressant donc de voir les choses sur ces deux niveaux ; une psychanalyse bourgeoise individualisée ferait cesser certains refoulements superficiels et individualisés ; mais pour mieux permettre la consolidation, sur le plan d'une psycho-analyse sociale et anticapitaliste (féministe, anti-patriaracale), de refoulements collectifs, et donc l'aggravation de dissociations/clivages insupportables....

On opposera donc ici à une psychanalyse régie par le paradigme du "pompier pyromane" (bourgeoise, patriarcale, individualisant le "pathologique") une "psychanalyse" réellement émancipatrice, détruisant l'ordre pompier pyromane, qui est sociale, collective, et qui se fait dans les luttes autonomes des personnes concernées, contre cet ordre....

Seule cette deuxième "psychanalyse" sociale et collective abolirait effectivement les refoulements/résistances/dissociations que la psychanalyse "classique" ne cible que superficiellement...

La méthodologie psychanalytique (formulation du mal-être par la parole) est nécessaire, dans un combat contre le comportementalisme cybernétique par exemple (qui modifie le comportement visible, mais sans modifier les dissociations invisibles : ce comportementalisme sera l'organe du capitalisme "neuromarketing" par excellence).

Mais elle est pernicieuse, et reste soumise à cet ordre cybernétique malgré elle, tant qu'elle ne thématise pas de façon explicite et systématique les causalités sociales et politiques modernes qui produisent les névroses ; la formulation par la parole ne peut se faire donc exclusivement dans un "cabinet" isolé du monde social et politique ; elle est aussi et d'abord témoignage au sein des luttes, relié à l'espace public, des personnes subissant la réification économique.

On pourrait donc préférer au divan du psychanalyste l'assemblée révolutionnaire anti-patriarcale, par exemple, ou encore les constructions dialogiques collectives et anti-patriarcales indissociables de luttes sociales effectives (perspective lukàcsienne actualisée : la prise de conscience des individus objectivement réifiés par l'ordre productiviste ne se développe qu'au sein des luttes collectives, par lesquelles les sujets potentiellement révolutionnaires le deviennent toujours plus effectivement).

Néanmoins, ces propositions ne sont éventuellement pertinentes que selon une perspective assez abstraite : du point de vue de la critique d'un système fonctionnel et abstrait, nivelant et non conscient de lui-même, objectivé, elles paraissent justifiées. Mais du point de vue du monde vécu, néanmoins, elles sont encore trop catégoriques : du point de vue du monde vécu, il n'existe pas "une" "psychanalyse" idéologique et "orthodoxe" (de même qu'il n'existe pas "un" "marxisme" exclusivement fossilisé), mais des pratiques plurielles et différenciées. Une cure individuelle par la parole peut alléger effectivement une souffrance réelle, au moins relativement, lorsque le curateur incarne et actualise la théorie, et pratique une autocritique continue. C'est surtout certaines limitations historiques fâcheuses d'une doctrine psychanalytique datée qu'il s'agirait de dépasser, en conservant une intention dynamique, potentiellement émancipatrice, et qui existe dans la pluralité du monde vécu. C'est ce soin devenu autocritique qui peut donc désigner parfois un engagement vers des sociabilités publiques résistantes ou en luttes, et remettre en cause sa propre "exclusivité". Et un noyau plus radicalement transformateur émerge alors, au sein de ces théories en devenir(s). De même, des psychiatres, professeurs, médecins résistants, malgré un écrasement nivelant et systématique, traduisent des possibilités d'ouvertures critiques, ou épanouissantes, dans les lieux mêmes où l'on croirait qu'elles sont toujours plus impossibles. Un individu collaborant, de par sa situation matérielle et formelle, à l'ordre marchand ou bourgeois, n'est pas nécessairement activement impliqué dans la reproduction de cet ordre. Il se contente parfois de simplement travailler pour survivre, de façon négative, ou de suivre encore une "vocation" qui implique nécessairement de nombreuses compromissions. Et il est donc lui-même plus qu'un simple "rouage" bourgeois, du point de vue du monde vécu, mais existe en tant qu'être multidimensionnel et concret. En outre, tant que les rapports d'oppressions existent structurellement, et qu'une sortie de ces crises constantes n'existe pas, le fait de vouloir interdire toute pratique de soin ou de formation encadrante, institutionnelle, et ainsi très ambivalente, au nom d'un principe de pureté qui ne se confronte plus à la réalité, pourrait avoir des effets pernicieux. Engager de façon résolue des transformations radicales, mais progressives, des ces ordres qui sont des faits existants, vers une abolition stricte de leur dimension clivante et clivée, et des structures qui rendent possibles ces clivages, est certainement plus conséquent que le fait de refuser purement et simplement l'ensemble de leurs fonctionnalités existantes.

 

4) Faire une psycho-analyse multidimensionnelle d'un psychanalyste tendanciellement bourgeois et patriarcal

 

Le pompier pyromane se vit d'abord comme pompier, et n'assume pas son statut de pyromane : il existe donc en lui un désir conscient de faire cesser les dissociations et souffrances qu'il déplore et veut "soigner", et il ne devient dangereux et pernicieux que dans la mesure où sa dimension de pyromane est toujours plus "inconsciente", non assumée.

Autrement dit, l'ordre patriarcal bourgeois, lorsqu'il cesse à son tour de produire ses propres refoulements, lorsqu'il est "psychanalysé" de façon multidimensionnelle, peut et doit comprendre qu'il a eu tendance à inverser la situation depuis le départ, et qu'il est dans son intérêt de consentir à sa propre abolition. Cela se ferait même au profit de ses intentions les plus enfouies, en dernière instance : le pompier qui refoule son caractère pyromane désire inconsciemment, en effet, cesser d'être à la fois pompier et pyromane.

L'hypothèse à avancer serait donc que le dominant patriarcal dit "psychanalyste" (ici, dogmatique ou systématique) thématise essentiellement ses propres "résistances" et dissociations psychiques lorsqu'il croit reconnaître les "déviances" ou "souffrances" de ses patient-e-s...

C'est le psychanalyste patriarcal (parfois malgré lui) qui est lui-même inconsciemment hystérique face aux résistances des femmes contre le patriarcat qu'il représente, ou qui refoule son homosexualité latente, qu'il juge perverse, et qui provoque une honte de soi qu'il juge "inadaptée". 

Plus fondamentalement, il ne faut jamais oublier que la "classe" bourgeoise masculiniste est elle-même inconsciemment dirigée par l'automouvement des marchandises dont elle est censée régir/encadrer la "production" (ce système est constamment en crise, mais la bourgeoisie ignore ses contradictions internes, et son caractère autodestructeur).

Elle ne contrôle pas la globalité du système, aujourd'hui synthétisée de façon automatique, mécanique, ou informatique. Et c'est sa propre déprise qu'elle exprime de façon confuse, lorsqu'elle tente de contrôler désespérément les individus réifiés par un tel ordre, et qui se révoltent légitimement.

Autrement dit, le dit "dominant", ou le profitant plutôt, le gestionnaire, le dirigeant, est lui-même dominé par un ordre qu'il est censé "encadrer" (développement économique, régulation économique), et il exprime sa propre déprise en ne reconnaissant pas sa propre dépossession inconsciente, mais en considérant que ce sont les individus qui pourraient la faire cesser (ceux qui luttent contre cet ordre) qu'il faut "contrôler". Ceci dévoile une pulsion morbide du gestionnaire bourgeois qui est très explicite : celles et ceux qui pourraient faire cesser son autodestruction inconsciente, en luttant contre son ordre incontrôlé, il tentera de les empêcher de lutter, en les maintenant « sous contrôle » ; et il s’autodétruit bien de la sorte encore plus, quoique tout à fait malgré lui, puisqu'il neutralise toujours plus les vecteurs extérieurs par lesquels sa propre déprise pourrait enfin cesser (ou encore : son pouvoir sans puissance).

Cette détermination sera visible également à propos des notions psychanalytiques de transfert/contre-transfert : il s'agit là d'une singulière érotomanie, que le soignant postule en ce qui concerne sa patiente, et qu'il pourrait exprimer à son tour, mais de façon "réfléchie". Pourtant, à première vue, c'est bien lui qui pourrait bien tendre d'abord à être érotomane, et qui pourrait bien thématiser confusément, ici, sa propre pulsion scopique et théorique, sa propre fascination/répulsion morbide et clivée.

La notion lacanienne (et autocritique) de résistance, indique peut-être cette voie : le psychanalyste avoue ici qu'il résiste lui-même, qu'il n'écoute pas ce que le ou la patiente a à lui dire, de par sa situation, son rapport à la langue, et à l'autre. Si l'on radicalisait cette autocritique (contre les intentions immédiates du patriarche Lacan, ici, mais au profit de son désir inconscient d'abolir son pouvoir sans puissance), on pourrait considérer que le psychanalyste finira par se savoir toujours plus explicitement soumis à un ordre patriarcal et bourgeois, parfois malgré lui, qu'il "doit" reproduire, et qu'il reconnaîtra toujours plus sa position ambivalente et potentiellement dominatrice, malgré ses bonnes intentions. Il tend à se vouloir toujours moins exclusif, et à limiter toujours ses prétentions, pour être peut-être moins ambitieux, mais tout du moins plus strictement effectif, et moins négativement.

Sur cette question d'une relation de transfert/contre-transfert que le psychanalyste patriarcal aurait inversé malgré lui, on songera finalement à une référence littéraire intéressante : Belle du seigneur.

Le mâle viril ici, Solal, n'est pas "soignant", mais amant, mais il tend tout de même à inverser lui aussi, comme séducteur, les relations de transfert/contre-tranfert.

"Tout homme comme toute femme", dans une relation hétérosexuelle romantique, devrait pouvoir déplorer le jeu puéril de la séduction, indique Solal, dans Belle du Seigneur. Dans Belle du seigneur, Solal affirme en effet, lors d'une mise en scène "séductrice" qu'il impose à Ariane, qu’il ne supporte pas les singeries ou « gorilleries » qu’en tant qu’homme "viril" il doit assumer pour séduire. Montrer que l’on a en soi un destructeur, un conquérant, un violent, cela serait selon lui la condition de toute captation d’attention féminine pour l’homme. Suggérer la bête sauvage qui est en soi, prête à tuer tout autre prédateur ou concurrent, cela serait selon lui nécessaire pour pouvoir s’emparer d’une "belle désirée". Pourtant, il éprouve quant à lui une pure tendresse pour les femmes qu’il désire, il voudrait n’être qu’un enfant joueur et amusé avec elles, non pas quelque mâle viril en rut, somme toute vulgaire et bouffon. Il voudrait poétiser joyeusement et silencieusement la vie, et non pas humilier quelque « adversaire » fantasmé. Il voudrait que son bestiaire imaginaire séduise Ariane, plus que sa position sociale privilégiée, ses belles dents de carnassier, et son corps d’athlète vigoureux. Hélas, cette envolée touchante de Solal s’insurgeant face à toute « gorillerie » prescrite n’est encore qu’une ultime gorillerie de sa part : c’est à une nouvelle forme de « démonstration » intellectuelle qu’il se livre ici au fond, comme pour exhiber l’insuffisance des autres hommes sur ce terrain-là. Dans le jeu factice de la séduction, le vrai est un moment du faux, et toute tentative de sincérité se renverse en son contraire, en calcul et en désir manifeste d’accaparement.

Solal exprime ici, fort malgré lui, une triste vérité, sa propre dissociation dont il n'est toujours pas conscient. Comme personne juive bientôt stigmatisée, par un régime nazi meurtrier, il se confrontera bientôt à la violence brutale des véritables gorilles sanguinaires, militaires et virilistes, et il ne pourra jamais sortir quant à lui de ce désir masculin qui l'étouffe, dans son amour avec Ariane, et qui est la présence en lui de ce qui détruit les amants. Et ce, historiquement et individuellement.

La subtilité ironique des amours homosexuelles d'un Proust indique d'autres voies possibles, quoique toujours dans l'ombre.

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