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15 mars 2017 3 15 /03 /mars /2017 06:00

Lorsque j’écoute une musique, et que je sais qu’elle l’écoute, et que nous partageons un désir par cette musique, l’absence « physique » se convertit en communion intensive. On aimerait alors exprimer ce que le musical, le fluide, le rythmique, dévoile en soi, d’un point de vue érotique, et dessiner le visage de l’être aimé, pour elle, en évoquant une musique qu’elle pourrait écouter, en se sentant intimement concernée.

 

Le monde pour les amants sincèrement épris, qui épouseraient la déité retrouvée, est une musique parfaite.

C’est cette musique, ce troisième terme, qui produit leur union, en leur absence. Mais à la fois, c’est leur propre télépathie mystérieuse, en leurs sexes, qui produit cette musique telle qu’elle pourra produire leur union.

Paradoxalement, il faut peut-être une musique apollinienne pour apaiser la connexion des amants. La musique apollinienne est une musique simplement belle, et non sublime, qui chante le principe d’individuation, la belle apparence des choses et des êtres pluriels. Cette musique sera le monde « extérieur » pour les amants, monde où les êtres sont divisés dans la chair. Sa dimension de musique est de toute façon la possibilité de leur communion intime. Sa dimension apollinienne est la dimension de préservation d’un « ordre » qui les empêchera de purement et simplement se dévorer mutuellement.

Mais toute musique est en soi dionysiaque, c’est pourquoi chaque fois elle réunit les amants. L’élément de la musique est le son. Le son lui-même a une source, mais il se répand dans l’espace de telle sorte qu’il vient pénétrer, avec ses vibrations, toutes les parties du corps. Le son n’est pas comme la chose visible, qui occupe un espace restreint bien déterminé. Les contours de l’espace dans lequel le son se répand sont mal définis, ce pourquoi il apparaît que c’est tout l’espace du monde qui est envahi par la sonorité de la musique. Dans ces conditions, la musique détruit le principe d’individuation. Se déployant partout autour de soi, elle brise la frontière entre soi et le monde, entre soi et les autres. L’aimé(e) qui fait face, surtout, enveloppé(e) d’une musique aimée, n’est plus que cette musique évidente qui chante son miracle, et une connexion, la plus intime, s’opère.

Toutefois cette alchimie devrait pouvoir se faire sans fracas. C’est pourquoi peut-être, les amants ont davantage besoin d’une musique qui, si elle est en soi dionysiaque, donne l’apparence d’être apollinienne. Le dionysiaque auquel parviennent les amants est un dionysiaque à deux, et en outre, un dionysiaque acquis, construit. Il n’est pas le dionysiaque pur et solitaire du nourrisson. Partant, un jeu de séduction constant entre la belle apparence apollinienne, qui doit perdurer, et l’union dionysiaque, devrait pouvoir se faire. Le « Un », le « Deux » et le « Trois » se constituent et se destituent continuellement, réciproquement, par jeu, par caprice et par goût. Demeurer constamment dans le dionysiaque de la passion n’est de toute façon pas viable pour les amants, qui très vite se consumeraient. Une musique apollinienne dans l’apparence, donc, dans ce contexte, sera tout à fait indiquée. Cette musique, jouant le rôle du troisième terme, jouant le rôle de l’élément mondain, traduirait toute séduction nécessaire entre Apollon et Dionysos, en eux et par eux.

Debussy est peut-être cette musique « apollinienne » dans sa plus grande clarté. Ses « danseuses de Delphes » posent d’abord l’assurance tranquille d’une marche apaisée. Un mystère plane sur cette musique, quelque chose veut se dire, mais nulle dramatisation excessive n’intervient ici. La musique est ici un murmure, non un vacarme. Ces danseuses également sont mutines, ironiques, voire moqueuses : elles se rient de nos amants qui quant à eux sauront avoir le sens de l’humour. La gravité initiale de sa « sérénade interrompue » est en fait pleine d’humour. Une certaine tension se joue là, mais l’explosion du désir qui surgit ponctuellement n’est que la dénonciation de tout esprit de lourdeur. Puis la marche reprend, ponctuée d’élans comiques. Une forme de lyrisme peut alors se dire, et c’est la tendresse qui transitoirement se manifeste. Mais finalement un empressement amusé sera le dernier mot. La marche d’avance vers la finitude propre répétée, ce silence recueilli et résolu, que nous évoquions précédemment, ce « dionysiaque apollinien », sera parfaitement traduit par de tels mouvements sonores.

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