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26 mars 2017 7 26 /03 /mars /2017 19:04

1) Une voie "spirituelle", voire idéaliste mais régulatrice. Réflexion sur le pouvoir et la puissance.

a) Pouvoir et puissance : deux formes antithétiques

Il se pourrait aussi qu’un jour, cette morosité inconsciente des gestionnaires, politiques ou privés, du capital, aperçoive cette joie de vivre, ce courage, cette ténacité, cette soif si belle de vivre et de lutter pour que l’humanité ne cesse pas d’être, cet enracinement intensif et plein dans l’histoire des hommes qu’ils souhaitent absolument voir poursuivie, ou émergée au sens strict, qui sont ceux des individus luttant contre elle, si morne et si nihiliste, si triste et si passive, et que cette morosité, ainsi donc, finalement, finisse par désirer sa propre auto-abolition, la destruction de son propre pseudo-pouvoir, et rejoigne une humanité créative et non clivée.

Réfléchissons. Les hommes « de pouvoir » veulent le « pouvoir », par définition. Mais le pouvoir n’existe pas sans puissance. Sans puissance, le pouvoir n’est qu’une mascarade de pouvoir. Si donc ces hommes de « pouvoir » comprennent qu’ils sont, au sein de leur pseudo-pouvoir, radicalement impuissants, déshumanisés, tristes, passifs, décomposés, atomisés, et que cette auto-réification qui est la leur implique toujours plus de luttes où s’affirme une humanité souffrante qui exige que la joie, la puissante joie, que l’amour, le partage, ce puissant partage, s’affirment définitivement, alors ils comprendront peut-être que, depuis longtemps, la puissance a changé de camp (ou a été toujours dans l’autre camp, peut-être), et que tout pouvoir qui voudrait cette puissance devra s’abolir en tant que pouvoir, pour voir émerger l’égalité au sens strict. Vouloir la puissance au sens strict, c’est-à-dire la puissance sans domination, sans pouvoir sur les autres, ce sera finalement la visée d’une humanité qui aura compris que ce que veut le pouvoir (la puissance, soit la joie, le partage, l’amour), c’est ce qu’il n’a pas tant qu’il reste pouvoir. 

Lorsque le pouvoir comprend que ce « pouvoir » qu’il désire en fait n’existe pas, peut-être que tout pouvoir, toute servitude, toute déprise, toute domination, finissent par cesser.

 

b) Digression : « la puissance contre le "nihilisme" », une proposition dangereuse ou stérile

Digression passagère. Nietzsche, avide de puissance et de volonté de puissance, qui chez lui n’a jamais été le pouvoir et la domination, sera-t-il donc le plus grand démocrate, le plus fervent défenseur de l’émancipation des femmes, des prolétaires, des victimes du racisme, le plus grand défenseur des esclaves, des juifs persécutés, des « faibles », des opprimés ? S’il avait été univoque et cohérent, nous aurions pu le dire. Mais il sera devenu, par manque de clarté, par équivocité, par incohérence, et par inconséquence fréquente, le philosophe officiel des nazis (Hitler recevra sa canne), puis plus tard, lorsque ses textes recevront une interprétation plus « humaniste », plus « démocratique », mais en un sens toujours formel, abstrait, il aura pu inspirer des théoriciens (petit-)bourgeois, post-modernes, pseudo-critiques et contre-révolutionnaires, qui n’auront fait que décriresans rien prescrire de précis et de déterminé, en tant que « chercheurs » « objectifs » ou « désintéressés », curieux, bavards, ou ambigus, de façon pédante, « poétique », phénoménologique, existentiale, métaphorique, symbolique, « méthodique », grammaticale, structurale, historiale, absconse ou précieuse, quelque « totalitarisme », quelque « désolation », quelque « désastre », « territorialité » morbide, « biopouvoir », obstruction, catégorisation, ou « désert », quelque « nihilisme » vague, qu’ils n’ont pas su ou voulu éprouver, appréhender dans toute son horreur, pour mieux le laisser poursuivre son triste chemin (Deleuze, Blanchot, Derrida, Foucault, Nancy, Lacoue-Labarthe, et leurs disciples).

Il n’y a qu'un anticapitalisme conséquent (ayant un sens historique, concrétisant Heidegger et Nietzsche, pour les rendre inutiles), pour extraire le philosophe « dionysiaque » de ce bourbier désolant. Et pour que Nietzsche soit oublié enfin tout à fait. On ne transforme pas, de fait, le monde avec des fragments équivoques, poétiques ou lyriques, romantique ou adolescents, puisque face à cela, les gestionnaires du nihilisme matériellement produit disposent de toute la logistique, de toute la technologie, et de toutes les sciences formelles les plus élaborées pour organiser la misère, tournant d’ailleurs finalement à leur avantage toute tentative critique trop équivoque, trop « rêveuse », ou trop peu rigoureuse.

Avec le Capital de Marx, indépendamment de toutes les limites datées de ce texte, le penseur et révolutionnaire actif dénonçant le « nihilisme » (l’autovalorisation de la valeur) pèse face aux hommes de pouvoir, car Marx aura tenté de retourner les outils conceptuels de ce nihilisme objectif, en les manipulant de façon précise et rigoureuse, contre lui-même.

Avec Zarathoustra, et tout ce qu’il implique, le « critique du nihilisme » n’est plus qu’un gentil poète qui sera hanté par un mystique mégalomane se prenant pour Dionysos, ou le Messie lui-même, et fournissant des symboles, métaphores, mythologies, totalement stériles du point de vue d’un combat qui n’est pas que celui de l’individu isolé et de sa pure conscience, mais qui est avant tout collectif et matériel. Ce critique adolescent et poétisant fournira en outre, pourquoi pas, des jeux de mots étymologiques vides dont le contenu historiquement antisémite n’est plus assumé (Heidegger), qui n’aident en rien la lutte à avancer, mais qui aggravent l’incompréhension et l’équivocité, le sentiment d’impuissance et la ratiocination inactive, et ce critique nietzschéen (ou heideggérien) du « nihilisme », donc, on pourra le laisser divaguer dans ses camps universitaires-concentrés, dans sa « concentration » bavarde et abstruse, sans voir en lui un bien grand danger. Si nous finissons par admettre cette situation, qui n’est pas si simple à admettre, alors peut-être que Marx lui-même, finalement, pourra enfin être complètement oublié, et devenir enfin ce spectre qui aura hanté Derrida.

Car nous n’oublions pas non plus que, si Hitler a reçu la canne de Nietzsche, d’autres sanguinaires dictateurs également, tueurs de masse abjects, n’avaient que Marx à la bouche (Staline, Mao, Castro, Khmers rouges, etc.). Nous oublions encore moins qu’il existe une tendance « métaphysiquement » antisémite chez Marx, qu’auront pu « exploiter » ses « héritiers »  rouges-bruns (La question juiveLes annales franco-allemandes).

Ménager un espace de rencontre entre ces deux mondes. Pour les abolir dans leurs limitations respectives, finalement. Pour ne plus avoir à lire Marx, ou Nietzsche, de telle sorte qu’ils pourraient nous être encore « utiles ». Et oublier, pour mieux les garder dans une mémoire attentive et soigneuse, tous ces désastres et toutes ces obnubilations. Plus facile à dire qu’à faire.

« Pouvoir » est un oxymore à un seul terme, dirons-nous donc, avec et contre Nietzsche : pour Nietzsche, et pour oublier Nietzsche finalement. Mais avec et contre Heidegger également : pour oublier Heidegger. C’est-à-dire : en suivant les traces de Marx, également, qui aura su fournir les armes conceptuelles les plus élaborées, non pas seulement pour déplorer dans le langage séparé de l’idéologie les ravages de cet oxymore, mais aussi pour produire une théorie critique méthodique et technique, susceptible d’abolir complètement ses ravages (nous suivrons donc Marx pour fuir complètement les dits « marxistes » « orthodoxes », ici).

Le pouvoir, s’il veut exister, il doit disparaître.

 

c) Synthèse métaphorique et ontologique

 

Passons donc à la synthèse, en un sens très philosophique, pour faire honneur à la poésie, qu’on ne peut rejeter finalement que de façon injuste.

Car dès lors, n’avons-nous jamais songé au fait que la seule démocratie universelle et concrète, vraiment existante, était une aristocratie au sens strict ? Dans un monde où chaque individu est réellement « égal » à tous les autres, réellement libre et émancipé, il n’est certainement pas nivelé par là-même, ou ramené à l’unité homogène et identique à toutes les autres, mais il devient au contraire une exception qualitativeincommensurableune élite en tant que telle, au même titre que tous les autres individus existant, ayant existé, ou ayant à être.

Vivre est une exception absolue pour chacun, si bien que chacun est cette exception. Les « gens ordinaires » n’existent pas : ni les « gens » n’existent, ni les individus « ordinaires » ! Celui qui utilise ces mots tuera dans l’œuf tout geste révolutionnaire radical, et s’il se prétend révolutionnaire, il sera encore plus pernicieux, en lui-même (Michéa, Orwell). Pour paraphraser Pascal (Pensées), il n’y a que les individus sans singularité, sans originalité, qui ne voient chez les autres que ce qu’il y a de « commun », de « banal », de « trivial », ou d’« ordinaire », car ils projettent leur propre sentiment de non-spécificité sur tout ce qu’ils considèrent.

Dans l’éternité temporelle et dans l’infinité spatiale, « nous » les « humains », nous les « vivants », même, nous sommes extrêmement peu nombreux, nous sommes une absolue extrême minorité. 15 milliards d’êtres humains sur le chemin de la vie, par exemple, dans notre tout petit bout d’univers, au sein d’une infinité spatiale et temporelle absolument colossale, c’est l’infime absolu en soi, l’exception totale et radicale, la goutte d’eau la plus minuscule dans l’océan le plus gigantesque possible. Si donc une goutte d’eau infime, comprenant une multiplicité de gouttes, dans un océan absolument grand, se « sentait » un jour elle-même, s’auto-affectait elle-même, et découvrait qu’elle est la seule et unique goutte d’eau dans cet océan comprenant une infinité de gouttes d’eau, à pouvoir précisément « sentir », ou se « sentir », qu’elle est l’exception, l’unique, l’élue parmi toutes les autres, alors chaque minuscule goutte d’eau qui la compose ne se sentirait-elle pas elle-même absolument miraculeuse, absolument unique, à tel point que cette goutte d’eau plus « grande » qui l’envelopperait ne serait plus rien de négateur, de divisant, de rapetissant, mais serait plutôt le principe par lequel chacune se connaît vraiment elle-même, sans nivellement, sans totalisation séparée ?

Et ainsi, de ce fait, chacune percevrait toutes les autres comme un miracle en soi, elle ne pourrait plus ramener les autres minuscules gouttes d’eau contenue dans cette miraculeuse, infime goutte d’eau, à une généralité vague et nivelante, à un principe hiérarchique, à des typologies inessentielles, à une vague question d’appartenance particulière ou restreinte : car elle verrait que toutes, ainsi qu’elle-même, appartiennent à l’exception radicale en soi, appartiennent au singulier absolu, et sont une rareté extraordinaire, le précieux en soi, comparable à la perle de nacre dans une immensité de plomb.

Une forme de sens commun élémentaire et quotidien nous pousse à considérer toute vie, et notre vie propre, de la sorte. Nous avons tendance à savoir que notre situation même fait que nous constituons, de fait, une démocratie aristocratique universelle et concrète, une égalité pure dans l’élection, le miracle et l’exception, en tant que vivants, en tant que sentants, en tant que conscients. Mais les fétiches abstraits que nous intercalons entre nous et nous-mêmes, entre nous et « les autres », entre nous et le monde, entre le monde et « les autres », tendent à nous faire oublier cette nécessité a priori, si bien que, cette démocratie aristocratique concrètement universelle que vivent de fait tous les humains, tous les vivants, n’est essentiellement pas incarnée, n’est pas vécue telle qu’elle devrait l’être. Imaginer, inventer un monde, une façon de s’unir et de se distinguer, une façon d’organiser sans pouvoir des relations simples, stabilisées en tant que sereines, un monde dans lequel cette « démocratie aristocratique universelle » de fait serait effectivement protégée, accueillie, entretenue, soignée, fondée, affirmée, solidifiée, pour qu’elle soit vécue consciemment et pratiquement comme une condition joyeuse et non pas dissociée, triste, déçue, ennuyée, angoissée, un tel projet ne devrait pas paraître utopiste, idéaliste, adolescent, ou « naïf », mais il semble bien plutôt émaner d’un sens commun élémentaire, dont l’obstruction constante hélas, pourtant semble impliquer qu’il sera vain et illégitime.

On pourrait l’appeler, ce projet : « aristocratie démocratique cosmopolitique miraculeuse, libre et égalitaire », non seulement de fait, mais aussi de droit. Une façon de vivre en commun qui permettrait de prendre soin, de reconnaître l’évidence de cette vérité simple, serait certainement la plus souhaitable. Une puissance sans pouvoir, pour chacun et avec les autres. Une démocratie aristocratique cosmopolitique, fondée sur une « autorité », une fondation faisant croître notre puissance simple de vie (auctor), reliée et relative, sur un ordre vertical mais ne niant pas sa base horizontale, soit émergeant à partir d’elle, ne comprenant donc nulle forme abstraite d’autorité obligeante, passive ou transcendante.

Ici donc se dessine une troisième voie, beaucoup moins destructrice et beaucoup plus souhaitable qu’une confrontation immédiatement « violente » tâchant d’abolir l’Etat, avec ses appareils policiers et militaires. Mais c’est certes la voie d’un philosophe quelque peu idéaliste, sur ce point, qui pensera que tout être humain est aussi « raisonnable » qu’un philosophe (très certainement à tort ; ce pourquoi le recours à Spinoza, par exemple, doit être limité dans notre contexte).

Elle comporte en outre un grave écueil : une transformation qui s’opérerait ainsi de façon totalement « non-violente », avec le consentement des hommes de pouvoir, qui « renonceraient » donc à leur pouvoir « délibérément », pourrait bien n’être qu’une pseudo-transformation, qu’une pseudo-révolution, qu’une énième réforme des structures réifiantes, sans abolition complète de ces structures. Il ne s’agira pas d’écarter complètement cette idée toutefois, mais on pourra l’intégrer aux deux vecteurs déjà envisagé (vecteur progressif et vecteur irruptif), en tant qu’idéal régulateur susceptible d’orienter parfois leur devenir.

Un élément, de fait, menacera régulièrement notre goutte d’eau : c’est la vague qui l’engloutit et finit par la dissoudre dans un principe nivelant de non-exceptionnalité, de banalité, de tristesse morne, de désastre. C’est par exemple la vague que Lordon a choisi d’utiliser comme symbole de son Imperium, définissant cette transcendance étatique qu’il naturalise (elle est un dessin menaçant qu’il a choisi de reproduire, à dessein, dans son livre). Cette vague qui, si l’on considère qu’un inconscient collectif, habité par des synchronicités révélatrices, existe bien, fera étrangement penser au film allemand de Dennis Gansel, La Vague (Die Welle, 2008), dans lequel on voit un groupe de lycéens, sur la base d’une expérience « politique » proposée par leur professeur, finir par fonder une communauté identitaire, nommée « la vague », qui développera des formes fascistes, excluantes, autocratiques, conformistes et totalitaires, jusqu’à la mort violente de l’un d’entre eux. Toujours dans cette démarche synchronique, on songera également au terme de « vagues d’immigration », qui en dit long : l’Etat-nation lui-même, qui est en soi le principe transcendant et autoritaire qui nivelle et soumet tout ce qui est sous lui, sera la vague elle-même qui vient s’abattre sur chaque goutte donc nous avons parlé : mais il saura dévier l’attention, de façon abjecte, en définissant que ce qui le « menacerait » ("l’immigration") serait la vague elle-même, et lui la pauvre goutte d’eau sans défense. Cette inversion des rôles est ce que produit quotidiennement un monde où les négations de la vie, matériellement produites, seront continuellement affirmées.

Les réfugiés ou migrants venant en France, de fait, subissant aussi les ravages d’un colonialisme occidental qui se perpétue, en tant qu’ils viennent constamment actualiser un projet égalitaire au sens strict  (« est considéré et accueilli comme Français, en France, tout individu qui aspire à la liberté »[11]), devraient permettre à ce projet colonial-étatique de ne plus s’affirmer de façon aussi explicite comme une vague destructrice qui engloutit tout, en tant qu’il pourrait se rattacher, en accueillant ces individus souffrants de la meilleure des manières, à des principes réellement universalistes qui ont fondé son émergence formelle, devenant ainsi fidèle dans la réalité à ses valeurs, qu’il n’a jamais brandies pour l’instant que pour réaliser l’exact contraire de ce qu’elles disent (cf. Daniel Guérin à propos d'une révolution française à réinstaller dans une révolution permanente). 

Mais cela même qui pourrait relativiser ce tsunami permanent qu’il encourage (l’économie de marché mondialisée), il le définira lui-même comme une « vague » qui le menace. Dans notre monde, donc, on nous dira que la goutte est le tsunami, et que le tsunami n’est qu’une petite goutte d’eau sans défense dans l’océan (cela renvoyant plus généralement à la critique pseudo-républicaine, obscène et continue, des « assistés », des « parasites », désignant ici des prolétaires ou précaires souffrants, dans un monde où une poignée d’individus capitalistes capte toute la puissance monétaire et sociale).

Les migrants, de Calais ou d’ailleurs, nous-mêmes, nommés injustement « assistés » et « parasites », pourraient ou pourrions devenir les gouttes d’une pluie qui sont autant de larmes, la rosée fragile mais tenace qui auraient à abreuver d’humanité et de fraternité un territoire clivé et bloqué, englouti constamment par des vagues d’acide bureaucratiques et métronomiques (racisme, nationalisme, patriarcat, validisme, économisme, « rationalisme » délirant). Mais hélas, ici encore, nous apparaissons comme des idéalistes naïfs. Et fort peu « réalistes », fort peu conscients des « vérités » contemporaines. Affirmer des évidences aujourd’hui, des idées simples émanant d’un sens commun élémentaire, c’est paraître sot, absurde, fou. C’est que le monde dans lequel elles s’affirment est déjà lui-même la folie en soi, l’inversion de la vie, le choix de nier ce qui est vivant, et de glorifier ce qui est mort. Dans un monde réellement inversé, le vrai est un moment du faux.

On songera finalement à toutes ces autres « vagues », qui donnent à penser : surfer sur la vague (la mode, le buzz, etc.), surfer sur le net, la "vague bleu marine", etc. Autant de façons d’être à l’extérieur de soi-même.

2) La question de la violence, et des stratégies de lutte non forcément « légales » relativement au droit bourgeois

a) Le meurtre dans la lutte anticapitaliste entraîne avec lui un grand danger

Le fait d’évoquer cette troisième voie pacifique et « idéaliste » nous encourage à définir très clairement une exigence éthique, voire anthropologique, de la lutte. Dans une lutte qui souhaite établir une société libre et joyeuse, intensive et pleine, il est extrêmement pernicieux d’encourager ou même de tolérer le meurtre, la lutte militarisée qui détruit à outrance, etc. Même s’il s’agit d’abolir (mais ici le mot est choisi à raison) un principe étatique lui-même policier et militarisé. Expliquons-nous sur ce point.

 

 

Comme l’explique longuement Girard dans les premiers chapitres de La violence et le sacré, toute société fondée sur un meurtre originaire finit par entrer dans un cycle de vengeances sans fin. Le premier moyen de briser ce cycle sera de sacrifier un individu (animal ou humain) étranger au conflit, « pur », pour produire une catharsis rédemptrice. Mais ce rituel essentiellement religieux (au sens total) dégénère en désignation d’une victime-émissaire déviant toutes les haines interindividuelles vers son centre (Cf. Œdipe). C’est finalement la forme juridique-légale qui permettra la fixation d’une vengeance institutionnelle non projetée dans une spirale infinie, et qui remplira la fonction régulatrice, dans nos sociétés marchandes modernes, que remplissaient le sacrifice religieux, animal ou humain, ou la désignation d’un bouc émissaire.

Mais qu’est-ce donc que notre société capitaliste ? C’est une société qui produit des fétiches, précisément. Or un fétiche, traditionnellement, est un objet, un être inanimé, auquel on « offre » des sacrifices, éventuellement humains. Et de fait, la marchandise, ou le capital fixe, ou l’argent qui le représente, « reçoivent », en un certain sens, en offrandes, les vies exploitées, sacrifiées, des prolétaires qui sont soumis à eux, qui doivent les faire « fructifier », en un certain sens, au sein de la « religion du capital » matériellement produite.

Par ailleurs, cette société bourgeoise, en tant que nationale, ou en tant qu’impérialiste, est une société qui aura toujours besoin de désigner un ennemi commun, un « bouc émissaire », pour affirmer son unité, son identité, son axiologie, (« communisme », fascisme, nazisme, « judaïsme », « bourgeoisie » hypostasiée, « islamisme », etc.). Mais ce « bouc émissaire » n’est à chaque fois jamais qu’une forme plus « radicale » de ce qu’elle est intrinsèquement. Si bien qu’elle sera à elle-même son propre « bouc émissaire » (du point de vue du capitalisme nazi, populiste, national-socialiste, par exemple, le capitalisme « financier » « mondialiste » sera un « bouc émissaire »). Et ce sera finalement le capitalisme lui-même qui exterminera des masses d’individus qui seraient des "personnifications" du "bouc émissaire", mais qui restent pourtant, précisément, en dehors de ce cycle de la vengeance qui concerne d'abord les destructeurs, lesquels en effet dévient leur violence fratricide vers des individus exclus de cette "fraternité morbide", pour mieux "protéger" l'ordre de la destruction (meurtres de colonisés, juifs, tziganes, homosexuels, handicapés, « communistes », résistants, ennemis du « peuple », etc.).

Car le capitalisme au fond définira constamment son bouc émissaire en fonction de la forme fétichiste primitive qui le détermine fondamentalement : le bouc émissaire reste l’individu qu’il s’agit de sacrifier au capital fixe, à la machine, à l’automate, au camp organisé, pour faire fructifier la valeur. Et la création de valeur sera la rédemption, la « purification », la juste « distribution », du point de vue capitaliste, du bourreau et de sa victime.

Le droit formel bourgeois, finalement, en garantissant la propriété privée des moyens de production pour que ce fétichisme soit maintenu, « rationalisera » quelque peu une telle magie occulte, aveugle et destructrice, contenant donc sous lui les deux premiers moments (sacrifice expiatoire et bouc émissaire).

On voit donc que, pour briser le cycle de la vengeance liée au meurtre originaire, la société bourgeoise déploie les trois formes cathartiques décrites par Girard (religieuse, politique et juridique) de façon extrêmement destructrice, voire de façon absolument horrible et sanglante, sans que le meurtre et l’avilissement ne semblent devoir prendre fin.

Ce meurtre originaire commis par la société bourgeoise, quel est-il donc ? Il est bien sûr le meurtre du roi (en France, Louis XVI), symbole de la destruction de l’ancienne noblesse. Selon une anthropologie « des profondeurs », ou « symbolique », voire « psycho-analytique », « le prolétaire » que sacrifie « le bourgeois » sur l’autel du fétiche marchand pourrait être un « moyen », pour le bourgeois de ne plus subir les foudres du noble qui aura vu son roi tué par les individus qui ont mis en place « sa » société. Ce sacrifice est une déviation de la violence, qui empêche, de façon « ésotérique », la violence du pouvoir aristocratique renversé de se déchaîner contre la bourgeoisie.

 

Si les enragés de la révolution française avaient, après le meurtre du roi, mis en place une collectivité politiquement, civiquement et socialement égalitaire, sans exploiter ni détruire quiconque, sans sacrifier de victime innocente, alors ils auraient risqué d'être détruits, par eux-mêmes ou par les défenseurs de la noblesse, car le meurtre du souverain, crime symbolique absolu, n’aurait pas été « compensé » par un sacrifice proportionnel au sein de leur société.

« Nous » n’avions le « droit » de tuer le roi seulement dans la mesure où était mise en place une société qui perpétue le sacrifice rituel et fétichiste que suppose constamment ce genre de meurtre « ignominieux ». Seulement si la société devenue bourgeoise perpétuait l’aliénation, la réification, le sacrifice expiatoire des exploité-e-s, des mis-en-camps, des damné-e-s de la terre et de l’usine, des « couveuses », des « infirmes », des « parasites », des « sous-races », des « maux nécessaires ».

Face à cela, nous devons réfléchir. Car la question de la violence « expiatrice » ou « rédemptrice » n’est pas que « métaphorique » ou « philosophique » : elle s’enracine certainement au sein de pulsions primaires d’un inconscient collectif archaïque, et les événements de l’histoire ou de la préhistoire, qui confirment son emprise systématique, et nous incite à la prendre au sérieux, comme structure d’un lien humain qui est aussi destruction, décomposition de lui-même.

Selon une attention absorbée, qui développe un sens historique conséquent, alors on peut craindre, à juste titre, que, si le révolutionnaire anticapitaliste commet le meurtre de masse des bourgeois, ou du bourgeois « insigne » (président des Etats-Unis, etc.), alors, s’il n’échoue pas, il condamne très certainement la société qu’il « projette » à un cycle de vengeances qui ne pourra être brisé que par :

  1. Un sacrifice expiatoire dédié à une entité idéale matérialisée.
  2. La désignation de boucs émissaires à exterminer.
  3. La mise en place d’une pure forme juridique permettant la régulation formelle et rationnelle abjecte de ce sacrifice et de cette désignation.

Contre Trotski qui disait, dans Leur morale et la nôtre (1938), que la « fin justifie les moyens » (le « communisme » futur justifie le meurtre de masse présent), il faudra bien dire que l’usage systématique, concerté, réfléchi, massif, anticipé du meurtre, et surtout du meurtre des représentants symboliques de la bourgeoisie, pourrait bien menacer de façon totale la société souhaitable dans le futur.

Un trotskiste qui serait aujourd’hui sur ces bases sanguinaires sera un ennemi en tout point, de ce fait, étant donné l’horreur de ce qui vient d’être suggéré. Mais aussi, de fait, un stalinien, un léniniste, un maoïste, un castriste, un guévariste, etc.

Marx a dit que la violence était la sage-femme de « l’histoire ». Mais n’oublions pas que cette « histoire » dont il parle, fondée sur une « naturalité » des divisions du travail, n’est encore que barbarie est préhistoire. Il faudra comprendre, donc : la violence est la sage-femme de la préhistoire, et l’histoire au sens strict, quant à elle ne pourra s’engendre que par-delà le meurtre et la violence (ceci étant bien sûr dit contre Marx, qui n’aura pas toujours compris lui-même ce qu’il disait vraiment).

Un révolutionnaire agacé nous dira peut-être : « mais si l’on ne peut plus tuer dans la révolution, comment pourra-t-on vaincre ? »

Si l'on était "stratège", et si l'on raisonnait comme un "guerrier", on lui dirait, éventuellement, pour tempérer ses ardeurs : « Dans toute lutte, et même dans toute guerre, les meilleurs stratèges sont ceux qui font en sorte qu’il y ait le moins de morts possibles. Lorsque le camp adverse accumule les pertes, notre camp lui-même doit aussi les accumuler, ce qui n’est ni souhaitable, ni stratégique. Minimiser les pertes du camp adverse sera une nécessité de fait, du point de vue de nos intérêts propres, si bien qu’un principe pacifique posé a priori, dans une lutte qui implique de toute façon l’usage de la force, est plus porteur qu’un principe ultra-violent revendiqué à la base. »

Mais ces considérations manichéennes seraient encore pernicieuses...

Mais certes, si nous devons renoncer complètement, pensons-nous, à l’idée d’une violence « symbolique » ou « expiatoire », « rédemptrice », « purifiante », « théologique », « messianique », conçue comme fin en soi, contre la bourgeoisie, nous ne pourrons pas non plus être des saints, étant donné le rapport des forces, et nos intentions radicales. Et si l’on nous frappe, nous ne pourrons pas tendre l’autre joue, même si nous le voulions. Si notre vie est menacée, ou celle des autres, et s’il faut pour la sauver user de la contre-violence, ou de l’auto-défense légitime (d’autant plus légitime qu’un tel combat est la légitimité même), alors nous pensons que, de fait, nous devrons cesser de nous conformer absolument à des principes absolument "non-violents".

Mais cette non-violence, de fait, ne peut pas exister : puisque « ne pas détruire » intentionnellement, aujourd'hui, dans un monde "interconnecté" où le simple fait de survivre, de consommer, implique une violence globale destructrice et meurtrière entretenue, alors même celui qui reste passif et inactif produit une violence quotidienne extrême. Une contre-violence stratégique, qui détruit les armes inertes de la destruction, est beaucoup moins violente que cette ultra-violence passive et inactive des consommateurs hébétés des centres urbains que nous sommes, puisque, précisément, elle refuse une telle passivité collaborant au pire.

Ceci ne signifie pas donc qu’un meurtre est commis dans ce contexte d'auto-défense. Une auto-défense réellement « efficace » neutralise et empêche de nuire, et lorsqu’elle tue c’est qu’elle a échoué, car si, en tuant, elle s’est préservée pour un temps, elle se voit néanmoins menacée dans un futur proche par le pouvoir qui a subi cette perte, et elle menace aussi un grand nombre d'individus engagés dans la lutte.

Quoi qu’il en soit, nous ne devrons pas oublier, pensons-nous, que l’enragé, le révolté, le désespéré, qui utilise son fusil, son pistolet, son arme, sa machine, son outil destructeur, pour anéantir « l’ennemi », aura finalement donné raison à "l’ennemi", donné la victoire à l’ennemi, puisque cette machine qui l’aura détruit, à chaque fois qu’elle détruit quelque chose, traduit la victoire propre du dit "ennemi" sur tout ce qui est. Cette forme d’auto-abolition du capitaliste, finalement, traduira deux pulsions morbides qui s’affrontent, et qui n’est pas la négation du négatif accomplissant l’affirmation, mais plutôt la négation elle-même, le « nihilisme », portés à leur suprême puissance.

Un monde bâti sur ces coups de feu meurtriers ne sera sûrement pas celui que nous espérions. Un sens historique élémentaire, de toute façon, le confirmera.

 

 

b)  La puissance subversive des travailleurs et travailleuses, ou des individus exclus et précarisés par le monde du travail : leur capacité à détruire les machines qui les réifient

Nous n’avons pas encore abordé l’essentiel.

De quelle manière un individu travaillant est-il vraiment puissant ? Il est le gestionnaire des machines réelles, là où le capitaliste n’est que le gestionnaire symbolique de ce qu’elles représentent (des chiffres, des bouts de papier, des codes sociaux et politiques, etc.). En détruisant la machine, l'individu réifié par la machine fait beaucoup plus de mal au bourgeois qu’en utilisant la machine pour détruire le bourgeois (utiliser une machine, c’est accepter le monde qu’elle apporte avec elle, soit le monde du capital fixe autonomisé et de la valeur ; la détruire, c’est refuser réellement ce monde, et le menacer réellement). Les luddistes, au XIXème siècle (1811-1812) auront compris ce fait. Et c’est bien ses propres machines, qui l’aliènent et le dépossèdent, que l’ouvrier pourrait bien détruire.

Dans un autre ordre d’idée, la « femme au foyer » pourrait tout aussi bien détruire la machine à laver, le sèche-linge, le frigo, les robes, les bijoux, dont le mari est propriétaire, et qu’il lui « sous-loue » pour qu’elle puisse entretenir ces biens de façon à « créer » de la « valeur » ménagère, sociale, symbolique, ou mondaine.

Sabotage, blocage, grèves, désimplication au travail, pourrissement de la machine administrative ou bureaucratique, etc. : autant de moyens de subvertir lentement et silencieusement le sujet-automate, de menacer toujours plus la production de valeur « réelle », et de se soumettre toujours moins aux injonctions de la machine.

Stratégiquement, toujours, maintenir deux visées : l’une progressive, l’autre irruptive. Progressivement, sans enfreindre la loi, produire un sabotage progressif et continu qui enraye toujours plus la grande machinerie automatisée. De façon irruptive, et temporaire, enfreindre parfois les « règles », en détruisant explicitement des zones productives stratégiques, ou en bloquant des zones d’approvisionnement.

Cette visée irruptive devrait pouvoir se faire de façon organisée, sans qu’un individu prolétaire ou dominé soit plus menacé par l’instrument coercitif-bourgeois que les autres. Comment cela peut-il se faire ? Réfléchissons. Le sujet-automate (automouvement de la valeur) est une domination impersonnelle. S’insérer en lui, c’est donc devenir soi-même impersonnel, c’est être fondu dans une masse de rouages indifférenciés. Cette fusion-confusion est d’abord la déshumanisation abjecte, désolante en soi. Mais, dans une optique de sabotage irruptif et destructif, elle peut devenir un avantage stratégique : de façon orchestrée et concentrée, les producteurs de valeur « réelle » pourraient bien, comme une masse anonyme indistincte, produire de telles destructions ponctuelles, et toujours plus massives, de façon complètement impunies (du point de vue du droit bourgeois). Cela suppose simplement que le prolétariat productif, et les individus soumis à l’ordre productifs en général, massivement,  prennent conscience de leur vocation révolutionnaire, et s’organisent systématiquement en fonction de cela, ce qui implique un opportunisme révolutionnaire : chaque lutte qui surgit devrait être l'occasion de reconfigurer les auto-organisations, les finalités de la lutte, et les moyens pratiques, reconfiguration qui est aussi le développement de cette conscience de soi des sujets potentiellement révolutionnaires...

c) La lutte révolutionnaire n’est pas un « jeu de piste » « amusant »

Les hackers qui s’appellent les « anonymous » semblent incarner cette exigence, sur un certain secteur de la lutte. Mais ils ne sont hélas trop souvent que des individus qui se réapproprient les codes du spectacle (Hollywood, comics, paradigme "Fight club" - viriliste et calculant, sans poésie).

 Ayant totalement assimilé les injonctions et « codes » techniques de la machine cybernétique, sans plus les remettre en question en tant que tels, ils sont pseudo-critiques (comme beaucoup d'entre nous, dans nos sociétés occidentalistes).

Leur simple masque (V pour Vendetta), indique qu’ils sont "fans" de la propagande hollywoodienne qui fait aussi de ce monde pourri ce qu’il est, et ils ne combattent donc jamais que l’ombre de la réalité.

Pour eux (et pour nous, qui sommes hantés par le spectaculaire), la « révolution » sera un jeu adolescent romantique, une bande dessinée ou une fiction

Si pour Les individus occidentaux "critiques", la lutte contre un monde qui produit la conteneurisation des humains, hommes, femmes, et enfants, comme du bétail, pour les abattre, progressivement ou définitivement, est à ce point « fun » ou « funky » pour qu’on en fasse une sorte de jeu de piste grandeur nature, ou pour qu’on se prenne, dans ce « jeu de piste », pour un « héros » de comics ou de fiction hollywoodienne, tout « excité » à l’idée de « pirater » des « méchants » « ordinateurs », alors, de deux choses l'une :

- soit nous sommes des demeurés complètement cyniques et inhumains, voire sadiques et psychopathes, qui n’ont aucune dignité ni aucun surmoi, narcissiques et pervers au point de faire d’un combat contre l’abjecte extermination quotidienne de la vie un prétexte pour s’exhiber spectaculairement et vaniteusement ;

- soit nous sommes des fétichistes totalement trépanés, qui ne vivent plus dans la réalité depuis longtemps, et qui ignorent tout de ce qu’ils veulent faire (dans les deux cas, ils restent nuisibles, du point de vue d’une lutte anticapitaliste).

A quand un hacking révolutionnaire un tout petit peu digne, avec des bases éthiques et politiques solides ? Il existe, mais précisément, "on" n'en parle pas (et ainsi il pourra être efficace).

 

Ce n’est certainement pas un Hakim Bey qui pourra nous aider dans cette affaire. Car lui aussi considérera finalement que la lutte éminemment sérieuse et absorbée, digne et scandalisée, contre la mise-en-camp et la concentration désintégrante des « improductifs », se fait essentiellement de façon festive, festivalière, ou « fun », et surtout de façon totalement psychotique et instantanée, segmentée, sectorisée, puisqu’aucune continuité ne sera revendiquée au sein de ces fameuses Zones d’autonomie temporaire qu’il vante, dites aussi Zones d’auto-mystifications tributaires.

Il faudrait peut-être arrêter de proférer des indécences. Citons un extrait de l’un des articles indigents de ce révolté de pacotille (dont « l’anonymat » ici est une nouvelle façon de s’exhiber spectaculairement, de devenir un « produit » « critique », et surtout pas un enjeu stratégique) : « Au XVIIIe siècle, les pirates et les corsaires créèrent un «réseau d'information» à l'échelle du globe : bien que primitif et conçu essentiellement pour le commerce, ce réseau fonctionna toutefois admirablement. Il était constellé d'îles et de caches lointaines où les bateaux pouvaient s'approvisionner en eau et nourriture et échanger leur butin contre des produits de luxe ou de première nécessité. Certaines de ces îles abritaient des «communautés intentionnelles», des micro-sociétés vivant délibérément hors-la-loi et bien déterminées à le rester, ne fût-ce que pour une vie brève, mais joyeuse. » (Zone Autonomie Temporaire).

Cette description est censée proposer une métaphore pour ce que doit être le mode de vie du révolutionnaire ou du résistant. Et cette idée est plutôt tendancieuse, comme il va de soi. Les résistants, ou les luttants, révolutionnaires, face au pouvoir totalitaire économique et idéologique qu’ils combattaient, et qui anéantissaient des individus méthodiquement, se prenaient-ils gentiment pour des « pirates », « jouaient-ils » avec des « cartes au trésor », pour détecter quelque « butin » ? Leur réseau d’information était-il celui d’individus « bien déterminés à rester hors-la-loi, pour une vie brève mais joyeuse » ? Il n’y a plus aucun sens de la gravité chez ces pseudo-révoltés pour lesquelles la vie n’est plus qu’un jeu, une représentation légendaire, et pour lesquels l’abolition de l’enfance et le massacre des innocents est l’occasion de développer des « métaphores » fictionnelles « funs » et « cools ». Les révolutionnaires ne sont pas des « pirates » qui vont à l’assaut d’un « butin ». Les pirates sont des fous sanguinaires qui n’ont que l’argent en tête, et non la justice, et qui font de l’existence un divertissement creux et dérisoire. Ceux qui se disent pirates et révolutionnaires aujourd’hui sont en fait des hallucinés fétichistes qui voudraient réaliser dans leur vie sans profondeur ce qu’ils ont vu sur des écrans, et qui ne conçoivent plus que l’abolition de ce monde est une exigence morale et humaine d’une gravité extrême, qui devrait faire de nous, qui en souffrons, des personnes imprégnées de responsabilité et de sérieux, de conséquence et de cohérence.

Cette critique s’adressera aussi bien sûr à certains « situationnistes » dont les « errances urbaines » furent des délires narcissiques et solipsistes totalement clivés et mégalomanes.

Ou encore à un pseudo-critique comme « Usul », social-démocrate radicalement hébété, qui passera du jeu vidéo à la « critique politique » sans savoir suggérer assez la différence stricte entre ces deux mondes, diffusant un « divertissement » « construit » et « sérieux » qui reproduira la vacuité « ludique » du monde de l’image autonomisé, et de la séparation achevée.

Nous disions précédemment que la révolution, comme visée également progressive, se devait d’être joie, indépendance à l’égard de ce qui détruit, et non pas seulement visée concentrée et négative, destructive. Mais nous ne disions pas à ce moment-là qu’il fallait faire pour autant de cette résistance une fête amusante, un jeu de piste, une nouvelle activité ludique dénuée de sens et de profondeur, parmi tant d’autres activités ludiques (jeux vidéo, télé, comics, cinéma, lecture, visites culturelles, festival de rock, etc.), comme si la survie luttante au sein de la désolation était un parcours « sympa » dans un parc d’attraction.

Nous pensions en fait ici plutôt à René Char, qui aura su exprimer mieux que quiconque la joie qu’il aura vécue dans la résistance, de façon paradoxale mais vraie. A la fin de la guerre, Char le résistant exprima son regret de devoir laisser derrière lui « son trésor », qu’il ne pourrait plus exprimer. Car, dit-il : « notre héritage n’est précédé d’aucun testament ». Ce trésor, il était sa joie de résistant, une forme de « vérité » : « qui a épousé la résistance a découvert sa vérité ».

Ainsi s’exprime par exemple cette joie profonde et grave, ce trésor, cette vérité :

« 1. Conduite

Passe. La bêche sidérale autrefois là s'est engouffrée. Ce soir un village d'oiseaux très haut exulte et passe.

Ecoute aux tempes rocheuses des présences dispersées le mot qui fera ton sommeil chaud comme un arbre de septembre.

Vois bouger l'entrelacement des certitudes arrivées près de nous à leur quintessence, ma Fourche, ma Soif anxieuse !

La rigueur de vivre se rode sans cesse à convoiter l'exil. Par une fine pluie d'amande, mêlée de liberté docile, ta gardienne alchimie s'est produite, ô Bien aimée ! » (Fureur et mystère)

René Char parle-t-il là d’un vulgaire festival, d’une chasse au trésor de pirates, d’un divertissement « sympathique » ou « instructif » ? Il faut se permettre d’en douter. Devrions-nous avoir perdu cette dignité dans la lutte, sous prétexte que le pouvoir que nous combattons, qui ne cesse pas moins d’exploiter vivants et morts, serait devenu lui-même infiniment trivial, vulgaire, tapageur, et laid ? Nous ne le pensons pas.

« La chasse au trésor » est aussi un jeu télévisé français d’une bêtise infinie, créée par Jacques Antoine au début des années 1980 ; cela donne à penser.

Nous congédierons donc fermement Hakim Bey et tous ces « anonymous » imbéciles et inconséquents, ou autres « colibris » indigents (Pierre Rabhi les adoubera bientôt)…

Indépendamment de tout cela, et en laissant ces tristes sires là où ils se trouvent, nous retiendrons simplement que cette idée d’anonymiser le révolutionnaire voulant saboter, progressivement ou irruptivement, la machine capitaliste reste une voie intéressante stratégiquement.

Un film dont la bêtise est fière d'elle-même

d) La question de la non-légalité déterminée par la bourgeoisie

Avant de critiquer nos « pirates » révoltés, nous avons indiqué qu’il serait stratégiquement intéressant de saboter les machines du capital fixe. Aurions-nous pris un risque ici ?

En effet, un certain lectorat pourrait être choqué par ces propos qui sont une incitation à contourner la « loi », surtout lorsqu’ils viennent d’un théoricien critique qui enseigne lui-même la philosophie par ailleurs, et qui devrait « donner l’exemple » en tant que tel, aux jeunes, les inciter à accepter les règles, etc.

Néanmoins, sur ce point, restons précis. Dans un système d’interdépendance généralisée, dans un système d’interconnexion mondiale et globale de toutes les dominations, de toutes les soumissions (accumulation du capital), vouloir saboter un projet « productif » ici ou là, en contournant les règles ou les « lois », c’est dénoncer très globalement tout ce que ce projet « productif » entraîne avec lui, implique, encourage, partout dans le monde. Or, nous l’avons vu, tout projet « productif », ou « producteur de valeur », dans le monde, s’insère immédiatement dans une sphère abstraite-réelle, et dépend donc immédiatement de cette sphère, la soutient, en laquelle on a exterminé, ou l’on extermine encore, des enfants dans des zones délimitées à cause de ce qu’ils représentent, dans laquelle on épuise des enfants au travail et où l’on les prive d’éducation, d’instruction réelles. Vouloir simplement saboter des machines, dans ce contexte, sans supprimer aucune vie, pour enrayer une machine qui en revanche supprime ces vies, et non seulement les supprime, mais abolit aussi leur nouveauté, leur miracle, leur enfance, cela apparaît proprement comme un bien moindre mal. Mieux, si un tel sabotage permet à terme l’éviction de ce monde, si un tel sabotage qui n’est destructeur, dans l’immédiat, que d’objets inanimés, permet à terme que l’enfance ne soit plus abolie, ne pas l’avoir accompli pourra apparaître comme un véritable crime plus tard.

Concernant cette question d’une interdépendance généralisée, au sein du capitalisme mondial, à un niveau très matériel, on pourra relire l’article de Clément Homs sur la conteneurisation, dans la revue Sortir de l’économie. Clément Homs ici fournit un exemple très concret, et très descriptif, empirique, pour démontrer que cette idée d’un système où chaque élément est connecté objectivement à tous les autres, et tous les autres à chacun, n’est précisément pas qu’une idée, mais bien une triviale réalité.

Contourner la loi, ici donc, mais la loi légale bourgeoisie, qui est le contraire de la loi morale qui nous oblige à considérer toute personne comme une fin en soi, et à protéger le miracle et la nouveauté de l’enfance, contourner cette loi donc est absolument justifiable, voire nécessaire.

Un « fonctionnaire de la république » qui écrirait ceci, donc, un professeur, par exemple, ne serait pas nécessairement contradictoire, dans la mesure où le principe de l’éducation républicaine est, a priori, au sens générique (non historique), le principe d’un accroissement moral et spirituel de la nouveauté qu’est l’enfant ou l’adolescent. Il ne saurait soutenir de ce fait un projet qui encouragerait l’abolition de ce principe universel-républicain, mais en toute cohérence, il reconnaîtra la nécessité de la dénoncer, et de prendre les mesures pour qu’il cesse.

« L’illégalisme » très relatif qui consisterait aujourd’hui à saboter, à pourrir la machine productive, est en fait un véritable légalisme, clair et cohérent, sur deux secteurs :

Il est une obéissance stricte et réelle, et non pas dissociée ou formelle à la loi morale, qui est un absolu indépassable (loi que les bourgeois « républicains » « défendent », mais dans les paroles seulement) : toute personne est une fin en soi, et doit être préservée en tant que nouveauté, liberté, miracle infini.

Il est une obéissance stricte et réelle, et non plus dissociée ou instrumentalisée idéologiquement, aux principes de base républicains : liberté, égalité, fraternité, protection, éducation, instruction, soins accordés aux enfants, aux adolescents.

Cette « désobéissance civique » a été pensée par d’illustres théoriciens (Thoreau, etc.), et nous ne faisons que l’approfondir, en considérant la question centrale de la protection de l’enfance, et en envisageant certaines stratégies de sabotage ou de destruction progressive de la machine productive, devenues tout à fait légitime, malgré leur « non-légalité » idéologiquement affirmée.

e) Le sens du mot « abolition »

Abolir « un monde » n’est pas détruire tout ce qui existe. Nous prônons une abolition des catégories que sont la marchandise, l’argent, la valeur, le travail, et l’Etat, mais nous ne parlons pas ici de destruction totale ou de meurtre d’êtres humains (car tout être humain est sacré a priori, ainsi que nous l’avons illustré avec la métaphore de la goutte d’eau, ce qui condamne tout meurtre dans l’absolu, même si certains se montrent absolument indignes de cette sacralité, en niant celle de la plupart ; ce fait ne nous oblige en rien toutefois à nous abaisser à leur abjection en faisant de même avec eux, mais nous pousse au contraire à respecter encore plus leur intégrité physique de personne morale, afin d’abaisser leur prétention, de les humilier, de les ridiculiser, de produire leur honte, de suggérer leur déshumanisation pour qu’ils désirent se ré-humaniser, afin qu’ils fassent cesser peut-être, finalement, sous une telle pression, le désastre dont ils sont les gestionnaires inconscients).

Précisément, répétons-le, nous n’avons affaire là qu’à des catégories qui sont d’abord « logiques ». Elles ont certes un impact désastreux, médiatement, dans le monde concret, elles établissent certaines constructions et inégalités matérielles dans le monde concret, mais elles sont aussi d’abord des discours, des représentations, des sciences théoriques, des formules, des calculs, des façons de symboliser les choses, des juridictions, des médiations conceptuelles, des écrits, des ordres verbalisés, des écoutes fondant des obéissances, etc. Elles sont un ensemble de codes, de logiques, qui s’intercalent entre nous et le monde, entre nous et les autres, entre les autres et le monde. Et ce dans la mesure où certains « gestionnaires » ou « dirigeants » entretiennent toutes ces logiques, tous ces discours, tous ces codes, de telle sorte qu’elles puissent affecter les relations interhumaines concrètes, globalement comprises, dans la durée.

« Détruire » tous les objets matériels dans ce contexte, sans différenciation, ou tous les individus humains « gestionnaires » (les tuer), n’est pas vraiment censé, si l’on veut faire disparaître toutes ces abstractions. Car les « logiques » ne disparaissent pas avec la mort de certains des individus qui les expriment. Elles se perpétuent indéfiniment, tant qu’elles n’ont pas été démystifiées et déconstruites à la racine, théoriquement et pratiquement, en tant qu’abstraites et concrètes à la fois.

Cette démystification qui tend à se concrétiser dans une praxis révolutionnaire conséquente, s’appelle « abolition ». Et elle visera la destruction non pas totale du monde « bourgeois », mais la destitution d’un certain secteur du monde « matériel » (un certain capital fixe « productif », industriel, ou d’autres secteurs qui lui sont associés), secteur qui concentre en lui toutes les contradictions internes des catégories abstraites-réelles dissociatrices.

Semblable à Abraham, qui ne détruisit pas tout le monde de son enfance qu’il rejetait, mais seulement les idoles, les statuettes de son père, qui représentaient toute la dépossession et toute l’aliénation de ce monde, les individus réifiés et soumis au sein de l’autovalorisation de la valeur, pour abolir les catégories logiques-empiriques indissociables de cette valeur, pourraient bien se mettre à pourrir, d’abord lentement par le sabotage ou la désimplication, ou parfois plus radicalement, par la destruction technique, les instruments qui produisent tous les objets qui les dominent, en tant qu’ils sont la logique matérialisée d’un sujet-automate non-humain.

Ces principes négatifs de sabotages ciblés, à terme, visent l’abolition d’un droit, d’un écrit fondant un « contrat » inégal, et qui institue un ordre injuste réel : le droit formel bourgeois, soutenu par des Etats centraux, eux-mêmes interconnectés, et qui défendent la propriété bourgeoise, et donc l’exploitation et la soumission de la plupart. Le droit fondé, légitime, conscient et réel, déterminé collectivement, qui remplace ce droit aboli, articule des implantations communales auto-organisées, à un principe fédéral cosmopolitique, qui part à chaque fois de la base communale, et qui ne rétroagit sur elle que par la médiation des multiples intermédiaires que suppose une fédération cosmopolitique non hiérarchique, et non centralisée autoritairement.

Abraham, qui n’était encore qu’Abram, dit, en substance, ceci à son père, lorsqu’il l’admonesta : « Si tu crois aux idoles, tu dois admettre l’hypothèse qu’elles puissent se battre, donc je suis innocent, puisqu’alors je me suis simplement défendu. Mais si tu me reproches quelque chose, c'est que tu ne crois pas aux idoles, et donc à ta propre religion. Pourquoi est-ce que je te respecterais? »

C’est ce que les individus réifiés dans la production, que nous sommes tous, pourraient dire aux capitalistes encore auto-réifiés, une fois qu'ils auront détruit leurs machines fétichisées, leurs biens marchandisés, pour fonder d’autres médiations intersubjectives et collectives, plus incarnées, et respectant toutes les vies.

A ce titre, d’ailleurs, nous rappellerons qu’Abraham est le principe fondateur des trois religions monothéistes, qui n’en sont donc fondamentalement qu’une seule : la religion abrahamique. Les capitalismes islamistes (Etats iranien et saoudien, Daesh, etc.), protestants (Etats-Unis, etc.), catholiques, et juifs (gouvernement ultra-nationaliste "israélien"), devraient considérer le geste révélateur face aux idoles du père fondateur des religions qu’ils prétendent « représenter ». Ils comprendraient qu’ils ont trahi ces religions à leur racine même et que ceux qui viendront détruire le monde qu’ils ont bâti seront les plus fidèles à cette racine, racine très politique, au sens fort d’un religare immanent, avant toute considération théologique.

C’est lorsque Sarah, voulant abolir la parole patriarcale et fétichisée du patriarche Abraham, se montrant fidèle au geste anti-idolâtre du « père » autoritaire et contradictoire, sera reconnue en tant que telle, c’est lorsque Sarah voulant se libérer du « masculin » directeur, lutter contre lui, sera reconnue comme attentive et fidèle à cette « direction » clivée, que d’autres fédérations, plus porteuses encore peut-être, seront envisageables.

Des textes restent à abolir, d’autres à écrire ou à réécrire, dans la mesure où le fil qui nous reliait à certains témoignages immémoriaux a été rompu, et que la critique radicale de la destruction, vers l’émancipation, est devenue arme mise au service de la destruction, de la soumission.

f) Détruire les machines avec les machines. Transmuer le principe de la technique, et non pas l’abolir.

Certes, cette destruction ou ce sabotage, dans notre modernité tardive sur-technologisée, peuvent et doivent mobiliser des moyens « techniques », des « machines », des outils rationnels, etc. (stratégies rationnelles des luttes, organisation tactique, outils de destruction des outils, hacking, etc.). Néanmoins, ici s’annonce un dépassement dialectique important, qui devra bien relativiser toute critique trop radicale de l’outil, de la machine, de la technique, en général. C’est peut-être lorsque les individus soumis par des techniques et des dispositifs rationnels, instrumentaux, automatisés, marchandisés, mobiliseront eux-mêmes d’autres techniques et dispositifs rationnels pour abolir ceux qui les aliènent et les réifient, qu’ils pourront envisager que « la » technique en soi, n’est pas nécessairement « le » Mal, mais qu’il peut exister un usage émancipateur, libérateur, des outils techniques, pour autant qu’ils ne sont pas fétichisés, mais tendent à défétichiser le monde, vers l’incarnation. Néanmoins, hélas, ce seront toujours des « marchandises » qu’ils utiliseront pour détruire d’autres marchandises, dans ce monde où tout est marchandise, si bien que le monde qu’ils tenteront de rendre possible aura de toute façon exclu les outils techniques ciblés qu’ils auront stratégiquement mobilisés pour faire disparaître toute technique réifiante et fétichisée. Cela dit, comme ils auront pu envisager le fait qu’il existe, au moins relativement, un usage émancipateur de certaines « techniques », ils n’auront pas aboli tout rapport ustensile au monde, mais ils l’auront transmué au contraire, dans la société post-capitaliste.

Ps : ces atrocités n'ont aucun rapport avec les conneries "cyberpunk" simplistes du type Matrix etc. Un tel messianisme autoritaire, viriliste, idolâtre, et individualiste, correspond au souci capitaliste/spectaculaire de conserver l'ordre en place, et de surtout éviter que des collectifs anonymes, invisibles, où les compétences sont complémentaires et non hiérarchiques, se constituent.... Voir là-dessus, ci-dessus : "la réification de l'intimité psychique dans le cinéma états-unien."

La vie, la guerre, le viol de l'enfance, c'est pas du cinéma. C'est du réel, à abolir au plus vite, ce que des millions d'oubliés derrière essayent de faire et qu'on arrêtera pas d'essayer de faire.

 

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