Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 mars 2017 5 24 /03 /mars /2017 14:24

Un penseur anciennement fougueux ou novateur, lors de sa vieillesse, tentera de modérer ses prétentions passées à transformer le monde, et s’accommodera tant bien que mal des situations désastreuses que ses luttes adolescentes n’ont su empêcher.

Le résistant Stéphane Hessel prôna par exemple une « indignation » stérile et vide, dont la seule vertu aura été celle d’une belle âme se voulant désimpliquée dans le même temps où elle prospère dans le désert du spectacle nivelant et sans contenu : il aura trahi toute résistance possible, comme pour léguer un désaveu (non, il n’aurait pas tant échoué à rendre ce monde moins laid, et il y aurait encore de « l’espoir »).

Prenons un homme profondément mutilé dans son enfance, mais qui nourrit un ignoble sentiment de vengeance devenu adulte, parce qu’il refoule cette enfance meurtrie. Durant 60 ans, il viole, tue, pille, ment, empoisonne, étouffe, asphyxie, de façon sadique et jouissante, tous les êtres dont il dit qu’il les « aime ». Et il en fait son bonheur, abjectement. Disons qu’il aura eu une révélation, la dernière année de sa vie : une conversion morale, qui cause son repentir, sa résilience, son souci de se racheter et de faire enfin le « bien ». Que faudra-t-il dire de cette vie, globalement ? Qu’elle est un ratage lamentable, et que la « grâce » finale n’enlève rien, n’efface rien.

L’histoire humaine est cet homme, mais tel qu’il attendrait enfin cette grâce (elle n’est pas encore là). Qu’est-ce à dire ? Cette instance a tué, violé, torturé des enfants, mutilé des femmes, chosifié comme des meubles des vivants, avec un fou rire sadique immonde, avec une « morale » atrocement mensongère et dissociée. Conclusion : tout est déjà foutu. Il n’y a plus rien à faire. Le mot « espoir » est devenu obscène. C’est trop tard, on peut déjà faire le bilan : l’expérience a été atroce, et l’oublier au plus vite, s’il y a un « Dieu », sera la meilleure chose. Quand bien même cette fameuse « grâce » adviendrait.

Mais ce pessimisme éthique, ce devoir de mémoire absorbé n’est pas renoncement à l’action. Au contraire : il s’agirait de faire en sorte que le désastre ne soit pas absolu, mais de rendre moins horribles les derniers instants. Pour que les derniers hommes éprouvent encore une certaine tendresse.

Cette tendresse, dans la résistance, la lutte, l’amour, la joie éphémères, autant de synonymes, ponctue rarement notre histoire de vivants. Il s’agirait de la rendre plus durable, moins entrecoupée. Mais cela suppose : gravité, dignité, mémoire absorbée. C’est la conscience selon laquelle le désastre fut abject qui fonde le souci d’abolir ses conditions de possibilité, juridiques, politiques, économiques (capitalisme, division du travail naturalisée).

Or, précisément, cette dignité, peut-être semblait encore manquer, à la fin de leur vie, à Hessel et à ses camarades résistants morts tardivement. Ils s’exprimaient à la télé avec des vedettes indigentes de la chanson : nulle absorption, fonction phatique. Presque un ricanement inconscient. Effrayant.

Il semble en aller de même, hélas pour Michel Serres aujourd’hui. Il rappelle que l’autorité doit se fonder sur la « compétence », et annoncerait un monde « meilleur » (ou : « le meilleur des mondes »). Mais pense-t-il de façon complexe et conséquente la possibilité éducative, économique, sociologique, d’un accès pour chacun-e au maximum de compétences, intellectuelles et pragmatiques ? Il ne semble pas. Il semble ne voir qu’un contexte national, ou occidental, où pourtant les schémas racistes « républicains » rendent déjà vaines de telles projections.

Il a de « l’espoir » car « petite poucette », qui se zombifie devant des écrans en étant incapable de faire des recherches ciblées, trop souvent, accèderait à un nouveau mode de savoir.

Il oublie deux choses :

    1. Le Phèdre de Platon : l’écrit comme pharmakon est plus un poison, qui bousille la mémoire vivante et obnubile, qu’un remède, si son usage est compulsif et inconséquent
    2. Dans la division internationale du travail néocoloniale, la plupart des enfants (qui peut-être « ne comptent pas » pour lui) ne disposeront jamais de ces outils techniques, dans les conditions de production actuelles ; or il n’a aucune pensée anticapitaliste conséquente, et internationaliste.

Hessel et Serres : des vieux messieurs qui veulent nous faire croire que l’immonde instance « histoire humaine » peut encore espérer, sur la base de son immondice, voir émerger une fleur de lys magnifique, d’un blanc pur immaculé.

 

C’est leur défaite qu’ils n’acceptent pas, et qui peut les juger ? Il aura fallu du courage pour lutter, et la défaite est si amère qu’on se réfugie dans la naïveté, ou le déni. Hélas, malgré eux, ils seront dangereux, car protègeront finalement le désert, alors qu’ils l’avaient si courageusement attaqué. Cette mélancolie peut être aussi celle de celui qui écrit à 30 ans avec espoir et constate 50 ans plus tard qu’il s’est fait détruire par ce qu’il voulait détruire.

Lorsque la honte de soi prend la couleur de l’espoir niais qui n’a pas les moyens de ses prétentions, c’est la plus grande compassion qui s’engage. Lorsque Nietzsche indiquait que Dieu devait être mort de compassion, il devait penser à ce genre de phénomènes.

Néanmoins, si l’indignation, la compétence accessible à tous, une technique soigneuse, parviennent à favoriser un monde moins désastreux et non oublieux, alors Hessel et Serre cessent d’être tristes malgré eux. Mais cela suppose une critique radicale et internationaliste des catégories de base du capitalisme, chose que Hessel et Serre se gardent bien de faire, ce qui est fort dommageable. Mais certes, s’ils le faisaient vraiment, ils seraient rejetés de partout, à la fin de leur vie, et invisibilisés, chose sûrement très dure à porter.

Mais la jeunesse révolutionnaire tentera de s’éloigner de ces conseils, ou testaments factices, qui ne la concernent pas…elle le fait déjà, parfois… (printemps 2016, à la marge des tambours).

Partager cet article

Repost 0
Published by ben

Présentation

  • : benoitbohybunel
  • benoitbohybunel
  • : philosophie
  • Contact

Recherche

Articles Récents

Liens