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18 mars 2017 6 18 /03 /mars /2017 10:26

Qu'est-ce que la beauté ? Enthoven qui se tait...

1) Ecrire une philosophie spectaculaire

 

Des « livres » de Raphaël Enthoven, il y a très peu à dire, tant leur vacuité est avérée.

Un essai symptomatique : Matière Première.

Présentation brève de Gallimard : "Comment élever la philosophie jusqu’aux objets du quotidien? Comment parler du GPS, de la carte de fidélité, de l’iPhone, des capsules Nespresso, des affiches électorales, des zones fumeurs, de la 3D, de France Info, de la baguette de tradition française, du micro-trottoir ou de Lady Gaga sans verser dans la «mode de la philosophie» qui fait des bulles en pensant le trivial? La dignité des objets que la philosophie se donne est un faux problème. À l’inverse de ceux qui, à force de demander à la philosophie d’être accessible alors qu’elle l’est déjà, en interdisent l’accès autrement que par la porte de service, l’enjeu, ici, n’est pas de descendre jusqu’au monde en simulant l’intérêt qu’on lui trouve, mais de partir de lui comme d’une matière première."

Ici, l'absence totale de critique saisissant la totalité unidimensionnelle d'un système d'abstractions réelles réifiant et prolétarisant les individus, réduits à n'être que pures ressources exploitables, confère un supplément d'âme à l'aliénation quotidienne et consentie. De façon très cynique, mais avec le sourire pédant qu'on connaît.

L'orientation devient errance suicidaire lorsqu'elle a pour vecteur la guerre du pétrole et la destruction écologique (GPS). 

La sociabilité connectée au design "fun" devient dissociation criminelle lorsqu'elle dépend de l'écrasement des prolétaires chinois poussés au suicide, enfants ou adultes, dans les usines d'assemblages de smartphones, ou lorsqu'elle dépend des affections pulmonaires d'enfants congolais surexploités dans des mines de cobalt, pour produire les téléphones "high-tech" (iPhone).

La consommation du café, derrière le sourire niais et pathétique d'un clown, ou d'un George Clooney, c'est l'exploitation massive d'enfants, d'Amérique latine, d'Afrique, ou du Vietnam. La drogue que consomme le travailleur stressé, à deux doigts du burn out, des centres occidentaux branchés, lui permettra d'oublier qu'il est un esclavagiste, jusqu'à ce qu'il craque et appelle son psychiatre, avec son iPhone, et s'aide de son GPS pour s'orienter jusqu'à son cabinet. Comme destructeur et esclavagiste du quotidien qui s'ignore, même ses démarches de soin, qui voudraient réparer cette conscience morale meurtrie, ne font que détruire encore plus ce qu'il ne veut plus anéantir. 

Pour ceux qui encaissent, la "séduction" hébétée d'un Clooney permettra de jeter un voile pudique sur un désir suicidaire et morbide, et transformera la misère déplorable en soi en pulsion libidinale lamentable, narcissique solipsiste et sadique, se méprisant elle-même, mais malgré elle (auto-réification).

Une affiche électorale viendra orienter cette détresse, latente ou consciente, névrotique ou psychotique, vers un espoir qui promet ce qui n'advient pas : comme figure figée, comme mise en scène hypocrite, le citoyen-travailleuse sait qu'on lui met, mais il souscrit : sa non-duperie acquiesce à l'ironie du spectacle politicard, qui se transforme en spirale cynique indéfinie : la vengeance a désormais le sourire, l'espoir, la solidarité pour principes mensongers, et c'est dans l'urne ou dans l'exclusion identitaire, dans le tweet ou par la matraque du flic, que ces sourires, espoirs, solidarités, expriment leur "vocation propre".

Les plus "sains", dans un monde qui s'autodétruit, n'encaissent pas sa violence, et fument compulsivement : ils seront parqués dans des zones restrictives, où on les jugera bientôt. Sur leur paquet, un système sadique montre leur cadavre précoce à venir, leurs poumons délabrés, un enfant qui fume, un parent qui lui crache sa fumée à la figure, un nourrisson qui est mort (à cause d'eux), un trou dans la gorge. L'Etat s'enrichit substantiellement "grâce" à ces cigarettes, mais il veut taxer encore davantage les fumeuses et fumeurs qui lui reversent ces sommes quotidiennement, alors qu'ils sont déjà sacrément névrosés (si ce n'est plus) : il veut accroître leurs dissociations psychiques, les encourager à consommer un produit pour mieux exhiber son potentiel meurtrier, pour mieux rendre très visible leur désir suicidaire, qui était pourtant déjà assez explicite pour eux, pour elles.

Pourtant, sur l'emballage d'un smartphone, du café, il n'y a pas d'informations explicites : pourquoi ne pas mettre, sur l'emballage du smartphone, la photo de l'enfant congolais qui étouffe, dans l'usine de cobalt ? Ou la photo d'une usine d'assemblage chinoise, où les prolétaires sont entassé-e-s, et traité-e-s comme du bétail ? Pourquoi ne pas mettre, sur l'emballage du café, un enfant exploité sauvagement, pour que l'urbain occidental branché puisse se "motiver" avant une journée de travail ? Pourquoi ne pas mettre, sur l'emballage d'un GPS, les images des corps déchiquetés, conséquences de la guerre du pétrole, ou des accidents de la route ? Ou encore les prédictions climatiques à moyen terme, si nous continuons à "rouler", à bord de ce bolide enragé et polluant qui va bientôt se fracasser contre un mur (le capitalisme mondialisé) ?

La "baguette" française, ici, devient celle du professeur de philosophie français, qui enfume son auditoire, avec ses références fumeuses et livresques, pour que le désastre ne soit surtout jamais dit, ou apparent. On y met autant de confiture qu'on manque d'une culture sociale, empirique, véridiques : enfermé dans ses propres zones académiques ou spectaculaire séparées de la complexité du monde, essentiellement souffrante, Enthoven, ou tout autre philosophe de service, traitera avec la plus grande désinvolture des phénomènes qui concentrent une affectivité tragique atroce et désolante.

Lady Gaga, dans ce contexte, qui défend idéologiquement des positions "politique" qui paraissent justes (anti-fascisme, anti-homophobie, féminisme), mais dans le royaume du fric, de la manipulation, et de l'humiliation (spectacle capitaliste), par lequel chaque consommateur-travailleuse anonyme se sent moche, ignorée, banal, "normalisée", s'atomise, se désole narcissiquement, se nombrilise, oublie toujours plus que son GPS, son iPhone, son café, son droit de vote, ses clopes, son quotidien donc, favorisent la guerre, l'étouffement des enfants, les meurtres de masse, et l'extinction précoce de toute vie sur terre, cette Lady Gaga, qui fait de nous des huîtres hébétées complètement gaga, ne serait "glorifiée" pour son "combat politique" que de façon atrocement niaise, naïve, et encuculante (Gombrowicz, Ferdydurke) : de façon à maintenir, autrement dit, les individus sensibles et affectés sous une tutelle insupportable, qui fait d'eux des bourreaux extrêmes, dans la banalité de leur quotidien, mais tout à fait malgré eux. Ils le font sans le savoir (Marx, Capital, I, chapitre 1).

 

Seule une critique radicale du dit "réel" aurait pu adéquatement rendre compte des thèmes qu'Enthoven aura traités dans son ouvrage stupide et indigent.

Il n'aura pas su comprendre une seule seconde cette idée d'Arendt, et c'est son très grand tort : 

 "Le mal peut être à la fois banal et extrême. Seul le bien est radical."

 

En un certain sens, on pourrait dire qu'Enthoven (tout comme Onfray, Finkielkraut, Zemmour, ou d'autres, dans leurs secteurs respectifs), sera la "Lady Gaga" du concept.

 

Ce que "raconte" Enthoven

Ce que "raconte" Enthoven

Ce que "raconte" Enthoven

Ce que "raconte" Enthoven

Enthoven, la Lady Gag du concept : une illusion parfaitement lisible....

Mais examinons maintenant en détails certains aspects des "interventions" médiatiques de ce "philosophe de service", qui illustreront peut-être ce qui vient d'être suggéré.

2) L'émission "Philosophie", sur Arte

 

La désinvolture, la pédanterie, la préciosité vaine d’un Enthoven, donnent un certain « ton » unifié, qui pourrait un jour devenir, hélas, celui de toute philosophie, si l’on n’est pas plus attentif.

Enthoven a choisi de présenter sa propre émission : Philosophie, sur Arte.

Non pas critiquer, de façon stérile, le système « de l'extérieur », en homme indigné du ressentiment, mais « changer les règles », « offrir du contenu », dans la mesure du possible, « à l'intérieur » du système : cela est sûrement louable, du moins affirmatif, positif, concret.

Voici donc Enthoven, un homme brillant, d'une culture hallucinante, possédant un don rhétorique indubitable, et une capacité pédagogique indéniable. Il fait un excellent professeur de lycée, mais sans lycéens, à la télévision.

Mais là est aussi le problème : ce type d'enseignement, très académique, ne cherche pas à construire, à transmettre la capacité d'élaboration d'une pensée critique et/ou axiologique, mais procède par petites touches fragmentaires, sans lien entre elles. Hegel dirait que cette démarche nous renvoie à une pure expansion indéfinie, privée de la force qui pourrait rassembler finalement ses « morceaux » épars.

Cette attitude, scolaire, on pourrait la rattacher à la conception du « programme par notions » : la philosophie en terminale comme discipline « spéciale et séparée ». Cette conception, trop souvent mal interprétée, pourrait en en impliquer deux autres, dangereuses : 

Première conception fallacieuse : ce qui est séparé par abstraction, les notions prises chacune à part, ne doit pas nécessairement être relié dans un deuxième temps de façon systématique ; certes, il y a des recoupements possibles, mais ces recoupements ne doivent pas occulter l'identité analytique et les contours fixes des notions prises individuellement, la philosophie étant avant tout affaire d'analyse, et non de synthèse.

La synthèse peut donc être associée à la confusion épistémologique (« tout est dans tout ») ; mais aussi, implicitement, à un « mal » moral : à une forme de systématicité abstraite et mutilante, à une forme de totalisation abusive… potentiellement « totalitaire », ou autoritaire.

Commentaire 1 : On peut voir là le triomphe, certes temporaire, et dépassable, d’une certaine dérive « analytique » (libérale), sur la pensée soucieuse de décrire le monde comme monde complexe et plein, et non simplement comme « faits de langage » purs, divisibles indéfiniment.

Cette victoire du logicisme à l'état pur, de l'empirisme rationaliste poussé à son extrême, encourage une dévitalisation totale des langages et de leurs contenus affectifs et concrets, dévitalisation symptomatique du formalisme sans contenu de nos axiologies modernes.

On a donc le symptôme d’une victoire du fragment, quant à lui réellement simplifiant, mutilant, impérialiste, obsessionnel, puisque est préjugée l'idée qu'une simple analyse des actes de langage permettrait de tout « valider » (ou « invalider ») : cette occultation de l'intuition, de la vitalité pré-thématique, qui conditionne tout langage, et qui permet son incarnation, encourage une « pensée de zombies », qui ne semble plus vraiment avoir d’enjeux décisifs.

Les « jeux de langage » qui « instruisent » l’élève de philosophie finissent par avoir autant d’enjeux pour lui que des « formules mathématiques », qui ne « lui serviront plus » dans la « vraie vie ».

Un certain tropisme "anglo-saxon", intrinsèquement libéral, semble donc orienter quelque philosophie française, obsédée superficiellement par des penseurs allemands. C'est ce tropisme qui paraîtra opérer une synthèse, mais de l'extérieur, et de façon impensée.

Deuxième conception fallacieuse : la philosophie serait une sorte de culture générale possédant un supplément d'âme (la « notion » d'âme, précisément). Mais elle consisterait, fondamentalement, pour le transmetteur, à délivrer des savoirs « positifs », au même titre que toute autre « discipline » digne de ce nom. Par exemple, la « notion » serait à la discipline scolaire philosophique, ce que la « formule mathématique », à « apprendre par cœur », serait à la discipline scolaire que sont les mathématiques.

Commentaire 2 : Une telle approche, qui tend à faire de la philosophie une question technique parmi d'autres, la prive, encore une fois, de tous les enjeux éthiques, existentiels, politiques, ou poétiques dont elle est imprégnée. 

 

            Les professeurs de la philosophie en lycée, très souvent soucieux de transmettre plus que des formes rhétoriques ou que des techniques analytiques, tentent parfois de lutter contre ces tendances. Mais la mise en scène spectaculaire de leur passion, ainsi qu’un certain académisme « officiel », sont autant d’obstacles à des transmissions synthétiques qui dépassent l’enjeu d’un « examen ».

 

Pour bien éclairer une certaine démarche « enthovenienne », prenons le déroulement-type de son émission Philosophie : un spécialiste d'une question ou « notion » précise déambule dans les rues de Paris avec lui, qui porte souvent un livre à la main, « la marche étant le vecteur de la pensée ». « Du Nietzsche » spectacularisé, mis en scène, dévoyé, sympathique mais sans plus. Une citation est souvent proposée, puis un rapide commentaire de texte, puis un essai de dialogue ; tout est prévu pour que cela n'ait pas l'air prévisible et planifié : il y a, en quelque sorte, devant nos yeux, la réification, se déployant, du mouvement de la pensée, à travers la tentative de seulement mimer, hypocritement, ce « mouvement ». Puis, enfin, une analyse d'images, tableaux, oeuvres d'art, en lien avec la « notion », et qui donnent à penser, et qui sont l'occasion d'ouvertures transcendantes et édifiantes. Tout ce processus bon enfant divertit et instruit, les mots sont choisis, pesés, la culture est transmise, le spectateur se délecte. Mais il n'y a là que pédagogie, instruction civique, apprentissage d'une citoyenneté policée, polie, dotée de références claires, mais, au fond, acritique. Car nulle suggestion de rapprochements, de synthèses, de dépassements, n'est ici proposée. Surtout, on ne voit pas une seule seconde en quoi cette « philosophie » devra à présent changer le monde, et en quoi ce qu’elle aura dévoilé incite une praxis, une politique, une révolte, déterminées. Ayant, éteint sa télévision, le spectateur reprend son Télérama, et dans une heure, trop souvent, toutes ces bouillies de mots se seront confondues dans son esprit « curieux », ou vaguement « intéressé ».

On en revient donc à la thèse de départ : compte l'acte performatif de parler pour se montrer, le reste demeurant secondaire, un prétexte. 

 

3) Mars 2016. Une "pastille" sur Europe 1, à propos de NKM

 

En mars 2016, nous avons pu goûter à une petite « pastille » enthovenienne, sur Europe 1, tout à fait déconcertante. Le « philosophe de service »  ainsi donc, « réagit » de façon « philosophique », à une phrase de Nathalie Kosciusko-Morizet qui aurait provoqué un « buzz » certain (très vite oublié, et recouvert par les myriades d’autres « buzz », eux-mêmes inessentiels) : « Je suis en mode greffage de couilles ».

Le « penseur » nous proposa ainsi une analyse édifiante, métaphysique et profonde, de l’histoire de la couille, de ses implications anthropologiques et symboliques, comme pour sonder, de façon sympathique et grisante, l’inconscient d’une « Politique » qui aurait plus à nous dire que ce qu’elle dit (sans souligner bien sûr la dimension profondément sexiste de sa propre situation).

Cette intervention de Raphaël Enthoven est assez pathétique à dire vrai ; nous avons besoin de philosophie politique construite aujourd'hui, et non de petites réactions médiocres à des phrases de "Politiques" elles-mêmes anecdotiques (quoique révélant malgré tout des logiques patriarcales insidieuses, et cette fois-ci, inconscientes en un sens réellement problématique, logiques que notre "philosophe" divertissant se gardera bien de déconstruire).

Si les "représentants" de la philosophie dans les médias finissent par mettre leurs "compétences" au service de "problèmes" aussi dénués d'enjeux, c'est la philosophie elle-même qui se voit mortellement atteinte. Quel est le message implicitement renvoyé ici au fond ? Le message est le suivant : la philosophie ne serait plus qu'un divertissement médiatique inessentiel, qui jouerait le même jeu que jouent les agents d'entretien du système politique-spectaculaire (le jeu de la petite phrase) ; le discours est ici réduit à sa fonction phatique, il n'est plus que pure communication (d'ailleurs, Enthoven, systématiquement, se moque bien du contenu de son dire : ce qui compte au fond est d'apparaître, d'exhiber un vernis culturel contingent).

Les théoriciens critiques qui utilisent de leur côté la pensée ou la philosophie à des fins réellement constructives, politiques au sens strict, se voient eux-mêmes décrédibilisés par ce genre d'avortons : car dans l'esprit de la plupart des spectateurs, ces avortons "sont" la philosophie. Ainsi, si vous avez le malheur de dire que vous pratiquez la philosophie, vous susciterez très souvent un agacement, voire un mépris très certains, dans la mesure où les dits "philosophes" qui sont les plus massivement visibles aujourd'hui seront particulièrement vains, vaniteux et creux, en tant que "beaux parleurs" médiatiques indifférents à la transmission critique, ne se différenciant des présentateurs télé que par la caractère précieux et alambiqué de leur discours.

La philosophie est une affaire sérieuse, et elle peut réellement changer la vie, si seulement on la respecte. L'utiliser à des fins publicitaires ou communicationnelles, c'est tout simplement la massacrer.

Que dirait un physicien si, dans l'esprit de la plupart des individus, la physique se réduisait à ce qu'en font les frères Bogdanov ? Il serait affligé, légitimement. Aujourd'hui, le philosophe sincèrement habité par la philosophie ne peut qu'être affligé : car les Onfray, Enthoven, Finkielkraut, etc., ces Bogdanov de la philosophie, sont, dans la tête de la plupart des spectateurs, ce qu'"est" aujourd'hui la philosophie.

S'il s'agissait simplement de pouvoir détourner le regard face à l'abject, la situation ne serait au fond pas si grave ; mais une survisibilité de certains clowns implique, aussi, malheureusement, une réduction pernicieuse dont nous souffrons

« En concentrant en elle l’image d’un rôle possible, la vedette, la représentation spectaculaire de l’homme vivant, concentre donc cette banalité. La condition de vedette est la spécialisation du vécu apparent, l’objet de l’identification à la vie apparente sans profondeur, qui doit compenser l’émiettement des spécialisations productives effectivement vécues. Les vedettes existent pour figurer des types variés de styles de vie et de styles de compréhension de la société, libres de s’exercer globalement. Elles incarnent le résultat inaccessible du travail social, en mimant des sous-produits de ce travail qui sont magiquement transférés au-dessus de lui comme son but : le pouvoir et les vacances, la décision et la consommation qui sont au commencement et à la fin d’un processus indiscuté. Là, c’est le pouvoir gouvernemental qui se personnalise en pseudo-vedette ; ici c’est la vedette de la consommation qui se fait plébisciter en tant que pseudo-pouvoir sur le vécu. Mais, de même que ces activités de la vedette ne sont pas réellement globales, elles ne sont pas variées. »

Guy Debord, La société du spectacle

 

 

Précision : le sexisme en politique n'est pas que l'occasion de développer des jeux rhétoriques pédants et creux, c'est avant tout une réalité désolante.

Extrait :

Il existe une "forte résistance du champ politique à la féminisation. En effet, les femmes y subissent des discriminations spécifiques, qui sont épargnées aux hommes, et qui ont pour résultat d’amoindrir leur légitimité et leur autorité politiques et de rendre l’exercice de l’action politique plus pénible et décourageant pour elles que pour leurs collègues masculins. Pour s’en tenir aux discours et aux représentations, les femmes font bien plus souvent que les hommes l’objet d’interrogations sur leur vie privée. Elles ont le sentiment de devoir rendre des comptes sur cette dimension de leur vie, de devoir faire la preuve de leur féminité à travers le statut d’épouse et de mère. De fait, la femme célibataire et/ou sans enfant est souvent exposée à des insinuations, des rumeurs, voire de véritables agressions, comme dans cette interpellation subie par Arlette Laguillier lors d’un passage à « L’Heure de vérité » sur Antenne 2 : « N’avez-vous pas l’impression d’avoir raté votre vie de femme ? » Le fait d’occuper une position d’autorité et de pouvoir est encore si peu associé à la féminité que les élues sont souvent confrontées à des situations qui les nient dans leur fonction politique. Beaucoup racontent que, lors des cérémonies officielles, les huissiers les orientent spontanément vers la rangée des épouses, ou se plaignent de subir bien plus de désintérêt et de brouhaha que leurs collègues masculins lors de leurs prises de parole publiques… Par ailleurs, les femmes politiques sont souvent la cible d’une hostilité qui vise non seulement leur action (comme c’est aussi le cas des hommes), mais aussi leur identité féminine. Nombreuses sont celles qui dénoncent ainsi la grivoiserie, voire les injures sexuelles dont elles ont été les victimes, parfois du fait d’anonymes (tracts, affiches électorales taguées) ou de manifestants (alors ministre de l’Environnement, Dominique Voynet fut traitée de « salope » lors d’un salon de l’Agriculture), mais parfois aussi dans les assemblées politiques : il n’y a pas dix ans, Roselyne Bachelot affirmait que l’injure sexiste était monnaie courante au Palais Bourbon (« L’Assemblée nationale est un haut lieu du machisme et du sexisme en France, l’ambiance y est celle d’une chambrée de caserne »). Dans tous les cas, l’agression sexiste révèle combien la femme n’a pas encore, en politique, la même légitimité que l’homme, si bien qu’elle n’est pas autant protégée que lui par sa fonction – le traitement infligé à Édith Cresson lors de son accession à Matignon en 1991 est ici très éloquent…"

La femme invisible. Sur l'imaginaire du pouvoir politique., de G.Derville et S.Pionchon

 

Conclusion sur cette "affaire" :

La dimension "amusante" ou "divertissante" des "pastilles" enthoveniennes n'est donc pas dénuée d'enjeux "sérieux" : car elle permet de rendre risibles et légères de questions sociales graves et douloureuses. D'où la dimension directement idéologique et politique (c'est-à-dire conservatrice, au sens strict), des interventions lamentables de ce "philosophe de service".

 

 

"Divertissement" follement "spirituel"

4) Août 2016. Une bêtise "philosophiquement" autosatisfaite qui émet des "tweets".

 

14 août 2016.

Un tweet d'Enthoven :

"Les partisans du burkini défendent-ils, au nom de la tolérance qu'ils invoquent, le port du string sur les plages saoudiennes?"

 

Il n'y a là qu'un usage dérisoire d'une technique analogique purement formelle pour faire disparaître dans un écran de fumée rhétorique toute réflexion constructive autour d'une question socialement et politiquement douloureuse, qui concerne directement des individus réels, en chair et en os (et qui ne relève pas simplement de quelque suggestion sophistique qui ne fait en rien avancer les choses, ni même le débat).

L'essentiel, comme toujours avec Enthoven, étant bien de ses montrer de façon spectaculaire et publicitaire, toute question sociale réelle n'étant qu'un prétexte pour lui pour faire vivre sa petite image de personnage médiatique.

Cet individu a donc lu Marx, Kant, Bergson, Hegel, Spinoza, Platon (qui aura bouffé du sophiste toute sa vie) etc., mais ça ne l'a pas fait avancer d'un poil sur le chemin de l'intelligence ou de la finesse (et ça ne l'empêche surtout pas de devenir un réac' droitier) ; c'est à désespérer de la "philosophie" aujourd'hui, telle que « la société officielle » la met en avant...

Les auteurs qu'il cite à longueur de journée l'auraient méprisé souverainement, s'ils avaient pu connaître son existence, et auraient eu honte d'être dans la bouche ou sous la plume d'un tel avorton ; ils l'auraient nommé "demi-habile" (Pascal), "vedette-marchandise" (Debord), "mouton qui se prend pour un loup" (Marx), "philistin cultivé" (Nietzsche, Arendt, Brentano), homme passif et triste soumis à l'opinion ou à ses imaginations inadéquates (Platon, Spinoza), homme soumis à l'esprit de vengeance (Nietzsche), sophiste réduisant la philosophie à des techniques rhétoriques scolaires apprises par coeur (Platon).

Hegel lui aurait peut-être dit : " à ce dont se satisfait l'esprit, on peut mesurer l'ampleur de sa perte".

C'est assez amusant (mais aussi et surtout désespérant) de voir un individu très sûr de lui "représenter" quotidiennement et vanter quotidiennement toute une communauté de philosophes illustres qui tous, sans exception, l'auraient très certainement considéré avec le plus grand mépris, lui avec ses "tweets" affligeants...

 

Si Enthoven était vraiment fidèle à la tradition philosophique qu'il convoque quotidiennement, il admettrait la nécessité absolue d'être critiqué radicalement. Il remercierait celle ou celui qui produirait cette critique radicale, puisque cet individu critique serait fidèle aux auteurs dont Enthoven parle tout le temps. Et ainsi, il reprendrait son cartable d'écolier, et irait étudier à nouveau son chambre, ou dans la rue, pour découvrir enfin les vrais sens de la vie et de la littérature. 

 

Précision  : la création de « l’affaire du burkini », qui se voudrait « républicaine », ne dit pas ce qu’elle veut vraiment dire, et n’est qu’un écran de fumée pour qu’on évite de dire l’essentiel.

 

Proposons une analyse de cette intervention symptomatique, car le "tweet" de Raphaël Enthoven en dit beaucoup, malgré sa brièveté, et révèle des structures psychologiques inquiétantes lorsqu'elles s'exhibent massivement et prétendent représenter un "bon sens" commun à tous.

Dans un premier temps, Enthoven ne semble pas questionner immédiatement les choses du point de vue d'une condamnation en soi du rigorisme ou de "l'obscurantisme" religieux, ni même d'un point de vue "féministe", mais il semble opposer deux formes "d'identités culturelles" très antagonistes (l'une renvoyant à quelque "islamisme" politique délibérément flou, et l'autre à la république laïque française), se situant plutôt dans la mouvance de l'ethno-différentialisme (cf. Alain de Benoist, etc.).

Cela étant, le relativisme culturel qu'il semble avancer finalement, à travers son usage d'une analogie tendancieuse, est tactiquement inepte, du point de vue de ce qu'il semble défendre lui-même. Car il met sur le même plan les interdits ultra-rigoristes qui ont cours en Arabie saoudite et la condamnation "républicaine" du burkini sur les plages française, considérant implicitement de ce fait (et certainement malgré lui) que cette dernière est parfaitement idéologique et contraire à la tolérance, si du moins l'on admet, raisonnablement, que l'Arabie saoudite est intolérante envers les femmes (il se contredit donc finalement lui-même, puisqu'il sera clairement "tolérant", quoique sans oser le dire explicitement, relativement à la condamnation du burkini).

Mais, plus simplement, ce que voudra dire profondément Enthoven, c'est ceci : "En France, on vit comme les français". Une phrase qu'affectionne particulièrement Eric Zemmour. Or, cette phrase révèle, dans notre contexte actuel, des tendances profondes et dangereuses.

Tâchons de les déterminer, et de déchiffrer ce hiéroglyphe qu'est ce fameux "tweet" enthovenien.

 

Que veut-on signifier profondément, de façon très générale, en sous-entendant qu'il serait "malvenu" d'être un "partisan du burkini" ?
La vedette qui porte ce discours, voudra très certainement, d’une façon « républicaine » de plus en plus problématique, dénoncer un certain "rigorisme" "instrumentalisant" les corps des femmes en les vêtant de burkinis, instrumentalisation qui permettrait, selon cette interprétation dite "républicaine", de consolider un système politique totalitaire (qu'on appellera, de façon idéaliste-culturaliste, "islam totalitaire"), système qui constituerait aujourd'hui une menace majeure pour le "monde libre", athée, "féministe", et laïc.

On oubliera ici d'abord, bien sûr que ce monde "libre", "laïc", "athée", etc., est structurellement patriarcal, puisque fondé sur une division patriarcale des activités productives et reproductives de la vie (ses principes d'accumulation et d'exploitation reposent là-dessus).

Sur ces bases plus cyniques, ne resteraient ainsi, idéologiquement, que deux "cultures" "antagonistes", et "s'affrontant" pour la domination, qui s'opposeraient structurellement .

Cela étant, utiliser un fait aussi anecdotique et minoritaire ("le burkini") pour déduire des formes supposées d'instrumentalisations aussi massives, aussi structurelles, semble rapprocher ce « républicanisme » des thèses dangereuses du "penseur" d'ultra-droite Renaud Camus (idée d'une "islamisation" de la France, d'un "grand remplacement", au profit d'un "islamisme" qui aurait un projet de domination mondiale, idée pas très éloignée de l'idée conspirationniste antisémite d'un complot "judéo-sioniste" à l'échelle mondiale, soit dit en passant).

Ce pourquoi ce « républicanisme » n'exprimera que de façon très énigmatique et très floue certaines "opinions" "critiques", pour ne pas avoir à partager la grille de lecture d'un théoricien qui se situe à droite de l'extrême droite. Mais au fond, de façon latente, il voudra bien conférer une signification presque intentionnelle, et structurelle, à des faits pourtant isolés.

Bien sûr, si vous prêtez de telles intentions à ces individus qui développent des propos flous et abscons autour de ces thèmes, ils se révolteront, et nieront complètement avoir voulu dire cela. Mais, dans notre contexte de replis identitaires nationalistes et de paranoïas résurgentes, ce qui sera "entendu" lorsque seront entendus de tels propos renverra bien, en dernière instance, à ce genre d'inductions totalement erronées et dangereuses (et peu importe au fond de savoir quelles sont les intentions précises de nos "humanistes" "républicains", qui de toute façon sont coupables dès qu’ils sont énigmatiques et insinuants pour traiter des sujets aussi grave, dont la thématisation caricaturale menace directement l’intégrité physique de très nombreuses personnes françaises, ou vivant en France, subissant le racisme anti-musulmans, ou le racisme anti-arabes, au quotidien).
Un propos flou et confus concernant un sujet social grave et complexe favorisera plus l'interprétation affective et réactive que la compréhension réflexive et construite, et ira dans le sens d'une massification des consciences individuelles, consciences se repliant de ce fait davantage sur des préjugés mutilés.
Nous répondrons donc à ce que n'a pas dit ce "républicain", mais à ce qu'il n'a que trop dit en ne le disant pas que, le fait de considérer aujourd'hui, implicitement ou explicitement, que ce soit de façon claire ou que ce soit de façon "voilée", que les attentats ayant eu lieu sur le sol européen et revendiqués pas Daesh, d'une part, et le port du burkini (ou du voile) par certaines femmes en France, ou encore l'existence de boucheries halal en France, etc., d'autre part, relèveraient d'un "même" phénomène qui aurait sa cohérence "politique" ou "idéologique" propre, renverraient même à quelque "projet" unifié et cohérent, intentionnel, de diffusion massive de quelque " islamisme" dit "proliférant", est une idée plus que dangereuse, qui n'est en rien une grille d'analyse sérieuse, et qui favorise la confusion, le repli identitaire nationaliste-français, et le racisme...

De toute façon , il va de soi que "l'affaire du burkini" n'est essentiellement qu'un écran de fumée qui permet au thèmes nationalistes de s'imposer dans le débat public, et de légitimer la montée en puissance de formes inquiétantes de racismes anti-musulmans (ou encore de les voiler, de les rendre secondaires et contingents). Ce qui est structurel paraît devenir conjoncturel. Ce qui est conjoncturel deviendrait structurel. Une interprétation "culturaliste" monoïdéiste finalement, se substitue toujours plus à la critique sociale multidimensionnelle et complexe. Les "identités" fixes doivent fonder des clivages sociaux, dans l'inversion idéologique.

 

Remarque :

On nous reprochera bien sûr, ici, de surinterpréter un "tweet" qui se voulait plus "léger" que cela, ou "sans conséquence". Mais on ne peut isoler le "tweet" d'un représentant du système médiatique (d'un homme puissant, donc, diffusé et écouté), du contexte idéologique et politique plus global dans lequel ce "tweet" s'insère, de façon précise. Et ce souci de recontextualisation, de fait, implique, de dégager ce qui est dit réellement, consciemment ou inconsciemment, à travers ce "tweet", propos latent (non assumé) qui sera beaucoup plus long et développé qu'un simple "gazouillement", et qui ne concerne d’ailleurs plus du tout une personne isolée ni même ses valeurs, mais la logique dans laquelle il a accepté de s’insérer (Europe 1, etc.).

Mais après tout, toutes ces remarques ne sont pas nécessaires, car il va de soi que "l'affaire du burkini" n'est essentiellement qu'un écran de fumée qui permet à la "gauche" ou à la droite conservatrices/identitaires/nationalistes, et à l'extrême droite de s'imposer dans le débat public, et de légitimer la montée en puissance de formes inquiétantes de racismes anti-musulmans.

A ce sujet, l'extrait d'un article très juste et très précis, lu sur "Info-Antiraciste", exprimera les choses encore mieux.

Extrait :

"Cet été 2016, le « burkini » est un événement. Nul n'est pourtant en mesure de fournir la moindre indication sur le nombre de femmes qui le portent sur la plage. Douze, cent, cent mille, nous n'en saurons rien. Ce n'est pas la quantité qui crée l'événement, et nul n'est en mesure non plus, de dire s'il y en a moins ou plus que l'an dernier.

L'événement concernant le port du burkini est créé par celles et ceux qui ont le pouvoir d'en faire un problème, d'imposer socialement l'idée que ce que font deux ou cent femmes de leur corps nous regarde toutes et tous. Lorsque des partis politiques comme le FN et les Républicains reprennent les campagnes d'agitation raciste menée par des activistes islamophobes de tous les bords politiques, l'événement s'impose.

Cet été 2016, les appels insidieux ou ouverts à la ratonnade, et les tentatives de ratonnade ne sont, eux , pas un événement et encore moins un problème. Depuis le début de l'été, en toute impunité, l'extrême-droite s'est lancée dans des campagnes de harcèlement des femmes voilées sur les lieux touristiques. La pratique consiste à prendre en photo des femmes sur les plages, dans les parcs d'attraction puis à diffuser ces photos sur internet. On en trouvera un bon exemple sur le site Riposte Laïque, où l'un des articles vedettes est actuellement le récit accompagné de photos d'une militante qui est allée à la Mer de Sable et se vante d'avoir pris une centaine de clichés de femmes voilées dans la journée. Dans les commentaires, d'autres militants racistes racontent des pratiques similaires un peu partout en France. Naturellement on y trouve également des appels à l'agression caractérisée comme dans les commentaires reproduits ici où d'aucuns préconisent l'usage du pistolet à eau chargé de sang de porc.Une dérive hallucinatoire qui en dit long sur l'état d'esprit des individus concernés."

Extrait de l'article "Le burkini, la ratonnade, l'événement et sa fabrique raciste" du 16 août 2016, in : Info-Antiraciste

 

 

5) Février 2017 : un silence enthovenien éloquent face à l'abjection d'un viol raciste tournée en dérision

 

 

a) Des insultes proférées par Nicolas Canteloup, devant le philosophe Enthoven, qui a gardé le silence

 

 

Nicolas Canteloup, le 8 février 2017, sur Europe 1, se moque de Théo, victime de viol par la police, et assimile son agression à une demande de mariage gay.

Raphaël Enthoven était présent, mais il n'a pas dit un mot pendant que l'outrage a été commis : il est resté coi.

Citations du « chroniqueur » (ici, imitant François Hollande) : « Je tiens maintenant à m’adresser à la population gay de ce pays. Une population qui me tient particulièrement à cœur car c’est moi qui ai fait le mariage gay (…). J’espère que vous le savez parce que c’est le seul truc de bien que j’ai fait en cinq ans (…). Je voulais leur dire ceci : « Amis gays : ce n’est pas la peine non plus de chercher un deux-pièces sur Aulnay centre. La police ne recommencera plus. C’était un accident, pas une pratique courante sur Aulnay-sous-bois. » ».

Puis, plus loin : « Avec cet épisode de la matraque, si Théo, après réflexion, se découvre des sentiments pour le policier qui lui a introduit la matraque, ils pourront s’épouser. C’est légal ! ».


 

Symptôme banal (ou banalisé plutôt), mais toujours effrayant, du fascisme spectaculaire : le « comique de masse » joue ici une fonction idéologique de dédramatisation de l'abject et de la violence d'Etat. Le comique ici, c'est bien du « mécanique plaqué sur du vivant », pour reprendre une formule de Bergson, mais en un sens totalitaire : les souffrances insupportables des individus vivants assignés et catégorisés de façon systémique deviennent, du point de vue du comique/propagandiste, de pures « mécaniques » sans âme, désarticulées, instrumentalisées pour le « show », désincarnées, et provoquent un rire effroyable et strident, dissocié et atrocement insensible et méchant.

Tous les dictateurs sanguinaires considérant la mécanique de leurs « troupes », ou de ceux qu'ils considéraient sûrement comme des petits soldats de plomb sans âme, automatisés, avaient certainement en eux un sens comique spécial, un rire sauvage et débridé, inconscients, qui se traduisaient singulièrement, et horriblement, en injonctions extatiques et autoritaires. Aujourd'hui, l'autoritarisme politique tendanciellement criminel, policier ou militaire, n'ose toujours pas faire éclater ce rire publiquement, mais d'autres rouages fonctionnels du système spectaculaire, qui dérivent indirectement de lui, financièrement et infrastructurellement, peuvent néanmoins lui offrir une expression plus visible, en tant que « comiques » officiels. La dissociation n'a pas disparu, mais elle est simplement devenue : plus visible.

Mariage gay, répression policière raciste et durcie : le comique confond, avec une certaine lucidité (qu’il ignore lui-même), les vecteurs « intégratifs » et les vecteurs destructifs du « politique », et exprime clairement ses finalités nivelantes et asociales, qui se font « au profit » de l’indifférence à l’égard des individus concrets, et de leurs souffrances concrètes vécues. C’est aussi la reconnaissance respectueuse des personnes non hétérosexuelles qui finit par disparaître, puisque la forme « républicaine » de cette reconnaissance finit par devenir une arme idéologique pour dédramatiser les structures violentes et injustes de l’ordre répressif de cette « République ».

Le « comique » exprimera, en négatif, la dimension cynique de la « communication » politique, et la façon dont elle instrumentalise ses dispositions « sociétales » positives, à des fins de contrôle des « masses ».

Le « comique » dévoile une dissociation latente, certes malgré lui, et malgré son hébétude décérébrée ; mais on peut expliciter plus clairement un tel « dévoilement », qui est en germe dans cette forme du cynisme spectaculaire : ce cynisme pourrait nous faire comprendre par exemple, en négatif que, effectivement, la situation est atrocement « ironique » puisque, lorsque le chef de l’Etat vient finalement au chevet de Théo, pour le « soutenir », et pour lui rappeler que la justice est «garante des libertés », et que « les citoyens doivent comprendre que c'est le juge qui les protège »,on ne peut plus oublier que c’est le même chef d’Etat qui a traité avec laxisme, en octobre 2016, les manifestations illégales de policiers exigeant un arsenal répressif « plus complet », qui a mis en place un « état d’urgence » débridant certaines répressions policières plus dures et plus racistes, plus homophobes, plus sexistes, que c’est le même chef d’Etat dont le premier ministre aura pratiqué explicitement une politique raciste anti-roms, dévoilant d’autres formes de racismes étatiques structurels, que c’est le même chef d’Etat qui n’a pas empêché des brutalités policières radicalisées, et ciblant même parfois des mineurs, lors des luttes sociales du printemps 2016, pour enclencher un processus répressif plus décomplexé, et pour normaliser certaines formes de violences policières auparavant insupportables, que c’est le même chef d’Etat, enfin, qui a traité, en janvier 2017, avec indifférence, ou par le déni, la façon dont les migrants, à Paris, sont stigmatisés par certains policiers (malgré les accusations fondées de MSF à ce sujet). Et donc l’ironie désinvolte, le rire strident du comique Nicolas C., qui tourne en dérision jusqu’aux réformes sociétales « intégrantes », pour dédramatiser ces violences policières, ne fait qu’exprimer le fou rire latent qui éclate dans l’esprit clivé du technocrate au chevet de Théo, si du moins il mesure la dimension profondément hypocrite de sa propre situation, et s’il assume pleinement la manière dont il instrumentalise sa « communication ».

D’un certain point de vue, Nicolas Canteloup pourrait apparaître, à travers son ironie détestable, comme un grand « critique » de l’ordre spectaculaire-marchand, esthétique, politique et économique, dans la mesure où il saura exprimer explicitement toutes ses dissociations. De même que certains « journalistes » affirmeront que Cyril Hanouna serait le « nouveau Guy Debord », ou le dernier grand « situationniste » (cf. Grazia, « Cyril Hanouna est-il le nouveau Guy Debord ? », par Romain Charbon, le 29 novembre 2016). Néanmoins, ces « dévoilements » aussi clairs et aussi explicites, permis par de telles interventions « comiques », n’ont qu’une vocation d’encadrement et de contrôle, et favorisent l’hébétude acritique, et non la réflexion absorbée. S’ils scandalisent, c’est le dégoût désespéré qu’ils produisent très souvent, et non le souci immédiat de la lutte. Et l’intimité honteuse du « rire » qu’ils provoquent, ce sentiment subtil et solipsiste d’être méprisable à travers ce rire, ne se partage pas, par définition, et n’engage aucun dialogue critique, aucune fédération, aucun souci de faire cesser, collectivement, ces dissociations sourdes. De tels pitres spectaculaires, de ce fait, auront simplement compris que c’est désormais par l’insulte et le cynisme ouvert et décomplexé, qu’ils se diffusent massivement. Et que le spectateur n’est désormais plus dupe, mais qu’il veut simplement ignorer sa non-duperie, pour mieux se complaire dans une fange qu’il accepte, puisqu’il se méprise inconsciemment lui-même, tel qu’il accepte un monde totalitaire, et survit même par lui. Le critique conséquent du spectacle, de son côté, thématise ces aberrations lamentables, non pas pour qu’elles se « diffusent » encore, de façon diffuse et phatique, mais pour marquer une pause : et pour rappeler, sans que cela ne puisse faire rire personne, qu’il y a encore des « vivants », sensibles et conscients, sous ces mécaniques spectaculaires et sans vie qu’on voudrait plaquer sur eux, désormais de façon « fun », « délire », ou « désinvolte ».

On pourrait considérer que Raphaël Enthoven serait lui aussi ce situationniste cynique qui s'ignore, en tant que "Lady Gaga" du concept... Et le critique conséquent voudra marquer une pause : la légèreté désinvolte de ce pitre pédant est plus grave que ce qu'on peut penser d'abord...

 

b) Le témoignage de Théo

 

Il suffit simplement de restituer le témoignage de Théo, le jeune homme de 22 ans blessé lors deson interpellation par des policiers à Aulnay-sous-Bois, pour rendre explicites les dissociations idéologiques et spectaculaires qu’il s’agit d’abolir absolument ici (et cela ne passera bien sûr pas seulement par des « prises de conscience » individuelles et isolées, mais suppose des fédérations collectives, suscitées aussi par un sentiment de scandale face à la violence et à l’irrespect produits par un ordre systémiquement destructif...).

Sur son lit d'hôpital, Théo explique qu’il s'être retrouvé au centre de l'interpellation par hasard : il venait de sortir de chez lui, et voulait saluer des connaissances, lorsque des policiers sont arrivés pour procéder à un contrôle d'identité. Il raconte la violence de ces interpellations :

« Je savais que là où on était il n’y avait pas de caméras, j’ai réussi à me débattre, je suis parti devant les caméras. J’ai pas cherché à fuir, j’ai dit aux policiers, « vous avez déchiré mon sac », ils me répondent « on s’en fout ». Ils sont trois à me saisir, je leur demande, « pourquoi vous faites ça », ils ne me répondent pas, ils me disent que des injures » (…) « Il me regarde, j’étais de dos, mais j’étais en trois quart, donc je voyais ce qu’il faisait derrière moi. Il prend sa matraque et il me l’a enfoncée dans les fesses, volontairement. Dès qu’il m’a fait ça je suis tombé sur le ventre, j’avais plus de force. Là il me dit « les mains dans le dos », j’ai dû mettre mes mains dans le dos, ils m’ont mis les menottes et là ils m’ont dit « assieds-toi maintenant », je leur ai dit « j’arrive pas à m’asseoir, je sens plus mes fesses », et ils m’ont mis des gaz lacrymogènes dans la tête, dans la bouche, un coup de matraque en pleine tête, et moi j’avais tellement mal aux fesses que cette douleur-là semblait éphémère (…) c’était vraiment trop dur pour moi. (...) Mon pantalon était baissé, j’avais vraiment mal » (…) « Le Samu me retourne, il regarde la plaie et me dit « là c’est très grave, il y a au moins 5 ou 6 centimètres d’ouverture, faut l’opérer le plus rapidement possible. (…) Ils ont dit que j’avais perdu beaucoup de sang. (...) Le coup de bâton dans les fesses qu’ils m’ont mis, ça m’a marqué à vie, c’est une chose que je ne souhaite à personne, physiquement je suis très diminué, j’arrive pas à bouger, là comme vous me voyez ça fait trois heures que je suis comme ça. (…) « Je dors pas la nuit ».

 

Théo a ajouté, dans un autre contexte : « J’entends tout ce qui se passe. Ma ville, je l’aime et, en rentrant, je veux la retrouver telle que je l’ai quittée. Donc, les gars, stop à la guerre. Priez pour moi. » (cette formulation prudente est aussi peut-être une adresse indirecte : le technocrate à son chevet encourage après tout un ordre qui exclut tendanciellement son monde, puis le criminalise, et le réprime enfin, tel un pompier pyromane ; « les gars, stop à la guerre » : on implore ici peut-être, essentiellement, non pas une jeunesse invisible qui étouffe, mais d’abord une certaine gestion « professionnelle » et impersonnelle du désastre social, de la guerre économique, politique, et spectaculaire, permanente ; et c’est bien cette gestion seule, puisqu’elle détient les armes et le monopole de la violence dite « légitime », qui pourrait, au nom de ses principes formels de « liberté » et de « fraternité », faire en sorte que l’abolition de ce désastre ne soit pas sanglant et meurtrier, en admettant ses dissociations insupportables pour toutes et tous, anti-démocratiques et anti-républicaines au sens strict).

c) Banalisations coupables, et silence de Raphaël Enthoven

 

 

Il est important toutefois de remarquer qu'après ces dits "dérapages" "comiques", des exclamations "républicaines" immédiates s'ensuivent. Enthoven exprimera son "indignation" face à la "mauvaise blague" de son collègue d'Europe 1. Jean-marc Dumontet, le producteur de Canteloup, a publié un communiqué désapprobateur : « C’était un très gros dérapage ce matin, évidemment involontaire. Très mauvaise inspiration qui ne nous ressemble pas. On pensait que c’était trash, c’était juste pas drôle et vulgaire. Très sincèrement désolé. » (de fait, le "papier" de Nicolas C. fut certainement lu, corrigé et "validé", mais on ne se rendit compte que son propos était lamentable seulement lorsque les réactions des spectateurs furent massivement indignées ; à première vue, il ne devait pas l'être, et si les rires avaient sanctionné l'intervention, on s'en serait même félicité : aucun critère moral a priori n'existe donc plus, mais c'est la sanction a posteriori du spectateur impersonnel et aléatoire qui définissent ces critères).

 

Il ne se sera donc rien passé, et tout peut donc revenir "à la normale". Des situations d'humiliations symboliques explicites, devenues "risibles", et qui viennent consolider des idéologies destructrices, peuvent maintenant s'exprimer ponctuellement, puis être "annulées" sans dommages, puisqu'il n'y a plus ni plainte ni plaignant-e.

Néanmoins, c'est justement la faiblesse hébétée et acritique de ces indignations, ou dédramatisations, qui révèle encore plus la dissociation ici en jeu : on aura laissé Nicolas Canteloup proférer ses immondices jusqu'au bout, sans l'interrompre, quand bien même elles seraient une insulte publique et massivement diffusée à un individu meurtri, et à la "sphère sociale" invisible ou méprisée dont il est issu.

Et quand bien même cela pourrait provoquer ce que refuse pacifiquement et respectueusement cet individu : "J’entends tout ce qui se passe. Ma ville, je l’aime et, en rentrant, je veux la retrouver telle que je l’ai quittée. Donc, les gars, stop à la guerre. Priez pour moi. ».

Car c'est devenu un principe sacré que de laisser un "chroniqueur" "faire son job" jusqu'au bout sans l'interrompre (puisque tout "job", peu importe sa spécificité, serait devenu "sacré", qu'il consiste à fabriquer des armes, ou à transmettre l'esprit "critique").

 

L'esprit "fort" Raphaël Enthoven, donc, puisqu'il s'agit de parler aussi de lui, ce dit "critique" qui a toujours de "l'audace" pour affirmer ses idées "à contre-courant" (pour par exemple discréditer subtilement, et avec condescendance, celles et ceux qu'il appelait les "nuitdeboutistes"), mais en sachant toujours respecter le temps d'antenne "programmé" pour lui, s'est contenté de lancer un "regard désapprobateur", pour formuler peut-être ses plates pseudo-critiques ici muettes, pseudo-critiques qui dévoileront nécessairement une niaise et indifférente hypocrisie, et un souci de conserver, au moins spectaculairement, son statut de belle-âme révoltée.

Cette attitude d'Enthoven renvoie à l'expression de "dérapage", finalement, utilisée par le producteur ensuite, renvoie plus à un souci de minimiser la "bévue", qu'à une volonté de dénoncer rigoureusement un propos objectivement abject, ce qui ce comprend de soi-même, si l'on songe au fait qu'un producteur a d'abord besoin de préserver ses vedettes-marchandises, et d'assurer la viabilité de leur "valeur d'usage", surtout lorsque leur réputation pourrait être menacée.

Hélas, saisir les racines totalitaires de cette désinvolture infantilisante engage une confrontation redoutable à l'ordre dédramatisant du spectacle de masse. 

 

Raphaël Enthoven fut un bon "républicain", "mécontent", mais il a laissé s'exprimer, en sa présence, une parole qui engendre des humiliations irréparables. Ce qui est bien sûr indigne de toute personne se disant "philosophe", ou "majeure" (Kant, Qu'est-ce que les Lumières ?), et ce qui est une insulte profonde pour la philosophie elle-même (si elle existe encore). Son attitude renvoie ici à la "condamnation" molle du producteur, aux excuses ahuries de Nicolas C., qui induisent qu'il faudrait maintenant "passer à autre chose", et qui sont des insultes supplémentaires, puisqu'elles sont l'aveuglement strict aux dommages subis, et puisqu'elles ne tiennent pas compte du caractère insupportable résidant dans la banalisation de propos qui tournent en dérision la stigmatisation d'individus méprisés, ou invisibilisés, depuis très longtemps. Enthoven reprend bientôt son "temps d'antenne", et nous imposera ses leçons de morale bas de gamme, mais "écrites", divertissantes ou "encuculantes" (Gombrowicz, Ferdydurke).

Il reste un excellent et fidèle collaborateur pour la chaîne. Nicolas C., son compère nous afflige bientôt à nouveau, sur Europe 1, mais "ça n'est jamais que de l'humour". Et tout revient bien vite dans l'ordre.

 

 

d) Pseudo-critique spectaculaire du dit "spectacle"

 

Par la pseudo-critique, le spectacle totalitaire, et ses "comiques de situations", parviennent toujours à poursuivre leur développement errant et sans qualité. Mais c'est toujours plus la prise en charge conséquente du dommage irréversible qu'il empêche aussi. Sachant organiser quotidiennement ses "buzz", ce sujet-automate parvient à distiller très progressivement ses injonctions autoritaires et rigolardes, et peut se permettre donc d'en "effacer" certains, trop gênants pour la suite du procès, afin de réinitialiser la machine. Et quiconque voudrait s'arrêter sur l'un d'entre eux, et refuser ce "deleting" incessant, passera bien sûr pour un ronchon ridicule, un "militant" "dépassé", qui ne sait pas vivre avec son temps.

Le "comique de masse", ou le "philosophe de service", qui produit un divertissement analogue, deviennent toujours plus des armes idéologiques-spectaculaires très efficaces pour contrôler les individus, et les empêcher insidieusement de dramatiser leur propre situation.

Car ce "comique", ou ce "divertissement culturel", adoptent une posture redoutable, puisque réversible : si le comique/philosophe veut diffuser un discours politique "sérieux" qui choque, on dira que "ce n'est que de l'humour", ou de "l'ironie socratique". Mais le message politique choquant sera passé "comme une lettre à la poste". S'il veut que son ironie "dénonce", sur le mode du désespoir qui ne peut plus que rire, des fait sociaux graves et importants, mais qu'on lui reproche cette dérision, il peut dire que "le monde n'est plus sérieux de toute façon" (cf. aussi : le populisme démagogique d'un Pierre-Emmanuel Barré, qui joue sur les deux tableaux, et qui pourrait constituer autant un programme politique "de gauche" qu'un ensemble de "vannes" pour un one-man-show).

Dans les deux cas, c'est l'impression que plus rien n'est vraiment important, digne d'être pris en considération, soigné et pris en charge comme il se doit, qui se diffusera, au profit d'un sentiment d'irréalité, de désespoir gloussant de façon pathétique, et d'une envie de ne pas trop s'investir dans ce monde et dans cette vie-là.

 

Les individus réifiés et méprisés, anonymes précarisés symboliquement et réellement, que "nous sommes toutes et tous", de façon effective ou latente, n'ont plus besoin de rire de leur propre sort, de dédramatiser "philosophiquement" leur situation, et d'adhérer aux discours "comiques" ou "divertissants", "amusants" ou "intéressants", qui les insultent subtilement, sans avoir l'air d'y toucher.

Ils auraient besoin de retrouver enfin la dignité qui consiste à comprendre leur propre déprise et leur propre dépossession comme une chose sérieuse et grave, qu'il faudrait abolir, ou d'abord transformer en résolution ferme et courageuse, au profit d'une lutte déterminée et irréversible, fidèle et non oublieuse, contre cet effrayant "meilleur des mondes".

Un donneur de leçon qui ferait bien de s'en donner d'abord à lui-même....

Conclusion :

Enthoven ne sera donc pas qu'un clown inessentiel. Son rôle politique et idéologique est précis. Le projet de société qu'il défend est très clair. On appellera cela : "hurler avec les loups".

 

"Il paraît particulièrement nécessaire de faire de nouveau de la philosophie une affaire sérieuse."

Hegel, Préface de la Phénoménologie de l'esprit

Le fait de confondre le babil idéologique, médiatique, ou spectaculaire, ou "fun", ou banalisant, babil qui ne requiert aucun effort et aucun investissement particulier, avec la démarche philosophique, qui sera une pratique progressive et patiente fondée sur le doute, l'esprit critique, et la remise en cause des préjugés, vers la lutte concrète contre le pouvoir obscurantiste ou meurtrier, est donc tout simplement inepte, et sera légitimement condamné.

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