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26 mars 2017 7 26 /03 /mars /2017 19:02

 

Lettre 1 : A propos de Marx et de la "spiritualité" dans la lutte

Salut Timothée,

 

 

« Il me semble qu'on peut aujourd'hui s'appuyer sur la pensée critique marxienne ; mais il faudrait repenser les modalités de la lutte : Marx est peu utile, il me semble, en ce qui concerne les modalités de la lutte (révolution « prolétarienne » restrictive, etc.).

 

Il faudrait je pense aujourd'hui insister davantage sur le rôle de la prise de conscience, et subvertir quelque peu le matérialisme historique dogmatique ; et cette prise de conscience ne doit pas concerner uniquement les prolétaires ; elle peut et doit aussi concerner les capitalistes eux-mêmes ; car les capitalistes eux aussi sont des individus aliénés, qui n'ont aucun contrôle sur la société qu'ils prétendent régir.

Un mouvement de révolution « spirituelle », ou « érotique-incarnée » (cf Marcuse, Henry, Girard, Benjamin), non-meurtrière, contre-violente, d’auto-défense pure, fondée sur la conciliation des intérêts des capitalistes les plus enfouis et ceux plus conscients des prolétaires, sur la prise de conscience, est ce qui m'intéresse.

Cela n’a rien d’interclassiste, attention : il y a une lutte pour abolir la bourgeoisie, lutte toujours brutale. Mais au fil de cette lutte, des stratégies ciblées des individus prolétarisés (qui sont toujours plus nombreux) pourraient faire en sorte que les détenteurs des moyens de production (et de destruction) désirent leur propre défaite…

Tu verras que la version cosmologique de l'éternel retour, comme « horizon », perspective possible (Chysippe : « ce n’est pas impossible »), joue un rôle potentiel dans cette résolution incarnée, si elle n’est pas extatique, dogmatique, autoritaire, mais se fonde hypothétiquement, comme attente sans atteinte (comme intuition érotique qui se pressent mais ne se dit pas : qui rend la vie trop précieuse pour qu’on continue à la bousiller).

 

Il ne faut pas oublier une chose très importante : Marx considérait que la violence est "la sage-femme de l'histoire" ; il pensait que la violence (donc le meurtre, dans l'absolu, peut-être !), jouait un rôle nécessaire dans la "fabrication" de l'histoire. Je connais certains militants trotskistes qui, dans un contexte révolutionnaire, ont des visées militaires, et seraient tout à fait prêts à tuer des capitalistes, s'il le fallait. Cela me paraît très dangereux : une révolution qui a du sang sur les mains est nécessairement un échec (elle déclenche alors nécessairement le cycle de la vengeance, ou le sentiment de la culpabilité). Il faut, je pense, aujourd'hui, très explicitement se désolidariser de Marx sur un point crucial : il faut refuser cette idée qu'une révolution est nécessairement violente/meurtrière. Personnellement, je suis un révolutionnaire, mais pas une seule seconde je ne voudrais tuer un homme, fût-il le pire des salauds, pour la révolution.

 

Marx quand il parle de cette « histoire » qu’on « fabrique » mécaniquement, évoque en fait la préhistoire barbare de la division naturalisée du travail (raciste, sexiste, classiste, esclavagiste, sur la base de la force et non du droit conscient et consenti).

Sortir de cette pré-histoire n'est plus meurtre "fabriqué", mécanique et errant, mais création intensive et luttant dans l'auto-défense et la projection fidèle.

 

La question se pose en termes simples : être ou non pour la peine de mort ; nous sommes aujourd'hui assez « moralisés » (souvent pour le pire, mais parfois pour le mieux, ou le « moins pire ») pour nous opposer au principe de la peine de mort ; donc, même dans un contexte révolutionnaire, nous ne pouvons vouloir tuer des individus, ou plutôt : le "prévoir" logistiquement, militairement, quand bien même ils seraient les pires criminels quant à eux.

 

Je pense ici à Trotski qui, dans Leur morale et la nôtre, dit explicitement que toute violence est justifiée, dans un contexte révolutionnaire ("la fin justifie les moyens", dit-il en substance). Trotski, qui était un militaire sanguinaire, est selon moi à bannir absolument.

 

Concernant la finalité, et le diagnostic critique, nous, les anticapitalistes, nous sommes tous d'accord : cette société patriarcale, raciste, et inégalitaire, est à abolir. L'homme socialisé, ou incarné (Arendt n’aimait pas ce mot, on utilisera aussi « incarné" ou miraculeux, au sens non surnaturel, au sens de la naissance, de l’enfance, de la nouveauté de chaque être), dans un contexte autonome, auto-organisé et cosmopolitique, fédéré, est ce que nous voyons au bout du chemin. Mais reste à s'entendre sur les moyens pour y parvenir ; sur les moyens, nous ne sommes pas toujours d'accord. Or, précisément, il faut d'abord parler des choses qui fâchent.

 

 

Benoît

 

 

 

Lettre 2 : réponse à Timothée à propos de l’essai cosmologique sur l’éternel retour (Liamine Touhami et moi-même)

 

 

« Coucou Timothée,

 

point sensible : la métempsychose "à l'identique" ; nous pouvons « suggérer » positivement l’hypothèse selon laquelle des séquences identiques se répètent, mais nous ne pouvons pas encore « établir » raisonnablement que c'est la même "intériorité", la même "âme", qui « resurgit » ;

Liamine néanmoins est convaincu que nous pourrions travailler sur ce sujet pour trouver une issue positive (tout l'enjeu est bien là : déterminer une validation expérimentale satisfaisante de la métempsychose à l'identique) ; pour l'instant, concernant la métempsychose, nous n'avons qu'une base intuitive ou subjective équivoque, indéfinie : la réminiscence dans l'amour, le pressentiment, le déjà-vu...

Les synchronicités néanmoins se situent à la fois sur un plan subjectif (psychologique) et objectif (physique) : il existe en effet une version physique des synchronicités, que Liamine expose brièvement (dans le cadre de sa physique qualitative bergsonienne, il parlera de "prévisualisation")

 

 

Ce qui fait le liant entre une pensée physique bergsonienne et une pensée politique marxienne, c'est le concept de qualité : on réhabilite le qualitatif (la durée chez Bergson, la vie subjective chez Marx) dans une perspective révolutionnaire ou au moins résolue (non-meurtrière, mais qui s’auto-défend) : émancipatrice, luttante.

 

 

A très bientôt,

 

Benoît

 

Lettre 3 : la question de la violence dans la lutte

 

Salut à toi,

 

Je pense que sur la question de la violence, nous sommes entièrement d'accord : elle n’est pas évitable. Je ne suis pas non plus un béni-oui-oui, et je suis conscient des forces en présence. Seulement, il y a une chose à laquelle je tiens : il ne s'agira jamais de promouvoir la « nécessité » du meurtre (cf. Trotski, Lénine, Mao, etc.).

Consommer, travailler, c’est « participer » passivement, malgré soi, et contre ses intentions souvent « humanistes », à une ultra-violence dite « lointaine » (exploitation sauvage, guerre, etc.), mais qui de fait est comprimée contre ma consommation et mon travail de « citoyen » d’un centre urbain impérialiste ou métropolitain…. Il est stupide de dire qu’on pourrait être « non-violent », car tout ce que je fais de « banal » ou de « serein » dans le quotidien du désastre interconnecté globalement engage une ultra-violence ailleurs qui se perpétue.

Lutter, se révolter, saboter les organes de la destruction (armes, obnubilations, fétiches, aliénations),casser, peut être « moins violent », paradoxalement, ici, que l’ultra-violence qu’on m’impose de prolonger en m’imposant de simplement survivre comme consommateur-travailleuse moderne de « nos » « démocraties/libérales » (oxymores).

 

Avec mon groupe de militants, nous évoquons souvent cette question de la violence : dans le contexte d'une grève, ou d'une manifestation, il est légitime de se défendre ; et la défense peut impliquer des moyens violents. Il ne s'agit pas de tendre l'autre joue...

 

Mais j'aimerais que tu envisages aussi d'autres moyens. Je pense que la non-violence d'un Martin Luther King, d'un Jésus, sont en fait des moyens ultra-violents symboliquement d'une radicale efficacité (avec toutes les limites que cela implique : Martin Luther King a besoin de son Malcom X, évidemment).

Jésus par exemple utilise la compassion comme arme d'atomisation psychique de l'adversaire : celui qui est pris en pitié est infantilisé de ce fait, et il sera moqué, ridiculisé. Il n'impose plus le "respect" : ses armes sont des "hochets" ridicules, ses "troupes" des petits soldats de plomb (hélas, ces "jeux" immatures sont atroces aussi : il est ici absolument effrayant ; Chaplin a manqué cette description de l'effroi dans son dictateur, hélas ; rien de "drôle" dans le massacre de masses mené par un gamin atrocement dissocié et gloussant hideusement).

Dénoncer les capitalistes dans le sens où ils n'ont aucun contrôle sur la production, c'est aussi cela : c'est les prendre en pitié, d'une certaine manière, c'est montrer qu'ils sont des esclaves eux aussi, aliénés au fétiche marchand, et soumis à l'automouvement d'une valeur qu'ils ne connaissent pas intrinsèquement. Si les individus qui prétendent abolir leur système viennent en annonçant qu'ils sont là pour les libérer, pour leur faire prendre conscience de leur détresse, de leur déprise, ils ne seront pas reçus de la même manière que des individus militarisés prêts à en découdre...

 

Dans le même ordre d'idées, il faut à tout prix montrer que les "riches" ont un vécu psychique d'une pauvreté abyssale, et qu'ils sont foncièrement malheureux ; à cela s'ajoute la culpabilité de l’infanticide atroce (que les climato-sceptiques, comme Trump, essayent de refouler tant elle est insupportable) : ils soutiennent un monde dans lequel périront peut-être leurs petits-enfants (cf problème écologique) ; dans le contexte de l'éternel retour, la culpabilité est multipliée à l'infini : une rhétorique très puissante peut s'enchaîner... Le jour où les capitalistes eux-mêmes comprendront que ce qu'ils désirent le plus au monde, c'est le post-capitalisme, l’autonomie et l’auto-organisation fédérée et intégrée, incarnée, qui articule le local et le cosmopolitique sans que le local soit écrasé, la lutte a plus de chances de remporter des victoires (et c’est sous la pression de ces luttes que ces « possédants » auront cette prise de conscience ; le local pourra exprimer ses projections universelles-concrètes et s’enraciner tout en étant dans le lien...)

 

Sur un point également, on peut les « convaincre » (par la lutte, donc, qui est aussi dialogue, après les confrontations) : les capitalistes ne deviendront pas moins « riches », en termes de biens ou de désirs satisfaits, même, dans le socialisme dont je parle ;

 

En effet, je crois que cette parole a du sens : "de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins" (définition marxienne du socialisme) ; je dirais aussi : « de chacun selon ses dispositions, à chacun selon ses désirs ». (la personne handicapée, par exemple, ne l’est plus, si ses dispositions propres, que personne d’autre n’a, peuvent satisfaire de façon singulière les désirs collectifs, et les siens propres).

Marx pensait que le socialisme était une société de l'abondance : tout le monde pourrait être riche (posséder beaucoup en termes de biens matériels, et satisfaire tous les désirs, pour des hédonistes très peu exigeants) ; tous les désirs seraient satisfaits, et l'activité ne serait pas contrainte. Cela est possible, si l'on y réfléchit : certes, les ressources naturelles sont limitées ; mais dans un contexte post-capitaliste, émancipé du fétiche-marchandise, incarné, il n'y a plus l'injonction du profit : dès lors, la recherche, guidée vers la découverte de nouvelles techniques qualitatives, soigneuses, attentives aux désirs conscients et besoins concrets des individus qui les auront décidés collectivement et de façon directement démocratique, et de nouvelles énergies, fera un bond considérable (il faut bien comprendre que le capitalisme est un frein gigantesque à la recherche de nouvelles techniques, viables écologiquement et humainement ; je suis persuadé que, dans une société post-capitaliste, nous pourrions avancer beaucoup plus rapidement, par exemple, vers la guérison ou rémission très durable, du sida et des cancers) ;

Ainsi, une optimisation maximale de l'environnement sera possible : l'abondance n'est pas autre chose ; j'ai vu un reportage il n'y a pas longtemps, le mec disait un truc intéressant : il existe des énergies libres (sans empreinte écologique, surabondantes sans effort) qui pourraient être disponibles aujourd'hui, mais les grands groupes monopolistiques/énergétiques capitalistes (nucléaire, pétrole), ont tout fait pour empêcher ce genre de recherches (l'Etat a d'ailleurs participé à cet empêchement : emprisonnement, destruction du matériel de recherche, etc.) ;

En fait, nous n'avons aucun besoin du pétrole ou du nucléaire ; c'est le pétrole et le nucléaire qui ont besoin des consommateurs dans un système capitaliste ; dans un contexte post-capitaliste émancipé, ce genre de recherches associées aux énergies libres ne seront plus empêchées, mais au contraire favorisées : la société d'abondance n'est pas autre chose (moteur à eau, etc.).

 

Ainsi donc, si les capitalistes comprennent qu'ils pourront posséder autant de biens qu'auparavant (société d'abondance, luxe pour tout le monde), ils accepteront le post-capitalisme qualitatif et incarné. Ils ont tout à perdre dans le capitalisme : culpabilité, travail monotone et aliénant, quantitativisme déshumanisé, absence de sécurité (leur sort est entre les mains des prolétaires qui les haïssent ou qui les font manger). Ils ne veulent rester dans le capitalisme que pour une seule raison : ils possèdent beaucoup de biens. Mais s'ils comprennent qu'ils conserveront les mêmes biens dans une société qualitative attentive aux besoins concrets (abondance), ils comprennent qu'ils ont tout à gagner au sein du post-capitalisme émancipateur : ils sont aussi "riches" qu'auparavant, et en outre, leur culpabilité, leur aliénation au travail, leur absence de contrôle, leur déshumanisation, leur absence de sécurité, seront abolis. Ils pourront s'épanouir dans leur vie.

 

Un ressort certes est à considérer : les capitalistes peut-être jouissent d'une certaine "supériorité", d'une certaine domination. Dans la société post-capitaliste, tout le monde serait riche : les capitalistes ou leur descendance ne seront plus "privilégiés", puisqu'il n'y aura plus d'inégalités. C'est là qu'un effort moral doit être fait ; Spinoza peut être utile dans cette dialectique morale : sa théorie des affects nous montre très bien que le dominateur, le prétentieux, est triste constamment (sa haine le détruit de l'intérieur).

 

Le souci moral doit être stratégique : il ne s'agit pas de dire aux capitalistes que ce qu'ils font est "mal" ; cela est ineffecient, voire risible. Non, la moralisation des capitalistes doit se faire en s'adressant à leur plus pur égoïsme : une certaine dialectique non-meurtrière, mais contre-violente, d’auto-défense (qui s’adapte aux répressions qui viennent punir les sabotages tactiques de l’ordre destructif) doit permettre leur prise de conscience : de fait, dans cette société du marché, ils sont profondément malheureux ; d'un pur point de vue égoïste, pour ne plus être malheureux, ils chercheront à dépasser le capitalisme...

 

Bien sûr, la critique du spectacle, ou de l'idéologie, n'est pas suffisante : il faut agir, lutter dans des collectifs (c'est ce que je fais, d'ailleurs, et ce que tu fais toi aussi de ton côté, toujours très laborieusement, et nous sommes une minorité « radicale » dérisoire, souvent criminalisée d’ailleurs, alors que nous voudrions apporter la paix, ou l’abolition du désastre).

Mais considère une chose : la parole est performative, la parole est un acte ; le travail intellectuel est aussi un faire ; la dialectique politique contre-violente est une action ; je me réfère ici à la conception arendtienne de la politique : la politique est production de paroles efficientes dans l'espace public ; dès lors, une modification radicale du matérialisme historique peut s'opérer : Marx ne voit pas assez que le théoricien est aussi un homme d'action (à moins que… je pense qu’en fait si, sinon il aurait moins écrit : Arendt mettrait Marx « en cohérence »).

Bergson : celui qui parle est l'ami de celui qui écoute, même si la parole est critique radicale de celui qui écoute... L'ennemi est celui qui ne parle plus, qui maudit en silence, et qui veut faire violence, mutiler, violer, se venger sans que l'autre le sache.

 

 

La violence meurtrière dissociée, désastreuse, inconsciente, qui est celle d’un enfant blessé qui a oublié sa blessure, qui ne la comprend plus, qui la dit mal et la maudit, et qui veut se venger pour expier sa culpabilité, qui est sans mots, est ce qu'il y a de plus à craindre.

Les meurtriers qui « veulent » que le sida, le cancer, la destruction de la terre, la guerre, la mutilation de l’enfance, avant une extinction précoce de toute vie, soit « le seul avenir », ne le veulent pas vraiment : et lorsqu’ils le comprennent, par des luttes soigneuses, l’éternité et l’incarnation sereine nous réunifie peut-être, indéfiniment, chastement et simplement, ce que leurs « mots » ont toujours dit (Abraham, Jésus, Mahomet, Moïse, Lucy, Bouddha, Tao, l’aborigène) mais ce que leurs actes ont toujours trop niés (dissociation).

 

A plus

 

Ben.

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