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29 mai 2017 1 29 /05 /mai /2017 21:24

Il serait bon de préciser un point qui a son importance.

A vrai dire, en soulevant, avec Lukàcs par exemple, le fait d’une primauté « subjective » et « qualitative » que pourraient avoir le « travail concret » ou la « valeur d’usage » dans un contexte capitaliste, primauté qui déterminerait la vocation révolutionnaire du sujet prolétaire (au sens large et au sens restreint), il ne s’agirait pas de sombrer dans un écueil malvenu : il ne s’agirait pas de revendiquer une « économie » post-capitaliste (contradiction dans les termes, étant donné que toute « économie » en tant que telle, en tant que secteur séparé concentrant tous les autres, est capitaliste), une « économie » donc plus « vertueuse » en laquelle les « valeurs d’usage » et le travail devenu « concret » seraient des valeurs admises et « reconnues ». En effet, le « travail concret » n’existe pas sans son pôle opposé, le « travail abstrait », il renvoie lui-même à une abstraction, au fait de subsumer sous une unité intelligible opaque et indifférenciée une diversité d’activités productives multiples et différenciées qui seraient toutes dites « utiles en général » (de ce fait, le « travail abstrait » en lui-même sera l’abstraction d’une abstraction). De même, l’idée de « valeur d’usage » n’existe pas sans son pôle opposé, la « valeur », et cette « valeur d’usage » n’est qu’une conception indifférenciée de ce qui satisfait des besoins « en général » (la valeur, ou valeur d’échange, sera donc également l’abstraction d’une abstraction). Une société réellement post-capitaliste, qui organiserait qualitativement la création de la vie, ne saurait, dans ce contexte, reposer sur la détermination de « valeurs d’usage » (elles-mêmes des abstractions), ni sur la requalification du « travail concret », mais plutôt sur l’abolition de tout système de valorisation séparé, de toute segmentation de « l’activité productive » conçue comme « travail ». L’utilitarisme ou la glorification du « travailleur » « vertueux socialement » ne sont pas des systèmes qui abolissent l’économie en tant que telle, soit le principe capitaliste, mais c’est seulement l’auto-abolition des individus réifiés/exclus/assignés comme liés négativement à la structure du « travail en soi » et de la marchandise, de la « valeur en soi » (utile ou échangeable), qui semble pouvoir engendrer le dépassement de ce système. Que l'individu prolétarisé puisse pénétrer le contenu « concret » (dit « qualitatif » et « subjectif », mais en un sens encore partiel) de la marchandise comme valeur d’usage, chez Lukàcs, implique un avantage stratégique et une légitimité certaine dans la dynamique d’autodépassement du capitalisme, mais pour autant, la société qu’il annonce aura, également, dépassé, il faut l’espérer, ces dimensions encore abstraites de la « concrétude » et de l’« usage ».

A ce sujet, nous pouvons proposer un extrait d’un ouvrage de K.Hafner, intitulé Le Fétichisme de la valeur d’usage, qui exprimera les choses très synthétiquement : « Ainsi on arrive au paradoxe suivant : dans toutes les sociétés humaines on peut parler d’usage et d’utilité, mais c’est seulement là où la notion d’une virtus propre à la chose s’est complètement effacée, et où on lui a conféré la marque de la capacité universelle à être échangée et valorisée, qu’on peut parler de valeur d’usage au sens strict (…). Il est aussi significatif que la notion d’utilité pure, telle qu’elle se présente dans les doctrines utilitaristes, ne se développe pas avant que la production de marchandises se soit imposée socialement à un certain degré et qu’ait disparu le dernier reste d’aristotélisme, au sens de l’idée d’une détermination particulière inhérente à la chose spécifique en question ».[1]

Ces remarques apparemment très théoriques ont en fait des enjeux réels, et on ne saurait les prendre à la légère. Pour suggérer ce fait, prenons un exemple parlant, et contemporain.

De fait, un penseur comme Jean-Claude Michéa, souvent désireux de voir advenir une société « décente », considérera qu’une telle société devra être fondée sur une production économique qui reconnaîtrait le primat des « valeurs d’usage » (la valeur d’échange étant par lui moralement associée au « Mal », et la valeur d’usage, de ce fait, indirectement, associée au « Bien »). Un exemple, parmi tant d’autres, de cette tendance de Michéa à fétichiser la valeur d’usage, se trouvera dans une interview du philosophe diffusée dans la Revue-Ballast le 4 février 2015, intitulée : « On ne peut plus être politiquement orthodoxe ».

Extrait : « Le problème, c’est qu’au fur et à mesure que la dynamique de l’accumulation du capital conduisait inexorablement à remplacer la logique du métier par celle de l’emploi (dans une société fondée sur le primat de la valeur d’usage et du travail concret, une telle logique devra forcément être inversée), le socialisme libertaire allait progressivement voir une grande partie de sa base populaire initiale fondre comme neige au soleil. »

Jean-Claude Michéa

(Note : la fétichisation de la valeur d’usage rejoint ici, comme on le voit, la naturalisation de la catégorie du travail, à travers une glorification implicite et idéologique du « métier », subtilement favorable à une bourgeoisie qui a tout intérêt à ce qu’une nostalgie liée à des formes idéales et naturalisées du « travail » perdure).

Michéa donc sur ce point sera en soi inepte, et pseudo-critique (il favorisera malgré lui un « capitalisme éternel » idéalisé). Ce « critique » aimera pourtant à rappeler qu’il faut à tout prix éviter de rétro-projeter les catégories capitalistes sur des réalités précapitalistes. Il n’est en rien cohérent, de ce fait, puisqu’il considérera que l’abstraction économique désignant une « valeur d’usage », qui n’émerge pourtant que lorsque son opposé (la valeur d’échange) devient une fin en soi, c’est-à-dire au sein du capitalisme, serait une catégorie propre à toute société humaine, une catégorie transhistorique, qui aurait donc concerné les sociétés précapitalistes elles-mêmes. Le moralisme se réclamant de quelque « bon sens » obscur, en tant que formel et partiel (rattaché à la niaise « common decency » orwellienne) que prônera cet auto-proclamé populiste, sur la base d’une tendresse angéliste pour ceux qu’il nomme les « gens ordinaires » (abstraction indécidable, et inconsciemment méprisante, de surcroît, puisque tout individu est en soi une exception vivante tendant vers la singularité), renvoie très certainement à cette glorification tendancieuse et naturalisante d’un utilitarisme « en soi » et d’un principe « économique » qu’on voudra garantir dans sa « pureté ». Sur cette base, bien sûr, certaines dynamiques sociales (libération sexuelle, libération féministe des mœurs, droit à l’avortement, émancipation homosexuelle, etc.), dynamiques définies, de façon douteuse, comme « inutiles », pourront être moralement discréditées par certains de ses lecteurs, des rouges-bruns donc (Charles Robin), trop « fidèles » à la lettre du texte, en tant qu’elles seraient rattachées à quelque libéralisme vague (« libéralisme culturel ») qui ne valoriserait que « l’échange abstrait » et non les « vertus » humaines réellement « utiles ». Mais ce sera toujours à partir d’un économisme formel, qui pense abstraitement l’usage, et de façon transhistorique (ce qui autorise de tels « utilitaristes » à insérer n’importe quels contenus politiques ou idéologiques dans ces valeurs d’usage sacralisées, même des contenus discriminants, comme on le voit). Tout ceci préparera donc les bases (malgré Michéa lui-même, mais on lui reprochera alors sa confusion, ce qui est un grave défaut en philosophie politique), d’un conservatisme soit disant anti-libéral, mais réellement pro-capitaliste (donc patriarcal et raciste), qu’un certain courant national-socialiste identitaire, antisémite, homophobe et sexiste se fera un plaisir de développer (Charles Robin, Alain Soral).

Et, de façon cohérente, on retrouve aujourd’hui, parmi d’autres « éloges », une interview de Michéa (publiée en janvier 2013), qui n’est plus « de gauche » depuis bien longtemps, comme il l’avouera lui-même, qui est reprise sur le site d’« Egalité et Réconciliation », ceci n’étant donc pas étranger à sa naturalisation de l’usage, et ainsi à son anticapitalisme tronqué.

Note 1 : Une invitation éloquente est formulée par le site d’Egalité et Réconciliation, juste en-dessous de cette interview filmée : « pour compléter l’analyse de Jean-Claude Michéa, lisez Comprendre l’Empire, d’Alain Soral. »

Ceci expliquant cela.

Note 2 : Michéa lui-même rejette bien sûr, en « humaniste », la « pensée » de Soral. Il condamne aussi, bien sûr, régulièrement, l’antisémitisme et le racisme, car il conserve un esprit « tolérant » « de gauche ». Mais cela n’a pas l’air de le déranger tant que cela d’être relayé essentiellement, aujourd’hui, par des rouges-bruns qui n’ont que les discours de Francis Cousin, de Charles Robin, d’Alain Soral, et d’Alain de Benoist à la bouche. A vrai dire, il semble que le succès récent de Michéa tienne en bonne partie au fait qu’il a été grandement récupéré par les rouges-bruns, qui sont assez efficaces au niveau de la diffusion des « idées », du moins sur Internet. Profiter, quoique sans l’assumer, de cette publicité nauséabonde nous paraît particulièrement tendancieux, et inconséquent. Michéa devrait se désolidariser très explicitement de ces individus, et redéfinir très précisément le sens de sa critique du « libéralisme des mœurs », ou du dit « libéralisme culturel », par exemple, pour qu’il ne soit plus possible d’utiliser cette critique à des fins discriminantes, patriarcales, homophobes, antisémites ou identitaires. Lorsqu’on a sa vidéo sur un site fascisant (Egalité et Réconciliation), et que l’on acquiert une certaine notoriété grâce à ce medium (plus de 23000 vues aujourd’hui, en ce qui concerne cette vidéo), on est censé s’en informer, et faire cesser cette situation, si l’on s’oppose vraiment à de telles dérives qui, aujourd’hui, plus que jamais, nous menacent tous. Manger de fait à tous les râteliers, c’est brouiller les pistes, c’est semer la confusion, et c’est être finalement nuisible du point de vue de la lutte anticapitaliste, qui est aussi une lutte antiraciste, contre l’antisémitisme, et anti-patriarcale, comme nous l’avons déjà montré.

 

 

 

[1] Hafner, K., Gebrauchswertfetischismus, p. 64

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