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5 août 2017 6 05 /08 /août /2017 16:21

Validisme et psychophobie : Libérer la parole

 

  1. Témoignages de deux anciens patients de l’hôpital psychiatrique : Jérome et Benoît
  1. Témoignage de Jérome

 

Les faits

 

            Les médecins m’ont diagnostiqué il y a environ 10 ans : j’aurais un « fond dépressif » et je souffrirais de « phobies sociales ». Mais je considère aussi que ces catégorisations sont propres à l’ordre médical qui m’a enfermé, et ne traduisent pas forcément la singularité de mon mal-être.

            J’ai aujourd’hui 34 ans, et entre 2002 et 2008, j’ai été hospitalisé une dizaine de fois, pour des durées d’un mois environ, excepté une fois, où je suis resté 9 mois pris en charge (mars-novembre 2003).

 

Erreur de diagnostic

            En 2003, une psychiatre a fait une erreur de diagnostic en ce qui me concerne : elle a considéré que j’étais « bipolaire ». Suite à cela, pendant presque 3 ans, on m’a donné du lithium, et ponctuellement des neuroleptiques, alors que cela n’était pas du tout adapté à ma situation réelle. Le lithium a causé une hypothyroïdie[1], et n’a même pas soigné les troubles psychiques dont je souffrais réellement. Trop souvent, dans le cadre psychiatrique, les patients sont mal diagnostiqués, ou attendent plusieurs années pour avoir un bon diagnostic, si bien qu’ils subissent les effets secondaires de traitements lourds sans même pouvoir être « soignés » par ces traitements inadaptés.

 

L’expérience de l’hôpital

            L’hôpital psychiatrique, certes, paraissait d’abord pour moi sécurisant, car dans le monde social ou scolaire, je m’exposais à des situations difficiles, où les autres profitaient de mes faiblesses. Lors de ma première hospitalisation, j’étais en terminale, et souffrais déjà de phobies scolaires ; cette première hospitalisation a marqué la fin de mon parcours scolaire. Elle a duré trois semaines, et je l’ai ressentie comme une bouffée d’oxygène : j’ai rencontré des patients avec lesquels je me sentais bien. Mais durant les hospitalisations qui ont suivi, j’ai toujours plus ressenti qu’on limitait nos contacts avec l’extérieur, comme pour mettre les « fous » de côté, comme s’ils avaient été une menace pour l’ordre social. Je me souviens, par exemple, que lorsque nous évoquions, avec les autres patients, notre sentiment d’être marginalisés, d’être contenus dans un espace restreint, ou la manière dont on voulait nous faire taire, que les « soignants » nous menaçaient implicitement de nous envoyer en « chambre d’isolement », ou de nous mettre sous « camisole chimique ». Toute « rébellion » un peu appuyée s’accompagnait d’un rappel à l’ordre implacable. Le plus souvent, on prétend nous soigner « pour notre bien », mais j’ai eu le sentiment qu’on voulait surtout qu’on ne fasse pas de vagues, qu’on ne perturbe pas l’ordre social et médical, mais aussi, plus trivialement, qu’on laisse les soignants vaquer à leur routine sans les « déranger ».

            Le fait qu’on mette les « fous » ensemble tend à entretenir les pathologies des uns et des autres, d’autant plus que les personnes sensibles qui se trouvent à l’hôpital sont de véritables « éponges », particulièrement réceptives aux souffrances d’autrui. Les délires ou les dépressions se contaminent mutuellement.

            Dans ces lieux, notre parole est toujours assignée au « délire », alors que nous pouvons tout de même parfois développer des prises de conscience collectives au moins relatives : nous comprenons très bien, malgré nos troubles psychiques, que nous ne correspondons pas à la « norme » sociale, et qu’on veut nous marginaliser sur la base de différenciations violentes. Je connais même un patient, qui est devenu un bon copain, qui ne souffrait pas de troubles psychiques, mais qui a été enfermé à cause de son refus de l’ordre social « normal ». Au pire, il semblait être « hyperactif », mais il n’avait pas de propos délirants. Néanmoins, dans l’espace très connoté de l’hôpital tout ce qu’il pouvait dire ou faire était considéré comme « pathologique », parce qu’on avait décidé que cela l’était.

 

 

L’autorité de l’ordre médical et social

            J’ai senti que les médecins me collaient une étiquette d’handicapé, malgré moi. En 2003, quand j’avais 20 ans, on a voulu que je touche l’AAH (Allocation Adulte Handicapé). Mais je me sentais alors comme un imposteur, voire comme un « fraudeur » : car je ne m’étais jamais ressenti comme « handicapé ». Plus tard, j’ai pris conscience que le handicap était une notion relative, et que cette notion renvoyait à la manière dont la société me traitait par rapport à mes troubles. En outre, ce handicap traduit aussi peut-être la manière dont cette société est incapable de prendre en compte et de respecter notre différence, de s’adapter à nous. Par exemple, je considère que ma différence est aussi un plus : je suis capable de développer plus d’empathie que la plupart des gens. Une société plus émancipée ferait de ma différence un moyen de sociabilité plus riche, mais notre société capitaliste actuelle a décidé que c’était un « moins », un facteur « négatif », un « handicap ».

            A l’heure actuelle, néanmoins, je revendique mon statut d’handicapé, car j’ai compris que cette société malade faisait de toute façon de ma différence un handicap. Mais cette revendication est alors indissociable d’une critique radicale de cette société. Dans une société post-capitaliste plus émancipée, ou libertaire, je n’aurais plus besoin de toucher l’AAH, ou de revendiquer mon « handicap », car cette société aurait cessé de m’exclure.

            Face aux médecins, j’ai eu l’impression d’être face à des administratifs : il me semblait que j’étais pour eux plus un « dossier » à « traiter » qu’une personne souffrante à part entière, avec son vécu singulier. Ils pouvaient prendre n’importe quelle décision qui affecterait ma vie sans que j’ai de prise là-dessus (m’enfermer plus longtemps, me donner un traitement plus lourd, etc.). Si bien que je faisais attention à tout ce que je disais face à eux, comme si je jouais un rôle. Ils ont l’autorité, ils décident de notre sort, si bien qu’on se sent dépossédés.

Le personnel infirmier

            Concernant les infirmiers et infirmières, certain-e-s étaient dans une démarche d’aide aux patients, et m’ont fait du bien. Mais ils étaient à contre-courant de ce système, dans lequel la priorité est de nous « traiter » dans l’urgence, et de « traiter » simplement de purs « symptômes ». Une autre partie du personnel infirmier semble être constitué par des gardiens de prison. Ils nous soignent dans l’urgence, sans attention. D’autres enfin veulent nous aider, et ont des bonnes intentions, mais sont pressurisés, et n’ont tout simplement pas le temps de nous prendre en charge comme il le faudrait.

La famille

            Ma famille proche (mes parents et ma sœur) a toujours été très présente pour moi, m’a toujours aidé et soutenu. Je considère que c’est grâce à elle que je suis encore en vie, et non grâce à la psychiatrie. Mais dans la famille élargie, j’ai l’impression d’être davantage catalogué.

            Les personnes qui ont des proches qui les soutiennent s’en sortent moins difficilement que les personnes qui n’ont plus ce lien, ou qui cumulent les troubles psychiques et les difficultés sociales.

 

Conclusion

            Aujourd’hui, si c’était à refaire, je ne demanderais plus à être autant hospitalisé : j’ai trop perdu le contact avec le monde « extérieur », ou avec les personnes « normales ». Je me suis « réintégré » progressivement, mais difficilement : j’ai pu passer mon DAEU[2] en 2014, et je suis aujourd’hui militant libertaire. Mais cela s’est fait malgré mes hospitalisations et non grâce à elles. A l’époque où j’étais « psychiatrisé », j’ai senti le regard excluant des gens « normaux ». Je passe aujourd’hui davantage pour une personne « normale », mais mon sentiment de marginalité, qui a été entretenu socialement pendant plusieurs années, n’a pas disparu.   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  1. Benoît

Souffrant de troubles bipolaires, j’ai été détenu à Lyon, entre 2009 et 2013, dans l’hôpital psychiatrique public « Le Vinatier », quatre fois deux mois, et à la Villa des roses, une clinique privée, environ quatre mois. Militant anticapitaliste, professeur de philosophie et théoricien révolutionnaire, je propose ici un témoignage certes partial, mais qui se voudra le plus descriptif possible : en ce qui concerne ce genre de lieux d’enfermement, la simple description suffit à les dénoncer radicalement, sans qu’il faille nécessairement faire preuve de radicalité critique outrancière.

 

L’hôpital psychiatrique, ou la clinique privée, est un lieu dans lequel on se rend très souvent par obligation. Personnellement, j’ai été trois fois enfermé par HDT, c’est-à-dire « à la demande d’un tiers » (personnes de la famille, ami·e·s, etc.). Une fois, d’office (HO), c’est-à-dire que c’est le préfet de police qui a estimé que j’étais une menace pour l’ordre public. Je m’étais pourtant contenté de pousser une porte avec un extincteur, de façon humoristique, dans l’aéroport de Lyon, ce qui n’est pas bien méchant. Mais lorsqu’on ajoute à cela des troubles d’ordre cognitifs, une psychose répressive s’empare très vite des pouvoirs publics, encadrants ou « soignants ». L’enfermement est peut-être une solution reposante pour les ami·e·s et l’entourage mais pour soi-même, elle est un sentiment d’exclusion et de marginalisation, qui rendra encore plus difficile la « réinsertion » dans « l’ordre social », qui est la condition assez désolante de toute « amicalité » et de tout « lien familial » contemporain.

 

Le Vinatier : un hôpital héritier des pratiques morbides de Vichy

 

Les patients, ultra-sensibles, ressentent les « ondes » négatives de l’hôpital. Il se trouve que dans les années 1940, aux Vinatiers, on faisait des expériences mystérieuses sur les personnes dites handicapées (handicapées par une société morbide et malade, devrait-on dire ici). Le ou la patient·e ressent ce passif qui l’étouffe, et dont les structures fondamentales n’ont pas été vraiment modifiées. D’ailleurs, les locaux des Vinatiers sont à peu près les mêmes que ceux des années 1940 pendant la collaboration…

Le médecin traite le personnel infirmier avec condescendance, alors que ce sont ces personnes pragmatiques qui font concrètement le travail de soin, et se salissent les mains en distribuant aux patients ce qui est trop souvent du poison (« médicaments » : anxiolytiques, neuroleptiques, antipsychotiques, antidépresseurs, etc.) Les infirmières et infirmiers font ce qu’ils et elles peuvent, mais sont débordé·e·s, et souvent méprisé·e·s, non seulement par les supérieurs hiérarchiques, mais aussi par les « malades » (souvent à juste titre, hélas, étant données les conditions objectives, que les « soignants » ne choisissent pas).

 

 

 

 

 

Les médecins gèrent des « patients » mais ne soignent pas

Le « médecin » quant à lui, nous voit une fois par semaine, et décide de notre sort sur la base d’un vague coup d’œil. Il connaît mal son dossier (ainsi, il confond tout en ce qui concerne mon histoire familiale), et il est incapable de faire une minute de psychothérapie ou de psychanalyse. Il fait que je me sens nul, jugé, minable, bientôt sous curatelle (sa préconisation), ou pourquoi pas dans un « appartement thérapeutique » (avec d’autres dépressifs, victimes ou victimisé·e·s : rien de mieux pour rester soi-même dépressif que de rester avec d’autres frères et sœurs de souffrance qui se sentent également exclu·e·s).

L’un d’entre eux, le docteur B., m’a dit « d’arrêter la philosophie », alors que j’avais déjà un master 1 (mention bien) dans la discipline. Il m’a figé dans la maladie sans me connaître, sans prendre le temps de connaître mes désirs et mon histoire, sans me parler de mes traumatismes passés, dépassables quand on les formule. Si ma mère, qui me prenait en charge, l’avait écouté, je moisirais à l’heure actuelle dans un appartement thérapeutique, sous curatelle. Il se trouve qu’elle ne l’a pas écouté, et que j’ai été reçu 15e au concours de philo (1er à l’écrit), et que je publierai dans la foulée plusieurs essais théoriques, ce qui m’a redonné un peu le goût de vivre.

Autrement dit, ces « soignants », avec leur autorité irresponsable, sont capables de détruire des vies en une seule phrase, sans s’en soucier, puisqu’ils n’ont affaire qu’à des chiffres. Mais ces « médecins » sont aussi des « individus pressés ». Ils ont des comptes à rendre, administrativement et quantitativement parlant, à une autre hiérarchie, et sont à leur tour « victimes » de cette situation : on les « force » à devenir de tels bourreaux insensibles, et rien ne dit que ce « on » soit vraiment « humain » (Marx parle de « sujet-automate » lorsqu’il évoque la norme productive : elle est d’abord un critère abstrait, qui n’a pas de visage et pas de spécificité qualitative « humaine »). Ainsi, de même que le « médecin » impose à « ses » infirmiers et infirmières de distribuer « son » poison (ou celui des dealers pharmaceutiques dont il est le revendeur), il est lui-même soumis à l’administration publique qui le rémunère et exige qu’il développe une sociabilité empoisonnante avec « ses » patient·e·s pour que ces dernier·e·s soient démoralisé·e·s et se résignent à leur sort, condition nécessaire pour que l’ordre établi perdure.

 

Les « soins » qui consolident d’autres pathologies

 

Les médicaments marchent une fois sur deux (ou sur trois, ça dépend). Si le patient a la malchance d’avoir une maladie rare (et donc non subventionnée), alors il ne sortira que difficilement des mailles du filet. Si son « capital génétique » est peu courant, certains médicaments standards ne fonctionneront pas, et il devra subir, comme un cobaye, peut-être une dizaine de traitements, avant de trouver « le bon ». S’il n’est toujours pas « bien diagnostiqué », il subit des traitements inappropriés, qui peuvent accroître son mal, ou en produire des nouveaux. Ainsi, je connais une jeune femme qui souffrait d’une dysmorphie bénigne, mais dont le diagnostic n’était pas « clair », et qui a essayé « tout un tas de traitements » inadaptés, jusqu’à développer une schizophrénie grave, et loin d’être bénigne.

De même, une patiente qui est devenue une de mes amies, a développé des crises d’angoisse aiguës dans le même temps où elle aurait été « traitée » pour des accès de panique. Pour guérir de ces crises, elle a été contrainte de recourir à d’autres traitements, produisant d’autres effets secondaires, appelant de nouvelles « cures », etc., indéfiniment. Dans un tel contexte, il paraît « logique » que les patients restent souvent très longtemps dans les hôpitaux, même si c’est pour soigner des troubles d’abord bénins.

Un autre ami, régulièrement pris d’accès de fureurs incontrôlables, mais surtout dus à un passif familial très lourd, n’a pas eu la chance de bénéficier de psychothérapies adaptées, et a été traité chimiquement pour une souffrance qui était d’abord psychologique, et dérivait essentiellement de son histoire personnelle, et non pas de dysfonctionnements cognitifs au sens strict. Il a ainsi développé tous les troubles « collatéraux » qu’impliquent de tels traitements, mais sans avoir pu abolir sa souffrance intime, qui supposait une cure par la parole très spécifique, cure qui ne sera jamais sérieusement dispensée dans les hôpitaux psychiatriques.

 

 

 

 

L’État-marchand a besoin de personnes à maintenir sous tutelle

 

Abjectement, ces essais faits sur de tels cobayes répondent à une logique économique aveugle et automatisée. Ceux qui produisent et vendent les médicaments ont tout intérêt à faire en sorte que les traitements soient inadaptés, car ils rendent alors nécessaire la prise d’autres médicaments pour « gérer » les effets secondaires des premiers médicaments (les deuxièmes médicaments censés gérer les effets secondaires des premiers médicaments peuvent au contraire entrainer d’autres effets secondaire rendant nécessaires la prise d’un troisième médicament, etc.)

Cette forme étatique du « soin » a besoin de personnes à maintenir sous tutelle, à enfermer, et s’accommode très bien de cette logique « d’effets secondaires » propre à la pharmaceutique privée. Cette logique du pompier pyromane se retrouve très bien au sein des ordres « humanitaires » (la Croix Rouge est financée en partie par l’entreprise pharmaceutique Johnson and Johnson’s) ; et au sein des ordres de la répression de l’éducation (je fais ici mon autocritique : on m’impose, comme prof, dans les conseils de classe, de reproduire ce que j’ai subi, et de devenir un bourreau à mon tour, puisqu’on m’a dit que « l’intégration sociale » avait cette violence, faite à l’autre et à soi, pour condition).

Indépendamment de ces considérations pharmacologiques, ce qui paraît aussi très choquant dans les hôpitaux psychiatriques, c’est la manière dont on « gère » les patients comme des meubles un peu encombrants que l’on « pose » ici ou là, en les laissant ruminer leurs souffrances en silence. Pendant ce temps, la plupart d’entre eux fument plusieurs paquets de cigarettes par jour, sans que cela semble constituer un vrai problème pour les « soignants ». Au contraire, le temps que le patient passe à une telle occupation, en se détruisant les poumons et le reste, est un temps où les « soignants » ne sont pas mobilisés, et où on les laisse « respirer » un peu. Le patient peut défouler compulsivement sa pulsion suicidaire lente et douloureuse à travers une telle pratique, pulsion déjà bien développée par le contexte hospitalier. Les programmes pour arrêter le tabac, à l’usage des patients, se font ici assez discrets. On voudrait ne soigner que le cerveau, et l’on oublie le reste du corps, qui participe pourtant de l’équilibre psychophysique d’ensemble. La biomédecine instrumentale isole très souvent une partie du corps, à l’image de sa division indéfinie en spécialités et sous-spécialités médicales multiples, et elle ne saisit plus la globalité du corps des soigné·e·s.

 

 

L’enfermement est toujours une souffrance

 

De façon générale, le fait que des délirants soient tous enfermés dans le même lieu ne favorise pas la guérison des délires : un délire en entraîne un autre, les délires se consolident et se contaminent mutuellement. Idem pour les dépressions. La pauvreté de cette sociabilité fait que les patients resteront très souvent entre eux, même après être sortis de l’hôpital. Leur marginalité est affermie par le fait qu’on les a tous « mis dans le même panier », pour les enfermer dans un même lieu, où ils se reconnaîtront entre eux selon des critères mutilants et unidimensionnels. Dans la sphère du salariat « valide », ou dans leur famille « valide », ils ne se sentiront jamais vraiment à leur place, et auront l’impression que seuls leurs frères et sœurs de souffrance les comprennent.

Des lieux de soin où les personnes souffrantes ne seraient pas enfermées, développeraient leurs talents propres, et côtoieraient des personnes plus épanouies, non souffrantes, pour entreprendre des projets émancipateurs, restent à inventer réellement. L’anti-psychiatrie a pu aller dans ce sens, à un certain moment, mais les puissances conservatrices étouffent trop souvent ce genre d’élans. Quoi qu’il en soit, il est insensé, voire sadique, de mettre ensemble pendant plusieurs mois des individus qui sont tous désespéré·e·s, délirant·e·s, ou hanté·e·s, sans autre compagnie que des « soignants » qui les négligent ou les infantilisent : ils ne font que développer davantage leurs souffrances ou sentiments de marginalité dans un tel contexte, et finissent d’ailleurs par se détester entre eux, trop souvent (surtout si l’un d’entre eux guérit finalement, et devient à nouveau un « valide », c’est-à-dire une sorte de traître, qu’on jalouse ou méprise).

Il y aura certes parfois, au « programme de la journée », des activités manuelles, ou des ateliers d’écriture, qui pourront être prévus. Quoique cela reste très rare, et très ponctuel. Mais ces activités sont aussi des humiliations subtiles : la personne « handicapée » ici est niée comme artiste, ou comme personne créative, et elle fait l’atelier simplement pour « se soigner », « se réadapter », c’est-à-dire en tant qu’elle est cataloguée comme malade. De nombreux patients développent un certain génie créatif lors de ces séances : mais on leur tapera gentiment dans le dos, en leur disant que ce qu’ils font « est bien pour eux », et en sous-entendant qu’ils pourront bientôt « se réinsérer » dans le « monde normal » qui les a pourtant aussi sauvagement assignés et rendus malades.

Nous sommes tous des bourreaux, nous sommes tous des survivants

 

Clément Homs, dans Sortir de l’économie développe la notion « d’Eichmann-que-nous-sommes-tous ». Nous sommes tous « obligés », infirmières, soignants, médecins, professeurs, industriels, prolétaires, de détruire autrui pour exister « socialement ». En effet, nous collaborons tous, ne serait-ce que pour survivre, à un encadrement, un « soin », une alimentation, une médication, une administration, une répression, une discipline, qui sont fondamentalement destructeurs, au sein de notre modernité désertique et désastreuse, capitaliste et étatique. Le « fou », toutefois, devenu conscient de cette situation, une fois « guéri » (et ce grâce aux soins fort imparfaits, mais parfois efficients, desdits « soignants », qui sabotent alors malgré eux leur système morbide) peut témoigner des violences sociales qu’il a subies, et devenir un sujet révolutionnaire intéressant.

Le ou la schizophrène en rémission dévoile la mise en camp de tout un chacun et de chacune, au sein de la modernité suicidaire. Le ou la dépressive, en rémission, dévoile le caractère affreusement triste et désolant de cette modernité. Le ou la bipolaire évoque les sursauts maniaco-dépressifs, indéfinis et épuisants de ladite économie. L’autiste dit « Asperger », incapable de reconnaître les émotions sur les visages, dévoile le cynisme psychopathique et l’hypocrisie constante de nos contemporains, qui sourient souvent pour nous affamer, nous mépriser, nous enfermer, nous congédier, ou nous licencier.

Ces sujets révolutionnaires, hélas, ne sont pas assez pris au sérieux dans les luttes politiques et sociales qui sont trop « rationnelles », « professionnelles » et « logistiques ». Le militant méprise trop souvent le « fou » au sein de sa lutte pseudo-révolutionnaire. Une expression éloquente se développe dans nos milieux : le « schlag ». Cette personne, vivant dans la rue, souffre pourtant souvent d’une psychose dure, et j’aurais pu en devenir un. Ce racisme social doit cesser si nous désirons fédérer tous les individus, quels qu’ils soient, au sein d’une lutte qui ne concerne pas seulement les petits-bourgeois qui ont lu Marx.

  1. Développer des espaces de libération de la parole

 

  1. Fréquenter les structures psychiatriques

 

Ces descriptions s’appuieront sur nos expériences personnelles de la psychiatrie, et ne prétendent pas définir exhaustivement ce que serait la « psychiatrie en général ». Néanmoins, on tâchera de saisir ici des structures assez générales, qu’on peut rencontrer dans de nombreux centres hospitaliers.

Jérôme a fréquenté l’hôpital public (la Colombière, Montpellier) et la clinique privée (Saint Martin de Vignogoul, Pignan, clinique de Quissac). Benoît a fréquenté l’hôpital public (Vinatiers, Lyon) et la clinique privée (Villa des roses, Lyon).

Dans les différentes unités de l’hôpital public, on constate que les patients sont essentiellement traités chimiquement, mais qu’il y aura un suivi psychothérapeutique presque absent. On « place » ici des personnes qui ont des pathologies très différentes (pathologies « lourdes », dépressions, surdité, autisme). Les espaces de libération de la parole sont très rares, et souvent informels (certains infirmiers peuvent en effet parfois organiser des temps informels de discussion avec les patients). Les soignants (en particulier le personnel infirmier) critiquent souvent leurs conditions de travail : manque de moyens, de temps.

Durant certains moments de vie, les patients discutent entre eux, mais sans cadre et sans direction : dans ce contexte, la libération de la parole est rarement émancipatrice, mais favorise trop souvent, au contraire, la consolidation des souffrances (délires, déprime). Dans certains cas, les patients peuvent ici exprimer des désirs de rébellion, mais sans savoir toujours développer un discours construit et une conscience critique qui pourrait être entendue par l’ordre normatif.

Dans les cliniques privées, nous avons constaté que les ateliers thérapeutiques « créatifs » (écriture, arts plastiques, musique, sports, etc.) et que les espaces de libération de la parole étaient davantage développés que dans les unités de l’hôpital public. La clinique privée n’est pas prise en charge à 100% : les patients bénéficiant de ces soins « privés » plus « attentifs » devront donc être des patients privilégiés socialement et économiquement (soin psychiatrique à deux vitesses). En outre, ces ateliers thérapeutiques « créatifs » et ces espaces de libération de la parole auront certes certains effets immédiats sur notre état de santé, mais ne nous permettront pas suffisamment de conscientiser les causes de notre mal-être, et de les soigner à la racine, tant individuellement que collectivement.

 

  1. La dimension sociale du handicap psychique

 

Notre société capitaliste définit une norme qui renvoie elle-même à la nécessité de se soumettre à un ordre dissocié, clivé et clivant, et presque « insensé ». Marx, dans le chapitre 1 du Capital, indique d’abord que cette société est fétichiste : les marchandises que nous produisons possèdent une « valeur » qui semble leur appartenir sans que l’humain ait à intervenir dans cette valorisation (les individus fétichisent ces marchandises sans voir que c’est une dimension abstraite de leur travail qui permet leur valorisation). Face à une marchandise, l’individu moderne est comme face à un totem qu’il idolâtre ; il ne voit plus qu’il en est le producteur. Face à une publicité ensuite, par exemple, ses pulsions fétichistes vont pouvoir s’exprimer complètement. Ce fétichisme est indissociable de la manière dont les individus, avec leurs relations, se conçoivent à leur tour comme des choses : le travailleur, occulté dans la valeur des marchandises, semble devenir à son tour une marchandise. Cette chosification des individus est propre à un système sadique, qui dévitalise les personnes vivantes pour mieux les instrumentaliser. Elle définit une pulsion morbide généralisée dans nos sociétés. Elle entretient une non-reconnaissance des individus par le système, et des individus entre eux, qui favorisera une atomisation du lien social, et, dès lors, un narcissisme désolé et déserté. Ce narcissisme, pour le consommateur moyen, face à une publicité par exemple, peut se traduire finalement par des pulsions érotomanes, ou par une tendance à se projeter dans une vie irréelle, donnée à voir de façon spectaculaire. Le développement des réseaux sociaux sur internet exhibe très explicitement de telles souffrances psychiques de l’individu moderne.

Autrement dit, la « norme » à laquelle s’opposerait le « fou » aujourd’hui enveloppe elle-même des pathologies sociales qui ne semblent pas poser de problème à nos spécialistes du soin ou de l’encadrement : fétichisme, sado-masochisme, narcissisme, pulsion de mort, érotomanie, etc.

      Un individu qui « craquera » au sein d’un tel ordre normatif dissociateur, d’une certaine manière, est aussi un individu sensible, réceptif, qui ne tolère plus cette folie sociale banalisée. Ainsi, l’individu psychiatrisé pourrait avoir un discours critique sur la société que ne saurait développer un individu qui n’a pas subi ces violences sociales « normatives » jusqu’à être exclu de l’ordre social. On peut considérer que sa façon de ne pas pouvoir tolérer la folie sociale normalisée a quelque chose de « sain », ou renvoie à une sensibilité qui désigne aussi le souci d’une émancipation plus stricte que la simple « intégration » acritique dans cet ordre.

Les ordres du soin institutionnel, même s’ils prétendent nous « soigner », viseront le plus souvent notre « réinsertion » dans cet ordre malade et malsain qu’est la société du travail, de la consommation, et de la marchandise (ESAT[3], AAH, RQTH[4], etc.). Ils ne nous permettront pas d’exprimer cette singularité relative à notre sensibilité souvent très développée, dont la formulation peut être plus émancipatrice (tant pour nous-mêmes que pour l’ordre social dissociateur qui nous chosifie) qu’une simple « réintégration ».

      Par ailleurs, nous sommes dans une société intrinsèquement validiste : on considère les individus « trop sensibles », ou « non adaptés » à la société de la productivité comme des ressources « non viables » (ou « non exploitables »), comme des individus « différents », à traiter « séparément », ou à « isoler », dans le pire des cas, si la « réinsertion » est un échec. Mais c’est aussi la folie sociale qui crée ces différences : de telles différences sont construites par cet ordre social, elles ne s’imposent pas « objectivement ». C’est l’ordre social inadapté aux différentes sensibilités des humains qui crée à son tour des différences entre « productif » et « improductif », ou « valide » et « non-valide », mais contre cela, il s’agit de réaffirmer la nécessité de dépasser cet ordre morbide, et non de viser simplement la normalisation des individus.

 

  1. Créer des espaces originaux de libération de la parole

Il s’agirait de mettre en place des espaces de libération de la parole, ouverts aux personnes étant, ou ayant été psychiatrisées, ou subissant plus largement le validisme (personnes « handicapées »), mais aussi à leurs proches, ou encore à certains soignants soucieux de développer de nouvelles formes de sociabilités, espaces dans lesquels les individus pourraient réfléchir ensemble, non seulement sur leurs problématiques individuelles ou familiales, mais aussi sur les causalités sociales qui ont rendu possible leur mise à l’écart, et leur mal-être.

Ces espaces ne se limitent pas aux individus subissant la psychophobie sociale, mais plus largement aux individus assignés à un « handicap », quels qu’ils soient.

Ces espaces de libération de la parole se différencieront de ceux qui sont développés (trop rarement) dans les zones institutionnelles de soin, au sens où nous essayerons de discuter également de l’ordre social et de sa violence qui auront pu être à l’origine des différenciations dont nous souffrons.

 

Jérome et Benoît

 

 

[1]L'hypothyroïdie est une situation d'imprégnation insuffisante de l'organisme en hormones thyroïdiennes, le plus souvent à cause d'un mauvais fonctionnement de la glande thyroïde. Elle s’accompagne d’une prise de poids et elle se traduit par des variations d’humeur incontrôlables (irritabilité, déprimes, etc.).

[2] Diplôme d’Accès aux Etudes Universitaires. Equivalent du Bac, pour les adultes qui sont sorties du système scolaire.

[3] Etablissement et service d’aide par le travail

[4] Reconnaissance en qualité de travailleur handicapé

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