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Sommaire

1) Une dissociation qui affecte tous les champs de la domination

2) La rationalité instrumentale délirante au fondement de la dissociation rationaliste-validiste de la valeur

3) La réification de la qualité singulière des consciences vivantes dans le projet « psychologique » moderne

4) La réification de la souffrance psychique à travers le projet génétique-psychiatrique

5) Les premières formes modernes d'exclusion de la « folie »

6) Les développements des violences validistes au XXème siècle

7) Aktion T4. L’insertion du nazisme dans la modernité capitaliste.

8) L'évolution des catégories cliniques validistes au sein de la modernité capitaliste tardive

9) La dissociation rationaliste-validiste de la valeur, à l'intersection des diverses dissociations-valeurs : approfondissements

10) La spécificité des handicaps physiques

11) L'idéologie du « développement personnel » et du « bien-être ».

12 La question des "drogues" dans la modernité capitaliste

 

Note : le terme de "valeur-dissociation" est utilisé par Scholz pour définir le patriarcat producteur de marchandises. Je m'appuie sur son théorème de la dissociation (1992) pour tenter de comprendre la valeur-dissociation de façon multidimensionnelle. Pour Scholz, néanmoins, la dissociation patriarcale se situe à un "méta-niveau", ce qui la distingue radicalement (du racisme, par exemple). Je développe une discussion autour de ce sujet précis dans d'autres articles.

 

Une dissociation qui affecte tous les champs de la domination

 

De façon spécifique, le validisme, dit aussi « capacitisme », est une forme de domination impersonnelle que les personnes assignées à un « handicap » (physique ou psychique, visible ou invisible) subissent. Le système social validiste moderne définira une norme sociale fortement excluante : l'individu « normal », ou normé, sera l'individu « capable », « compétent », « formé », ou « rationnel ». Les personnes ne correspondant pas à cette norme devront tenter de s'y conformer, ou seront structurellement isolées, marginalisées, ou encore soumises à des infériorisations sociales et économiques, symboliques et matérielles.

 

Mais avant d'envisager la question spécifique du « handicap », on peut d'abord constater que la structure rationaliste-validiste affecte tous les champs de la domination. Il y aura une notion large de la domination validiste, et une notion restreinte. L'une et l'autre se complètent et s'éclairent mutuellement, si bien qu'il faut envisager l'une et l'autre pour comprendre le système capacitiste de domination moderne. Intéressons-nous d'abord à la notion large de validisme.

 

Le sujet gestionnaire et calculant, le sujet de la valeur, qui est typiquement le bourgeois occidental, masculin, rationnel, anthropocentriste et « formé », devient toujours plus, au sein de la modernité capitaliste, une unité excluante qui tendra à assigner tout ce qui n'est pas lui à l'irrationalité, à la « non-culture », ou même à « l'invalidité ».

Le travail manuel exploité, « non-intellectuel », est réduit, par le gestionnaire, à une pure énergie informe que le calcul marchand doit venir valoriser et structurer, de l'extérieur. A ce titre, il est d'abord invalidé, du point de vue du rationalisme « humaniste ». En outre, d'un point de vue sadien, comme on l'a vu, les travailleurs pauvres seraient des « êtres surnuméraires », « comme des branches parasites qui, ne vivant qu’aux dépens du tronc, finissent toujours par l’exténuer » (La philosophie dans le boudoir). L'exploité est « conçu » d'abord comme vie dévaluée, ne disposant pas de ressources autonomes pour se développer et survivre.

Le fait que le travailleur exploité ne dispose pas de ses outils de travail, ni du produit final de son travail, en vertu des structures juridiques et sociales capitalistes, aggrave cette invalidation. Parce qu'il ne dispose pas de ses outils de travail, il est dépossédé également par l'organisation de son travail, qui est structurée rationnellement par un travail intellectuel séparé de lui. Parce qu'il ne dispose pas du produit final de son travail, le sens de son activité est essentiellement négatif, celle-ci renvoie essentiellement à un fardeau, à un sacrifice de soi, à une dimension de simple survie négative. Dans ce contexte, l'individu vivant, toujours plus disloqué et spécialisé, mais qui dispose aussi a priori d'une multiplicité de potentialités et de capacités subjectives, est réduit ainsi à une parcelle de lui-même, il est proprement mutilé. Le système gestionnaire déqualifie donc très effectivement les individus exploités, et développe un processus progressif d'invalidation.

Le travail exploité par le capital productif est ainsi un travail structurellement aliéné : l'individu vivant, réduit à une parcelle de lui-même, et ne se reconnaissant pas dans son activité, dépossédé par son activité, devient proprement autre que lui-même, il est hors de lui-même. Il est très significatif que le terme d'aliénation, utilisé par Marx pour définir la situation des prolétaires dans la production, désigne également, depuis le XVIIème siècle européen, un trouble mental par lequel l'individu est proprement étranger à lui-même, détaché, éloigné de lui-même. Le même système qui assignera, enfermera, isolera, marginalisera les personnes qualifiées de « folles », de « non-valides », ou les personnes « handicapées », de façon toujours plus fonctionnelle et barbare, aura produit une invalidation analogue dans la sphère de la production des marchandises, invalidation qui affectera directement les travailleurs et travailleuses exploitées.

L'individu « capable », « valide », dans ce contexte, est l'entrepreneur privé qui possède une « initiative », et qui détient les outils des gestion rationnels et intellectuels pour structurer et valoriser le travail. L'individu « capable » renvoie aussi au sujet qui porte initialement un projet d'expropriations ultra-violentes et barbares. Ensuite, c'est aussi la possession d'un capital de départ, hérité ou emprunté, qui fonderait une telle « capacité », une telle « validité » et une telle « rationalité » du sujet gestionnaire bourgeois (on pourrait donc dire que, comme « chose » empruntée ou héritée, cette « capacité » est aussi extériorisée par rapport à soi – il existe une aliénation spécifique du gestionnaire, qui pourrait bien fonder toutes les autres).

Sur la base de l'invalidation progressive des travailleurs exploités, sur la base de ce processus engageant une mutilation, une réduction effective à une parcelle de soi, réduction qui sera même tendanciellement reproduite par le système, sociologiquement parlant (via la dévalorisation et l'invalidation des « capitaux » sociaux transmis dans l'éducation par les salariés dévalués), l'idéologie gestionnaire pourra abstractifier un effet, le figer et l'essentialiser, pour en faire une « cause » justifiant la domination, un « fondement » légitimant la domination, et pour mieux, donc, consolider la domination : ce qui est un effet de l'exploitation, soit la dislocation de soi, la dépossession du manuel par l'intellectuel, pourrait renvoyer, selon l'idéologue bourgeois, à une limitation innée des individus, à une « incapacité » de base, « incapacité » innée justifiant ainsi que l'individu exploité, et effectuant des tâches ultra-réductrices, reste exploité et mutilé. Aujourd'hui, l'idéologie « républicaine » dite de la « méritocratie », l'idéologie d'une « égalité des chances », par exemple, qui se développe sur la base d'une dimension sélective et excluante des structures sociales de formation et d'éducation, peut participer de cette abstraction obnubilante, mise au service de la reproduction des rapports de domination, et des rapports d'invalidations sociales.

C'est aussi le gestionnaire occidental et colonisateur qui sera susceptible d'invalider structurellement l'esclave colonisé. Ainsi, dans son Essai sur l’inégalité des races humaines, Gobineau affirme que se situerait, au sommet de l’édifice hiérarchique, la race « Blanche », qui aurait « le monopole de la beauté, de l’intelligence, et de la force ». Et à propos de la « race Noire », il dira : « dans l'avidité de ses sensations, se trouve le cachet frappant de son infériorité ». Le colonisé, assigné par l'idéologue gestionnaire occidental à une « race inférieure », en vue de justifier un processus de valorisation « impliquant » l'invasion, le pillage, le meurtre, et la mise en esclavage, est « conçu » d'abord comme un être non-rationnel, réduit à la sensibilité brute, « animale ». Au fil du processus colonial et esclavagiste qui consiste à mutiler effectivement ces existences colonisées, dans la production, l'idéologue bourgeois et blanc projettera progressivement cette mutilation construite historiquement, et subie de façon insupportable (l'effet d'une violence invasive) sur quelque « nature innée » des individus assignés à une « race » dévaluante ; selon l'idéologue colonial-bourgeois, les individus colonisés auraient une « invalidité » innée, et celle-ci causerait la « nécessité » de continuer à déqualifier structurellement ces personnes. Cette naturalisation de la violence coloniale pourra aller jusqu'à justifier les discours immondes faisant de la colonisation un facteur « positif » de « développement », etc.

Les pays qui seront considérés comme « non développés », ou « en voie de développement », seront insidieusement invalidés, comme si cette « invalidité » était relative à une incapacité originaire, « naturelle », et sans que la dimension construite et évolutive, mais aussi meurtrière et barbare, du processus colonial, puis néocolonial, soit prise en compte. On finit par essentialiser quelque « handicap » qui serait « inhérent » aux populations ou aux personnes assignées à une « race » dévaluante. Le sujet « capable », « rationnel », serait celui qui aurait « l'esprit d'initiative », ou « l'esprit d'entreprise », soit le sujet colonisant qui aura eu « l'initiative » d'assigner et de massacrer des populations entières.

Dans le même ordre d'idées, l'idéologie nationaliste-gestionnaire paranoïaque qui assignera « le Juif » au capital financier « responsable des crises », ou « le tzigane » à « l'oisiveté dépourvue de sol », pourra également déterminer quelque « trouble mental » ou quelque « dégénérescence », en un sens médical, qui seraient propres à ces minorités « non-nationales » jugées « menaçantes ». La « rapacité », la « perversion » du « vol » ou de la « paresse », deviendront des assignations validistes structurellement antisémites, anti-tziganes, ou encore, dans d'autres situations, xénophobes. L'ordre de domination productiviste-nationaliste, pour justifier sa violence délirante, excluante, et meurtrière, assigne les individus qu'il s'agit d'exclure, ou même de supprimer, à quelque « invalidité » de principe, pour « fonder » de façon pseudo-rationnelle sa barbarie injustifiable en soi.

Par ailleurs, si les individus assignés à une « race » infériorisante désirent lutter contre cette situation, l'idéologie gestionnaire-raciste ne reconnaîtra bien sûr, en rien, le caractère raisonnable et légitime de ces luttes (alors qu'elles s'opposent pourtant à une fureur génocidaire), mais cette idéologie, diffusée massivement, criminalisera de telles luttes, et pourra les qualifier de « furieuses » (de furiosus, furor, synonyme de manie), ou de « démentes » (de dementia, perte de l'esprit).

On envisage ici plus précisément le sens profond de l'inversion idéologique bourgeoise : sa rationalité instrumentale capitaliste, qui assigne structurellement les individus à des « invalidités » et à des « irrationalités », est pourtant structurellement folle, délirante, insensée :

  • elle fétichise des choses (marchandises) pour dévaluer des vies ;

  • elle est une folie destructrice et meurtrière de principe, liée à des expropriations, invasions, colonisations, dissociations, assignations, exterminations, proprement immondes et désastreuses ;

  • elle est structurellement paranoïaque, en tant qu'elle développe, au fil de ses crises, des stigmatisations insensées de personnes réifiées, censées « personnifier » le principe impersonnel et automatisé du système ;

  • elle est mue finalement par une pulsion sadique, morbide, et suicidaire irréductible, à tel point qu'elle finit par détruire ses propres fonctions de domination, mais aussi le monde matériel dont dépend sa valorisation.

        • Ce sont précisément les personnes invalidées par cet ordre amoral et fou, dont la « rationalité instrumentale » enveloppe la folie en soi, qui pourraient, en résistant à ces invalidations, affirmer un point de vue réellement raisonnable, sensé et légitime, dans la mesure où tout ce qui s'oppose à la destruction sadique et morbide, et à l'autodestruction du monde vivant et humain, est bien sûr raisonnable, sensé et légitime. Mais précisément, l'inversion idéologique gestionnaire consiste à faire passer ces résistances et luttes raisonnables, sensées et légitimes, pour des dynamiques furieuses, démentielles et insensées, dans le même temps où elle fera passer sa folie suicidaire et sadique pour une fonction « normale », « pragmatique » et « légitime ».

Le sujet gestionnaire « rationnel » et invalidant sera aussi le sujet masculin, « viril » et reproducteur. Au fil de la dissociation sexuelle-patriarcale de la valeur, il assignera tendanciellement le corps des femmes résistant aux injonctions patriarcales à « l'hystérie ». Ici encore, une situation de mutilation construite historiquement, au fil du développement de la dissociation-valeur, est confondue avec une « nature » du « féminin », qui serait a priori « invalide », « non-rationnelle », ou « handicapée ». Si la catégorie de l'hystérie n'assigne plus formellement les femmes, d'un point de vue médical, l'idéologie gestionnaire-masculiniste continue néanmoins tendanciellement à assigner les féministes luttant, de façon raisonnable, légitime et sensée, contre un ordre morbide, sadique et suicidaire, à « l'hystérie », à la fureur « irrationnelle », à la démence « inaudible ». La psychiatrisation de l'homosexualité, ou des personnes transgenres, « invalidant » des individus n'ayant pas une sexualité « productive », dans l'ordre familialiste de la valeur, participe de la même dynamique « rationaliste » et « capacitiste » folle et insensée. Les personnes homosexuelles ou transgenres qui voudront affirmer une résistance, ou un refus d'être normalisées ou assignées, de façon raisonnable, légitime et sensée, seront structurellement renvoyées hors-rationalité, hors-valeur, par l'idéologie gestionnaire morbide.

Le sujet « capable », le sujet ayant une « capacité d'initiative », dans l'ordre idéologique de la valeur, sera le sujet sadique masculin-bourgeois, hétérosexuel, qui aurait la « capacité » de réduire le « féminin » à une pure énergie informe, de le réduire et de nier totalement la qualité propre de son désir et de sa sensibilité (solipsisme), pour se l'accaparer comme une chose, comme un fétiche, et pour développer structurellement une dynamique de violence et de viol absolument réifiante. Ce sujet « capable » sera un sujet « valide », au sens où il aura su développer proprement une psychopathie « intégrée », « normalisée », et « épanouie », susceptible de servir le procès de la valorisation de la valeur, indissociable d'une dissociation sexuelle-patriarcale.

Le sujet de la valeur sera aussi le sujet rationnel anthropocentriste, qui assigne le vivant non-humain à une mécanique informe, et tendanciellement à l'insensibilité pure et simple (cf. Descartes, « l'animal-machine », Discours de la méthode, V). Dans le projet productiviste-rationaliste de valorisation, les vivants non-humains sont réduits à n'être que des matières premières expoitables, indéfiniment, de telle sorte qu'on niera leur intériorité inextensive, leur sensibilité propre, et leur complexion singulière propre. « L'animal », réduit, ou même « le végétal », comme abstractions indifférenciées, ne sont plus que des espèces impersonnelles développant frénétiquement, et sans conscience, des cycles de reproduction « biologiques » indifférenciés. Toute singularité dynamique de l'individu vivant est niée. Le vivant non-humain doit être structurellement invalidé. Il n'aurait pas la « capacité intellectuelle » justifiant une relation de communauté égalitaire avec le vivant humain. Le procès productiviste affecte progressivement cette vie non-humaine, toujours plus catégorisée, classifiée, assignée, non simplement idéologiquement, mais aussi matériellement. Ce procès mutile et anéantit d'autant plus la vie non-humaine. Cette mutilation, cette réduction, cette assignation construites historiquement et socio-économiquement, produiront des effets réels dans les dynamiques vivantes, effets qui tendront toujours plus par être abstractifiés idéologiquement, figés, puis projetés sur quelque « nature innée » du « vivant non-humain », « vivant non-humain » qui serait donc, selon cette idéologie, « a priori » limité, soumis, mécanique et chosal. C'est ainsi que l'idéologie justifie toujours mieux l'exploitation et la destruction du vivant « non-humain », dans le même temps où elle développe une stricte inversion inconsciente.

On qualifiera ainsi les cycles « naturels » « non-humains », comme la reproduction, de cycles « frénétiques » et incontrôlés (que la rationalité instrumentale marchande serait susceptible d'« encadrer », de l'extérieur). On notera que le terme antique de « frénésie » qualifiera aussi, avant tout, un trouble mental, un dysfonctionnement psychique que subiraient des vivants humains non « intégrés », ou « invalidés ».

L'individu « capable », ayant des « capacités d'initiatives », « validé » par l'ordre social de la valeur, serait ainsi l'individu assignant de façon barbare les sujets vivants et conscients « non-humains », en vue de les réduire, de les mutiler, et de les exploiter comme des choses.

Finalement, le sujet de la valeur « valide » sera aussi le sujet adulte « actif » et « formé », ayant acquis des « compétences » déterminées, susceptibles de servir, dans la sphère de la production sociale, le projet de valorisation morbide et autodestructeur. Comparativement, l'enfant « en formation », qui devra acquérir, dans l'éducation, de telles « compétences » réductrices et assignantes, est structurellement invalidé en tant qu'il peut aussi, comme « nature » informe, résister à de telles injonctions, ou être incapable d'intérioriser de telles « formes » fonctionnelles et structurantes. L'enfant comme « non-formé », l'enfant en tant qu'il n'est pas encore soumis à la rationalité instrumentale, est d'abord un être « incapable », « non-valide », à rendre capable et valide. Cette structure âgiste-validiste impliquera aussi, finalement, une déqualification structurelle des personnes trop « âgées » pour conserver les compétences productives, devenues « inutilisables ». « L'âge » qui finit par « travailler » ces personnes se situant désormais hors du procès de valorisation (« retraitées », par exemple), soit ces personnes dites « âgées », devient un principe quantitatif de classification excluant, spatialisant les temporalités humaines vécues, pour mieux sectoriser les individus, et pour mieux définir des principes de sélection ou d'exclusion en fonction de ces sectorisations « rationnelles » instrumentalisantes.

On notera finalement que l'invalidation des enfants devient à son tour structurelle pour penser la manière dont la dissociation rationaliste-validiste opère. En effet, on infantilisera proprement, pour mieux les assigner et les « gérer » formellement, les travailleurs manuels ou les prolétaires exploités, les esclaves colonisés ou les individus assignés à une « race » dévaluante, les femmes dites « hystériques », ou les personnes homosexuelles ou transgenres psychiatrisées, « l'animal » « frénétique » et réduit, la personne « handicapée », la personne « âgée ».

Mais de la même manière, la structure anthropocentriste-productiviste pourra définir une autre matrice, susceptible d'éclairer sous un autre jour la dissociation rationaliste-validiste : on animalisera le prolétaire « irrationnel », l'individu assigné à une « race » dévaluante, le « féminin », le « non-hétérosexuel », la personne « handicapée » infantilisée et rendue « dépendante », la personne « âgée » ou l'enfance assignées.

 

La rationalité instrumentale délirante au fondement de la dissociation rationaliste-validiste de la valeur

 

La rationalité instrumentale qui définit une normalité « compétente » et « rationnelle », ainsi que des processus de normalisations corrélatifs, et qui invalide les individus ne disposant pas de cette « rationalité », en les dissociant, sera celle qui est interne à la structure du travail abstrait.

Le travail abstrait renvoie à trois déterminations importantes. D'abord, pour être une réduction à l'unité abstraite, il suppose la réduction des activités productives humaines à une pure dépense énergétique, physiologique, indifférenciée, homogène et impersonnelle. C'est en tant qu'unité ainsi ramenée à l'abstraction, en tant que « travail en général », que le travail abstrait sera la substance de la valeur des marchandises. En outre, il renvoie au temps de travail qui est socialement nécessaire pour produire une marchandise, déterminant la grandeur de la valeur. En tant que tel, le travail abstrait suppose la quantification des temps travail. Enfin, en tant qu'il est un standard de productivité moyen en constante évolution, il conditionne aussi une rationalisation toujours plus développée dans la division et dans l'organisation du travail, jusqu'à ce qu'il spécialise, disloque, puis atomise complètement les individus agissants. 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le travail abstrait est une abstraction réelle, selon trois déterminations. En tant que cette abstraction se matérialise dans la chose-argent, et affecte ainsi les échanges de marchandises, elle est bien « réelle ». En tant qu'elle affecte une disposition effective de la division et de l'organisation des activités productives et reproductives, elle est également « réalisée », ou « phénoménalisée », dans la vie sociale, de façon très concrète. Enfin, en tant que cette domination impersonnelle est susceptible de se phénoménaliser au sein de relations de domination interpersonnelles, opposant par exemple des individus « capables » ou « valides » à des individus assignés à « l'incapacité » ou à « l'invalidité », elle sera, comme abstraction, bien tangible et bien réelle, en un troisième sens.

Le travail abstrait, comme abstraction réelle, se développe en fonction du développement d'une rationalité instrumentale, qui aura donc elle aussi des effets concrets, réels, dans le monde social et vivant. Cette rationalité instrumentale, qui sera systématiquement mobilisée par le travail intellectuel gérant la production, devra ramener la durée des activités subjectives vécues à une pure homogénéité abstraite (déconcrétisation de la durée). Elle devra également rendre pensable et possible la segmentation, la division, et la quantification de cette durée vécue, en vue du calcul des temps de travail moyens. Enfin, elle devra servir un principe de segmentation dans l'organisation du travail global, mais pourra également se cristalliser, comme théorie mécanique, dans les instruments et machines assignant, réifiant et employant les travailleurs et travailleuses.

Ce projet complexe de la rationalité instrumentale moderne est déjà précisément défini par le grand théoricien moderne de la « raison bourgeoise », c'est-à-dire par Kant, en particulier dans sa Critique de la raison pure. D'abord, dans son « esthétique transcendantale », Kant présente l'espace, qui serait une forme pure et a priori de l'intuition sensible, comme espace homogène et unifié, indéfiniment divisible, et géométriquement déterminable. Un tel espace sera la projection de l'espace homogène et abstrait des échanges marchands, quantifiables et indépendants des situations qualitatives vécues, sur quelque complexion a priori d'une sensibilité subjective hypostasiée (la « sensibilité » tronquée du « sujet marchand  » impersonnel s'arroge toute « sensibilité vivante possible »). Cet espace kantien est donc bien l'espace abstrait et indifférencié de la valeur échangée et valorisée, dont la substance est le travail abstrait, mais tel qu'il est finalement naturalisé, et défini comme structure cognitive nécessaire et a priori. Le temps kantien, dans « l'esthétique transcendantale », est également un temps homogène et unifié, indéfiniment divisible. Il serait possible, selon Kant, pour se représenter le temps plus clairement, de se le figurer dans le sens externe (dans l’espace), comme ligne droite qui se prolongerait à l’infini, dont les diverses parties constitueraient une série qui n’a qu’une dimension. Autrement dit, Kant autorise au sens strict la spatialisation du temps. Kant nie ici la dimension inextensive, fluide, continue, hétérogène et non dicible, absolument qualitative, non-spatialisable, de la durée intime des individus vivants, et finit par la rendre représentable, visible, puis schématisable. C'est ici que se joue la possibilité de se représenter, pour le travail intellectuel gestionnaire, la réduction de toutes les activités productives humaines à une même dépense énergétique ou physiologique indifférenciée, homogène et impersonnelle, idéale et abstraite. Le temps spatialisé kantien est un temps abstrait que se représentera le travail intellectuel scientifique (Newton), puis gestionnaire (organisation technique du travail, machinisme automatisé), et il permet de ramener la diversité a priori irréductible des durées subjectives vécues à un même déroulement linéaire et homogène, segmentable indéfiniment.

Ce n'est que parce que le temps et l'espace forgés par cette rationalité instrumentale bourgeoise, sont des fonction ainsi homogénéisées et abstractifiées, qu'il devient ensuite possible d'appliquer aux « phénomènes » temporels et spatiaux des catégories gestionnaires dites « a priori ». Kant, dans sa « Logique transcendantale », définit ensuite les catégories de l'entendement qui seront appliquées aux phénomènes temporels et spatiaux. Les catégories quantitatives de l'unité, de la pluralité et de la totalité rendent possibles la mesure, la segmentation, la dislocation, puis la synthèse formelle des spatialités et des temporalités vécues dans l'activité productive, conditions de la valorisation de la valeur. Les « qualités », devenues « intensités » quantifiables, mesurables selon des « degrés » différenciés, rendront possible la mesure d'une « intensité » de l'effort, l'optimisation physiologique, cognitive et mécanique de l'effort, la maximisation de la productivité du travail. Les relations de causalités mécaniques, d'inhérences homogènes, ou de coexistences atomisées, dépendront de telles réductions des subjectivités vécues, ainsi que les modalités du possible, de l'existant et du nécessaire. Ne peut être « possible », et ne peut finalement « exister », que ce qui est ramené à l'homogénéité indifférenciée, quantifiable, représentable par un ordre gestionnaire, se présentant comme ordre « nécessaire », séparant et organisant les spatialités et les temporalités vécues.

C'est cette rationalité instrumentale bourgeoise, dont les fonctions furent précisément définies par Kant, et qui exprimaient les développement de la mécanique « physique » (Newton), mais annonçaient aussi les développement de la mécanique productive (Taylor), qui finit par déterminer les « capacités » et « validités » modernes, dans le champ de la valorisation capitaliste.

Le sujet « capable » est d'abord et avant tout le sujet disposant de « l'intellect » et des théorisations segmentant de la sorte le spatial et le temporel, en vue de structurer le « social » synthétisé par le travail abstrait. Sur cette base, il définit des sujets non-gestionnaires à « structurer », à « normaliser », à rendre « productifs » ou « capables ». Mais cette « capacité » ou « validité » du sujet non-gestionnaire à rendre « productif » n'est pas du tout la « capacité » du gestionnaire théorisant, elle possédera d'abord une signification très différente, elle impliquera une dépossession et une réification structurelles. Le travailleur « non-gestionnaire » « productif », à rendre « capable », est celui dont la spatialité et la temporalité auront été représentées de façon homogène et abstraite, par une synthèse théorique extérieure à lui (réduction du travail à une pure dépense énergétique indifférenciée). Les unités et pluralités temporelles et spatiales, quantitativement déterminées, qui définissent a priori la manière dont on comptabilise et totalise son travail, mais aussi la manière dont on organise son travail, et la manière dont on l'intensifie, s'imposent à lui comme des cadres et structures a priori, dans lesquels il doit développer son activité. Il serait « valide » au sens où il serait « capable » de conformer son activité, ses gestes et ses mouvements physiques et cognitifs, à de tels cadres et structures conçus de l'extérieur, par une sphère théorisante et gestionnaire assignante et séparée. 

Le développement tardif d'une « auto-gestion », d'une « responsabilité personnelle » idéologiquement affirmée, ou de « hiérarchies horizontales », dans la sphère du travail productif, n'abolit pas ce principe, mais le barbarise : car ce seront toujours des critères de segmentations spatio-temporelles définis a priori, via des principes de synthèses sociales extérieurs et séparés, qui s'imposeront aux individus au travail, mais ils devront désormais avoir intériorisé de tels critères séparés d'eux-mêmes, de telle sorte qu'ils n'obéiront plus formellement à une « direction » explicitement personnalisée, tout en achevant en eux-mêmes le principe de la séparation via un principe d'auto-assignation ultra-violent. Par ailleurs, on finira par constater que la sphère d'un « travail intellectuel » gestionnaire ou encadrant sera elle aussi toujours plus soumise à des synthèses théoriques extérieures et séparées, de telle sorte que la « gestion » définissant le critère de la « capacité » sera elle aussi, tendanciellement, soumis à un ordre « capacitiste » impersonnel la dépossédant et la prolétarisant progressivement. De façon plus structurelle, d'ailleurs, la sphère de la gestion ne maîtrise pas totalement ses propres outils de gestion, de telle sorte qu'elle finit par se soumettre toujours plus elle-même à la rationalité instrumentale qu'elle mobilise et développe (c'est d'ailleurs ainsi qu'elle pourra elle-même détruire son propre système, de façon suicidaire, système qu'elle ne « connaît » pas intrinsèquement).

Toujours plus d'individus au travail, ainsi, seront dits « capables » au sens où ils devront se conformer à des critères de segmentations du temps et de l'espace séparés d'eux, développés par une rationalité instrumentale toujours plus impersonnelle, et s'autonomisant toujours plus à l'égard de ses gestionnaires eux-mêmes.

Ces critères capacitistes modernes de segmentations et de quantifications spatio-temporelles, inhérents à une rationalité instrumentale qui finit par déposséder tous les individus, peuvent aussi déterminer les assignations de personnes réduites à une « race » ou à un « genre » dévaluants, à des espaces fonctionnels (« périphéries », « sphère privée »), ou à des temporalités structurées et synthétisées de l'extérieur (division temporelle et fonctionnelle du travail mondialisé, ou division temporelle des activités productives et reproductives humaines, dans la sphère publique ou privée). La personne assignée à une « race » dévaluante dans le régime de la valeur sera « capable », « valide », « compétente », au sens où elle saura se conformer, socialement, à de telles divisions spatio-temporelles fonctionnelles, de même que la personne assignée à un « genre » ou à une « sexualité » dévaluante sera dite « compétente » ou « capable » au sens où elle saura adapter son comportement à de tels cloisonnements et sectorisations déterminés de l'extérieur, par une forme de synthèse sociale toujours plus assignante et impersonnelle. La personne assignée à une « race » ou à un « genre » qui ne supporterait pas ces assignations dépossédantes, fonctionnelles et barbares, en résistant ou en luttant, individuellement ou collectivement, en revanche, sera invalidée socialement, considérée comme « déviante », « furieuse », « hystérique » ou « perverse ».

Ces critères capacitistes modernes de segmentation spatio-temporelle assignent aussi les jeunes personnes à rendre « productives » à des emplois du temps et à des espaces de formation cloisonnés et séparés, dans lesquels il s'agit de maximiser une pure « capabilité » indifférenciée et abstraite. Ils assignent également les personnes devenues « inutilisables », car trop « âgées », à des espaces fonctionnels séparés, ou à des formes d'invisibilités fonctionnelles, dont les temporalités (consommation, divertissement, vie sociale) peuvent aussi être tendanciellement gérées et structurées « rationnellement » de l'extérieur.

Ils assignent aussi finalement les vivants « non-humains », réduits à n'être que des « matières premières » à transformer industriellement, à des emplacements fonctionnels déterminés, et à des « temps de vie » rigoureusement comptabilisés, s'achevant selon un calcul rigoureusement déterminé à l'avance.

La rationalité instrumentale, qui renvoie d'abord à la saisie d'une rationalité mécanique à l'oeuvre dans le champ « physique » (Newton), se développe ensuite comme principe d'assignation quantitatif et divisant à l'oeuvre dans les synthèses sociales inhérentes à la catégorie fonctionnelle du travail abstrait. On constate que, de façon toujours plus barbare et dépossédante, cette rationalité instrumentale finit elle-même par s'automatiser toujours plus, par fonctionner toujours plus mécaniquement, par s'autonomiser à l'égard des sujets humains gestionnaires eux-mêmes, de telle sorte que les « capacités » qu'elle exige, toujours déjà structurellement réifiantes et déqualifiantes, finissent aussi par s'imposer comme « seconde nature » à laquelle il s'agirait de se conformer rigidement, sans que la moindre signification raisonnable relative à ce fonctionnalisme délirant, sadique, fétichiste et morbide ne puisse émerger.

On ajoutera finalement que, les individus ainsi réifiés ou assignés, à rendre « capables » ou « valides » en fonction de sectorisations fonctionnelles, devront eux-mêmes s'approprier les catégories « logiques » et « pragmatiques » de la rationalité instrumentale qui définit leurs « emplacements » et « emplois du temps » « adéquats », ils devront intérioriser et finalement « maîtriser » quelque peu de telles catégories « logiques », pour simplement devenir des individus reconnus comme « capables », « intégrés », « adaptés », « valides ». Ils doivent intérioriser donc finalement, au sein d'un processus d'assujettissement consolidé par les synthèses sociales étatiques et marchandes, l'opposition entre la gestion et l'activité « gérée », en appliquant les catégories « logiques » et « pragmatiques » de la rationalité instrumentale à leurs propres vécus dissociés. Des éducations fonctionnelles et sectorisées définissent différents modes d'appropriations de ces catégories, en fonction de la sphère socio-économique à laquelle l'individu devra être assigné. Mais les individus qui finalement ne seront pas capables de s'approprier de telles catégories « logiques » et « pragmatiques » propres à la rationalité instrumentale (quantité, qualité, relation, modalité), et qui ne seront pas capables ainsi de s'auto-assigner aux emplacements et aux temporalités fonctionnels « adéquats » du point de vue de la valeur, les individus dont le « psychisme », par exemple, est dit « dysfonctionnel », ou « pathologique », selon les critères capacitistes modernes, devront être « soignés », « rééduqués », « pris en charge », ou plutôt exclus, enfermés, isolés, marginalisés, tant qu'ils développeront ainsi de telles « incapacités » logiques et pragmatiques. En outre, en ce qui concerne un autre « secteur » de « l'incapacité » sociale, les personnes dont le corps, physiquement parlant, est dit « dysfonctionnel », et qui ne peuvent être insérées dans les segmentations spatio-temporelles de la rationalité marchande en étant « productifs » de la même manière que des personnes « physiquement valides », devront être structurellement assignées, et « prises en charge » selon des modalités excluantes, dans le même temps où l'espace social validiste-urbain cristallisera infrastructurellement leur exclusion, en étant matériellement « adapté » lui-même, essentiellement, uniquement aux personnes « physiquement fonctionnelles », à un individu-valide typique et moyen, statistiquement et normativement défini.

On voit ainsi que la structure validiste ou capacitiste moderne au sens large (qui concerne toutes les dominations inhérentes à la rationalité instrumentale barbare) finit par concerner directement la structure validiste au sens restreint (qui concerne plus spécifiquement la manière dont les personnes dites « handicapées » sont assignées, invalidées, marginalisées ou sectorisées).

 

 

 

La réification de la qualité singulière des consciences vivantes dans le projet « psychologique » moderne

 

 

Les sciences ou disciplines modernes qui tentent de circonscrire le psychisme humain, pour le comprendre, le soigner, ou le contrôler, tendent à projeter, selon des schémas toujours plus rationnels et structurés, la qualité intime de ce psychisme, sur des formes objectives réifiantes. Les symptomatologies ainsi saisies fixent des syndromes, syndromes susceptibles de redéfinir des types de conformations, conformations qui resteront structurellement subsumées, comme on le verra, sous la logique sociale du travail abstrait.

Fechner, dès 1850, fonde les principes d'observation et les principes mathématiques de la psychophysique, première grande tentative cohérente et moderne de spatialiser, de réifier, la qualité intime et a priori inextensive des consciences vivantes. Il opère une véritable rupture dans le champ émergent de la « psychologie formelle », mais on peut dire aussi qu'il aura hérité des « anticipations de la perception » pensées par Kant dans sa Critique de la raison pure, lesquelles en effet, déjà, définissaient un programme de quantification de l'intensif, en fonction de la variation des « degrés ».

Fechner pense la relation entre la qualité intime d'une sensation, a priori non communicable, et un stimulus physique extérieur (lumière, son, poids, etc.), susceptible d'être mesuré et quantifié. La « grandeur intensive » du stimulus physique détermine une « grandeur intensive » pour la sensation, laquelle devient dès lors spatialisable, mesurable et quantifiable, à la manière d'une « chose physique » extérieure.

D'un point de vue matérialiste historique, on peut voir ce développement scientifique moderne, consistant à réifier l'intensif, à spatialiser ce qui est a priori indicible et inextensif, en relation avec le développement émergent d'un secteur « industriel » soucieux de contrôler l'intensité des « efforts » ouvriers, en vue de leur optimisation. La spatialisation et la quantification de l'intensif, a priori invisible et indicible, sont aussi et d'abord liées à la subsomption en devenir des individus « productifs » ou « agissants » sous le travail abstrait. La réification « psychique » en germe dans la psychophysique d'un Fechner est indissociable d'un projet de réification sociale, industrielle, plus général, qui devra toujours plus pouvoir ramener l'invisibilité des efforts et désirs des individus à du visible, à du général, à du calculable, à du normatif, et à du contrôlable.

En étant ainsi spatialisées, les qualités intimes des consciences vivantes sont aussi structurellement mutilées : ce qu'il y a d'absolument irréductible et d'absolument irremplaçable en elles est ramené à du déjà-connu, et à de la choséité manipulable, instrumentalisable.

Le principe fechnerien de la quantification du psychique fut fortement critiqué, en particulier par Bergson (Essai sur les données immédiates de la conscience, I). Mais ce principe a été aussi fortement développé, jusqu'à aujourd'hui, dans les divers domaines des sciences cognitives, neuroscientifiques, ou informatiques, de même que la réification sociale industrielle n'a cessé de se développer, dans tous les domaines de la vie. La loi de Weber-Fechner sera prise en charge et « améliorée », au cours du XXème siècle (cf. Stevens, 1957).

Un tel principe de réification de l'inextensif, de spatialisation de la qualité singulière et invisible des consciences vivantes, définira un paradigme général, dans les domaines « psychologiques » les plus divers, au sens large. Cette réification moderne du psychique n'est pas systématiquement liée à un projet de quantification du psychique, comme avec Fechner, mais elle se décline selon diverses modalités (« dynamiques », « organiques », « comportementales », « cognitives », « génétiques », « neurologiques », etc.).

 

 

Le behaviorisme d'un John B. Watson (1912, Etats-Unis), qui se basera sur les recherches animales du physiologiste Pavlov (définissant la notion de « conditionnement classique ») radicalise la réification de l'intimité psychique et de la personne humaine. La dimension encore dynamique et relativement « subjective » de la parole n'est plus le facteur décisif. Avec le behaviorisme (parfaitement adapté à la société capitaliste états-unienne en voie d'accélération), la rationalité instrumentale marchande imprime son emprise totalitaire, via le postulat d'un conditionnement instrumental susceptible d'augmenter la fréquence d'un comportement. La relation fechnerienne stimulus/réponse est systématisée, dans le contexte d'interactions mécaniques entre l'individu atomisé, et ce qui n'est plus qu'un « milieu », ou un « environnement ». La capacité créative et libre, qualitative, des personnes humaines et vivantes, est radicalement niée, et on lui substitue un comportement saisissable selon des schémas statistiques ou instrumentaux, calculables et connus d'avance. La faculté humaine, et vivante, à façonner librement des finalités transformatrices, au sein d'un monde créé et projeté, est réduite à une causalité mécanique et errante, subsumable sous un « milieu » dépourvu de signification et de symbolisation qualitatives. Ce paradigme se développant s'adapte à un ordre de production et de consommation standardisé, en lequel il s'agit d'intégrer les individus en rendant leurs actes et intentions prévisibles, gérables et manipulables. L'émergence plus tardive de la cybernétique (Wiener, 1948), fournira des schèmes formels et mathématiques précis pour que se développent plus efficacement les totalisations du contrôle « permis » par ce genre de « behaviorisme ». Les TCC (thérapies cognitives et comportementales), aujourd'hui, continuant à mutiler structurellement la qualité inextensive des psychismes vivants, en les ramenant à des simples comportements « adaptés » ou « inadaptés » (définis en fonction d'un type-productif moyen), complexifient le behaviorisme d'un Watson, mais ne modifient pas ses principes de base. De façon plus effrayante encore, le neuromarketing se diffusant tardivement, en vue de promouvoir des images publicitaires plus « efficaces », ou plus « ciblées », synthétise les « apports » de ce comportementalisme avec la dimension cybernétique des neurosciences, et des sciences cognitives.

La psychologie cognitive émerge dans les années 1950, en même temps que l'intelligence artificielle, la cybernétique et les diverses théories de l'information. Elle radicalise la portée du behaviorisme, en intégrant ses concepts de base, mais en les transcendant également, dans un contexte extrêmement systémique. La « théorie de l'information », issue de la thermodynamique, pourra avec les modèles cybernétiques (boîte noire, émetteur, récepteur, rétroaction), toucher et affecter toujours plus de domaines : informatique, linguistique, économie, psychologie, génétique, neurologie, etc. La psychologie cognitive embrasse ce projet totalisant. L'intimité psychique humaine, a priori inextensive, peut être désormais très explicitement projetée sur un schéma physique réglé par des « lois » strictes (thermodynamique), mais elle peut être également comparée au fonctionnement d'une machine rationnellement structurée (informatique). La réification du psychisme est à son paroxysme, et elle accompagne l'aggravation de la subsomption des activités humaines sous le travail abstrait (réification sociale). Les « facultés » humaines sont fonctionnellement distinguées et séparées, de même que la dislocation des individus « productifs », ainsi que leur atomisation fonctionnelle, tant dans le travail que dans la consommation, s'aggravent : la mémoire, le langage, l'intelligence, le raisonnement, la résolution des problèmes, la perception, l'attention, deviennent de pures « fonctions » réifiées, disloquées, séparées des situations singulièrement vécues, finalement calculables et normalisables, à la manière de « flux d'information » machinaux et purement observables. Des « déficiences » ou des « capacités » pourront être déterminées cliniquement, sur la base de ces spatialisations et séparations fonctionnelles, en vue d'une productivité sociale opérante, efficiente, et optimale. Ces formalisations cognitivistes, qu'elles soient « symboliques » (système de manipulation des symboles) ou « connexionnistes » (réseau de neurones) ramènent toujours déjà du vivant à du machinal, de l'inextensif à du spatial.

Les expérimentations propres à la psychologie cognitive seront très explicitement liées aux injonctions productives internes à la logique du travail abstrait : ici, les mesures comportementales comprennent par exemple la mesure des temps de réaction (TR), ou du temps nécessaire à une opération ; la rationalité instrumentale marchande, incluant la mesure des temps de travail socialement nécessaires, conditionne très clairement ce cognitivisme cybernétique, et se voit « rétroactivement » recomposée par lui, et consolidée, via l'injection en elle de schèmes informatiques très « opérants ».

On notera que la psychologie cognitiviste a reçu en héritage les premiers tests psychométriques de l'intelligence. Alfred Binet, en 1905, publiera une échelle métrique de l'intelligence. Il s'agit pragmatiquement de mesurer « l'âge mental » des enfants, en vue de « cibler » des « arriérations » possibles. Binet, en « humaniste », ne vise pas une ségrégation des enfants dits « arriérés », mais leur prise en charge différenciée. Si sa démarche reste encore qualitative et ouverte, sont mises néanmoins, déjà, en fonction, des facultés de direction, d'adaptation, et de vérification totalement formelles et réifiées, des facultés de résolution des problèmes, mémorielles et socio-émotionnelles, qui ramènent les intimités psychiques à un type-standard, mesurable et schématisable. Ce sont bien les compétences inhérentes à l'individu « productif », sur le plan moteur et intellectuel, qu'il s'agit d'isoler, de séparer par abstraction, et de calculer, en vue d'un contrôle optimal du « social » à valoriser. Que de tels critères réifiés, et mutilant les individus, s'appliquent d'emblée à des enfants, indique que les enjeux de la réification psychique et sociale de la valeur doit maintenant très vite s'insérer dans l'éducation, qui visera toujours plus explicitement et toujours plus cyniquement la simple formation d'une force de travail « viable » dans le futur. L'assignation discriminante des enfants à « l'arriération » (barbarie clinique qui se poursuit jusqu'à aujourd'hui), même et surtout si elle se veut « bienveillante » et promeut des prises en charge « différenciées », consolide bien un système scolaire toujours moins attentif à la singularité de l'enfance, distribuant des « compétences » toujours plus formelles et logiques, mécaniques et indifférenciées, et fondant des hiérarchies et séparations qui annoncent les exclusions et invalidations s'imprimant dans le monde adulte « actif ».

Sur ces bases, William Stern fondera le QI, en 1912, qui établit le rapport entre « l'âge mental » et « l'âge physique » de l'enfant. Le modèle est explicitement statistique (courbe de Gausse) et réduit les développements des enfances à des schèmes unidimensionnels et abstraits. La singularité irréductible des enfances est niée, « au profit » d'une typologie-standard productive, plaquant sur ces enfances la désolation sans qualité des existences adultes « actives ».

L'évaluation des QI pourra déterminer des parcours scolaires, puis professionnels, et les reconnaissances ou invalidations sociales corrélatives. Elle développe la dictature de l'esprit de géométrie et de l'esprit logico-formel, fortement « capacitiste » et excluante.

La psychométrie se développe aujourd'hui dans toujours plus de secteurs, pour définir des types de personnalités-standard, plus aisément insérables dans la division fonctionnelle du travail.

La psychométrie trouve sa place aujourd'hui dans le domaine de la direction des ressources humaines, qui dévoile sa pleine signification fondamentale : le DRH utilise les tests psychométriques (QI, « psychodiagnostic ») pour anticiper les réactions d'une personne employable, évaluer sa capacité à accomplir sa « mission », la « fidéliser », connaître ses appétences. Les tests psychométriques dans les ressources humaines se banalisent dans la période postmoderne, durant laquelle le travail est toujours plus en crise, précaire, rare, atomisant, dévaluant, déclassé et disloqué. Ils sont banalisés dans ce contexte, dans lequel l'idéologie managériale a modifié le principe de la « hiérarchie » au profit du « projet », promouvant « l'auto-gestion » de l'exploitation, et la « responsabilité personnelle » face à l'atomisation et à la dislocation de soi.

Descartes, pour penser l'union conjointe du corps et de l'âme (cf. Passions de l'âme, 30), a besoin de postuler une « glande pinéale » qui serait le siège corporel de l'esprit (Ibid., 31, 32). Descartes n'est pas réductionniste pour autant, car il affirme un dualisme qui implique que le fonctionnement mécanique de la substance corporelle, divisible et multiple, ne saurait réduire la vie libre de « l'âme », une et indivisible. La « glande pinéale » serait un point de jonction entre corps et « âme », mais qui ne réduit pas pour autant la qualité inextensive de « l'âme » humaine à du matériel. Néanmoins, la simple possibilité de « matérialiser » la vie psychique intime, ici, est posée. Elle indique la possible insertion du cartésianisme dans l'anthropocentrisme et dans le productivisme modernes à venir. Même si elle n'est pas formellement réductionniste, la thèse cartésienne implique au moins la possibilité de réifier, de saisir comme une chose, une certaine dimension du psychique. De même, il peut exister une psychophysique, une psychanalyse, un behaviorisme, et même un cognitivisme, qui critiqueraient fermement tout réductionnisme : ces disciplines psychologiques formelles, au sens large, pourraient finalement reconnaître le fait que leur façon de spatialiser, ou de réifier l'intimité psychique, ne saurait résumer intégralement toute la complexité de cette intimité, a priori inextensive, indicible et invisible. Par exemple, le schéma cybernétique du cognitivisme moderne induit l'existence d'une « boîte noire », dont le contenu reste encore inaccessible. Pour autant, la critique de la réification qu'il s'agit de formuler ici n'est pas une simple critique de quelque réductionnisme, réduisant absolument l'inextensif à du spatial observable, mais bien plutôt la critique du projet en général consistant à vouloir rendre observable, normalisable, puis manipulable à titre de chose, cet inextensif singulier, qu'on admette ou non que sa complexité invisible résiste après une telle spatialisation.

En outre, ce qu'on peut aussi observer, et qui tend à aggraver cette réification, indissociable d'une réification sociale plus générale, c'est que finalement, ledit réductionnisme, dans les secteurs psychologiques visant explicitement le contrôle social, tend à s'imposer toujours plus de façon totalitaire. Les positions « psycho-rationnelles » de « prudence » préservant encore une qualité psychique insaisissable (même si elles n'abolissaient pas pour autant la réification) tendent à disparaître toujours plus. On constate ce fait au fil du développement d'un certain cognitivisme « futuriste », qui fixe à ce point la réduction, qu'il imagine qu'il serait purement « possible » de transférer les « données » cybernétiques réifiées d'une conscience vivante sur une machine, pour que celle-ci continue à persévérer dans son être après la mort corporelle (réification et réductionnisme absolus, relatifs à un certain « posthumanisme » cybernétique). Ces projections délirantes et erronées (invalidées d'emblée par la simple monstration d'un Bergson, d'un Merleau-Ponty ou d'un Levinas), signifient sur un plan techno-scientifique strict, que les sciences cognitives du contrôle accompagnant un tel futurisme aberrant, tendront toujours plus à réduire, pratiquement et socialement, les individus, à leurs comportements, connexions, directement observables. Et au plus se développeront ces techno-sciences du contrôle social réductionnistes et effectivement réductrices, au plus les individus réels et vivants tendront à s'identifier formellement à cette dimension réduite de leur être. Dans un tel contexte, une discipline comme la psychanalyse, même si elle tend elle aussi, d'emblée, à ramener de l'invisible à du visible normalisable (dans la parole ou dans le symptôme dynamique), parce qu'elle continue néanmoins jusqu'à aujourd'hui à refuser le réductionnisme théorique et pratique, peut apparaître comme une résistance au moins relative, par-delà ses limitations structurelles.

Les neurosciences modernes, qui fixent leurs concepts de base dans les années 1960, achèvent le principe de la spatialisation de l'intimité psychique. En outre, si elles ne sont pas systématiquement réductionnistes, elles pourront s'insérer toujours plus dans un projet social mutilant et effectivement réducteur, réifiant. L'héritage se situe du côté d'un Broca, et de sa « neurologie expérimentale » : en 1861, Broca situe la zone du cerveau responsable du traitement du langage dans le cortex cérébral, au niveau de la partie inférieure de la troisième circonvolution frontale de l'hémisphère dominant. Bergson, dans sa conférence « l'âme et le corps », critiquera les tendances de cette « neurologie expérimentale » à réduire toute l'amplitude de l'esprit à de telles manifestations visibles sur le cerveau. Bergson considérera que les mouvements cérébraux localisés, associés à des « facultés » cognitives, ne sont pour ainsi dire que des effets superficiels, comparables à une pantomime, qui ne sauraient en rien résumer toute la complexité inextensive de l'esprit ou de « l'âme ». Bergson rattache la vie psychique intime à une pure continuité temporelle, qu'on ne peut spatialiser, et qui prolonge l'être dans un principe de fidélité intégrale à soi, ou de mémoire intégrale, fondant la possibilité d'une création et d'une projection libres. Cette mémoire et cette création qualitatives ne sauraient s'observer nulle part, pas même sur une image du cerveau en mouvement. Le cerveau observé « fournit » des images qui ne sont que des effets, des symptômes superficiels, qui ne peuvent réduire l'esprit sans le mutiler à l'extrême.

Lukacs, pour évoquer la rationalité calculatrice propre à la catégorie du travail abstrait, évoquera le principe bergsonien d'une spatialisation du temps vécu, qui rejoint cette critique bergsonienne de la réduction « neurologique » de « l'esprit » au cerveau. La volonté de saisir une image visible du temps vécu, de « l'esprit », ou de la qualité psychique intime, est indissociable du projet industriel se développant lié au calcul, à l'optimisation et à l'intensification des efforts et des énergies au travail.

La neurobiologie, les neurosciences affectives, cognitives, sociales ou comportementales, la neurolinguistique, l'imagerie cérébrale, se développant dans la modernité tardive, tendront à développer ces formes tendanciellement réductrices et mutilantes, théoriquement et socialement, dans les champs de la compréhension et du contrôle du système nerveux, des émotions, des « capacités » cognitives, sociales et comportementales standardisées et réifiées, des actes de langage, de la médicalisation des troubles neurologiques.

On ne peut évidemment développer une critique binaire des neurosciences formelles modernes, car sur un terrain médical, par exemple, la neurologie permet aujourd'hui de diminuer des souffrances importantes liées à des cas pathologiques graves, comme la maladie de Parkinson, la sclérose en plaques, la maladie d'Alzheimer, l'AVC, l'épilepsie, et autres troubles « neurologiques » importants. En outre, il semble que les développement neuroscientifiques sur le plan des émotions, des comportements sociaux, des systèmes linguistiques, permettent une « meilleure » compréhension des individus, susceptible de les « orienter » pratiquement vers des meilleures « adaptations » et « intégrations ». Néanmoins, on se confronte ici aussi à toute l'ambivalence des pouvoirs-savoirs modernes, qui soignent effectivement, intègrent effectivement, font cesser effectivement des souffrances réelles, rendent possibles effectivement des nouveaux « plaisirs », dans le même temps où ils sont susceptibles de réduire davantage les vies, de les assigner davantage et de les rendre davantage fonctionnelles, en maximisant leurs forces et énergies selon une orientation unidimensionnelle. Si les neurosciences modernes sont issues de la réduction énergétique et physicaliste des individus agissants en tant qu'ils sont toujours plus subsumés sous le travail abstrait, tous les soins et toutes les intégrations qu'elles « produiront » resteront soumis à l'enjeu sans qualité de la productivité sociale. Ces soins et intégrations, et même ces suppressions de la souffrance, devront reposer structurellement sur la négation productiviste des qualités singulières subjectives, au profit d'un principe d'objectivation déconcrétisante et de spatialisation réifiante.

Par exemple, on pourrait s'appuyer sur les propositions générales et structurelles de Canguilhem à propos du « normal et du pathologique »1. Si on les articule à une critique sociale radicale, elles pourraient orienter aujourd'hui une remise en cause au moins relative du paradigme « neuroscientifique », tel qu'il s'insère dans des procédures de soin, mais de façon encore réductrice et unidimensionnelle. Canguilhem indique qu'on ne peut chercher la maladie au niveau de la cellule sans confondre la sphère de la vie concrète, singulière et irréductible, avec le plan formel et abstrait de la science. De même, on ne peut réduire une souffrance générale du corps et de l'intimité psychique au « dysfonctionnement » d'une zone très localisée du corps visible. Il existe d'abord un écart incommensurable entre la souffrance vécue d'une personne « malade » et les paradigmes d'une science médicale formelle et spécialisée. Un corps et un psychisme vivants dits « malades » le sont de façon indissociable, et comme complexité subjective singulière et irréductible. En outre, on peut percevoir la maladie non pas simplement comme « déficit », « diminutif », ou comme pure « incapacité » ou « anormalité », mais aussi comme expérience d'innovation positive du vivant. La maladie ne serait pas exclusivement la « disparition » d'un ordre physiologique, mais aussi l'apparition d'un nouvel ordre vivant, d'une nouvelle dimension de la vie. Parce que la maladie est encore de la vie, elle développe de nouvelles formes de normativités et de résistances. Dans cette situation, la souffrance vécue n'est pas moins réelle, ni moins reconnue, mais c'est d'abord l'individu souffrant qui la connaît adéquatement, intrinsèquement, de façon qualitative. Les observations cliniques du médecin peuvent venir observer les « causes » visibles de cette souffrance, mais elles fixent aussi un écart, qui sera l 'écart entre le qualitatif et le quantitatif. Par ailleurs, l'individu souffrant, dans cette situation, qui imprime une nouvelle normativité sur le plan de la vie éprouvée (normativité souffrante), ne peut plus être considéré comme étant « objectivement dysfonctionnel », mais son état accuse aussi les désordres et violences de son monde et de son milieu, indissociables de son état souffrant. Selon ce point de vue, on peut envisager qu'une souffrance vécue dans un monde lui-même délirant et violent, a quelque chose de « sensé » et de « sain », et que cette « maladie » relative qu'elle enveloppe peut aussi dénoncer cette violence et ce délire de telle sorte que serait souhaitable non pas simplement l'abolition de cette « maladie » individuelle, mais bien la transformation effective et raisonnable du monde qui a rendu possible l'émergence de cette « maladie ».

A la suite de ces remarques relativisant les notions de « normal » et de « pathologique », on constate que les développement tardifs d'une « neuroscience » unidimensionnelle ne favorisent pas la prise en charge de ces complexités vécues. D'abord, la réduction d'une souffrance qui engage tout le corps et tout le psychisme à un « dysfonctionnement » visible et mécanique situé dans le cerveau peut tendre à évacuer la question d'un soin multidimensionnel et complet. Le médicament chimique qui ciblera ces dysfonctionnements mécaniques cérébraux, physico-chimiques, diminuera des souffrances directement conscientes, mais ne prendra pas en charge la totalité subjective, complexe et inextensive de la personne humaine, et de son monde. L'écart entre le point de vue quantitatif médical et la souffrance subjectivement vécue tend à être toujours plus nié, au fil du développement d'un réductionnisme d'abord théorique, puis toujours plus pratique. Les développements de type « neuroscientifique », au même titre que tout développement clinique ou scientifique toujours plus spécialisé, ne favorisent pas un soin attentif à tous les aspects qualitatifs, affectifs, éthiques, nutritionnels de la personne. De façon cynique, on pourrait dire que, s'ils « produisent » finalement des guérisons ou « réintégrations » dans l'ordre social, c'est dans la mesure où ils auront su simplement « réparer » les « capacités » mécaniques qui ont une « validité » simplement « productive ». Mais c'est pourtant la totalité subjective et mondaine, inextensive, qui aura été affectée par la souffrance, si bien qu'une multiplicité de dimensions souffrantes perdureront, par-delà le réagencement « mécanique » et la « re-validation » de facultés « dysfonctionnelles » localisées. 

Finalement, dans ce contexte unidimensionnel et spécialisé, le soignant, tout comme l'ordre social et légal « gérant » « le malade », tendront à définir une « maladie » en soi, à définir un ordre « normal » et un ordre « pathologique » objectifs, sans pouvoir reconnaître que la souffrance vécue découle aussi d'une métabolisation du corps et du psychisme avec un monde fondamentalement désordonné, éventuellement malsain et délirant. Ces ordres cliniques, légaux, sociaux, localisant « biologiquement » et « mécaniquement » la « source » du mal-être, ne pourront plus apercevoir le caractère globalement empoisonnant du monde social et humain, favorisant un mal-être global. Ils ne pourront reconnaître, donc, la nécessité de transformer radicalement ce monde, ni le caractère désastreux de l'acte qui consiste à simplement « réinsérer » « le malade » dans l'ordre productif morbide.

Ce caractère réducteur et mutilant des neurosciences est assez visible lorsqu'on se penche sur l'usage des médicaments chimiques dans le cadre psychiatrique. De tels médicaments peuvent être issus de recherches neuroscientifiques précises et rigoureuses. Dans certains cas de « bons diagnostics », ces médicaments paraissent nécessaires, et ils peuvent faire cesser effectivement de graves troubles et de graves souffrances psychiques. Les patients ainsi « stabilisés » pourront même, éventuellement, se « réinsérer » dans le salariat, et être « réintroduits » dans une vie sociale « normale ». On ne saurait minimiser ici les soulagements produits. Néanmoins, la souffrance psychique n'engage pas qu'un « dysfonctionnement » mécanique ou chimique localisé dans le cerveau. Ce « dérèglement » mécanique n'est encore qu'une pantomime, qu'un effet superficiel, exprimant une qualité inextensive complexe, qui enveloppe la totalité irréductible du monde et de l'existence vécue. Si la souffrance immédiate, qui invalide « productivement » le sujet « malade », disparaît avec les médicaments, une très large dimension de la souffrance, qui renvoie à la mémoire intégrale et créative du vivant, non saisissable scientifiquement, ne peut que perdurer. Des « thérapies par la parole », moins réifiantes, quoique toujours assignantes, peuvent orienter un soin moins unidimensionnel. Mais si le « patient » se re-connecte finalement à la complexité globale de ce qui l'a rendu souffrant, il parvient finalement à accuser la violence destructrice de ce monde. Il peut devenir finalement transformateur, sommant le monde de s'adapter à sa sensibilité exacerbée, et non plus simplement soucieux de se « ré-adapter » à un tel monde malade. Les méthodes cliniques unidimensionnelles, accompagnant le développement de la logique du travail abstrait, empêchent toujours plus ces transformations possibles, en tentant au contraire d'intégrer à nouveau le dit « pathologique » dans un ordre malsain, pour que son potentiel créatif s'évanouisse. Néanmoins, assez paradoxalement, on peut voir aussi certaines situations dans lesquelles « le malade » se réappropriera le « soin » insuffisant « permis » par ces méthodes formelles, pour retrouver la capacité créative refusant l'intégration, ou la conservation de soi et du monde, et promouvant la transformation résolue de soi et du monde. Un tel « hacking clinique », se réappropriant les ordres « intégratifs » du soin pour s'insérer dans une lutte venant abolir son caractère formel et mutilant, est possible dans la mesure où précisément, cet ordre social est structurellement auto-contradictoire et auto-destructeur (il peut même donner des « armes » à celles et ceux qui viendront l'abolir).

Dans un monde futur moins désastreux, s'étant libéré des injonctions unidimensionnelles propres à la catégorie du travail abstrait, un soin multidimensionnel et complexe, attentif à l'écart entre la souffrance vécue et les évaluations du soignant, attentif à la manière dont la souffrance vécue accuse également les violences d'un monde imparfait, pourra se développer qualitativement, et des « guérisons » ou « rémissions » au moins relatives, même selon les perspectives « rationnelles » de la clinique moderne (préhistorique), pourront certainement être d'autant plus durables et d'autant plus profondes (on pourra tenter de cerner la racine même de la souffrance, pour tenter de la saisir davantage).

Concernant les pathologies plus explicitement « neurologiques » ou « organiques », comme la sclérose en plaque, la maladie de Parkinson, ou la maladie d'Alzheimer, le dépassement du schème biomédical localisant et unidimensionnel ne menacerait pas les guérisons, mais ouvrirait le champ des guérisons. Dans un contexte non réducteur et non productiviste, les avancées formelles des neurosciences pourraient même être intégrées à un soin multidimensionnel (non ethnocentrique, également). Mais cette démarche intégrative du soin, précisément, ne pourra montrer toutes ses potentialités bienfaisantes, même en ce qui concerne des souffrances graves et organiques, que lorsque la division fonctionnelle capitaliste des activités humaines sera strictement abolie.

Il en va de même en ce qui concerne les neurosciences sociales, comportementales, affectives, ou la neurolinguistique. Leur dimension encore réductrice et formelle vise une intégration effrayante dans le système du productivisme désastreux. L'affirmation de leur non-identité avec les vécus éprouvés, et leur insertion dans des champs du soin multidimensionnels, pour qu'elles soient finalement émancipatrices, vers une société future moins désastreuse, devraient aussi induire l'abolition stricte de leur racine autoritaire et gestionnaire. Cela suppose l'abolition de la division capitaliste assignante entre travail intellectuel et travail « non-intellectuel ».

Le behaviorisme, le cognitivisme, à leur tour, ne sauraient être « intégrés » à une approche de soin non-identique et multidimensionnelle sans être formellement abolis en tant que tels, c'est-à-dire en tant que structures du contrôle indissociables d'une division classiste, raciste, patriarcale, validiste, anthropocentriste et âgiste des activités humaines. Leur réappropriation supposerait leur abolition en tant que sciences formelles séparées, même si une telle réappropriation dialectique, finalement, pourrait signifier une forme d'émancipation au moins relative. Dans une stratégie de lutte révolutionnaire, par exemple, on peut imaginer qu'un certain « hacking révolutionnaire », au sens large et au sens restreint, pourrait se réapproprier de tels outils formels, en vue de blocages et sabotages tactiques et ciblés. De telles luttes auraient rendus visibles par le fait la potentialité émancipatrice de ces outils formels détournés, et rendraient possible, éventuellement, leur appropriation émancipatrice détournée dans la société future moins morbide qu'ils favoriseraient.

La réification de la souffrance psychique à travers le projet génétique-psychiatrique

 

 

On remarquera que la réification de la souffrance psychique intime se développe de façon inquiétante, lorsque la psychiatrie, par exemple, s’empare de la génétique.

Aujourd’hui, des tests génétiques et des conseils génétiques peuvent être proposés aux patients souffrants de « troubles mentaux », dans un contexte psychiatrique. Dans son article « Conseil génétique en psychiatrie », Géraldine Viot, en 2011, résume bien la manière dont la génétique peut s’insérer dans le champ psychiatrique. Cet article, peut-être « dépassé » aujourd'hui du point de vue de certains « résultats positifs », reflète néanmoins assez bien la manière dont la discipline de « l'épigénétique », au début des années 2010, a commencé à reconfigurer certains savoirs médicaux, dans des champs assez divers. Paradoxalement, même si la notion d'épigénétique, qui fait intervenir le facteur comportemental ou environnemental (agissant sur l'expression des gènes), remet en cause la « fatalité des gènes », et assouplit donc le déterminisme génétique, elle pourra aussi permettre l'extension du domaine de la génétique à des secteurs biologiques et médicaux plus variés, et de façon plus précise. Géraldine Viot dira donc d'abord ceci :

« Plusieurs singularités sont à noter dès lors qu’il s’agit d’une affection d’origine génétique :

  • la maladie n’intéresse pas uniquement le patient qui consulte mais sa famille toute entière ;

  • il existe très peu de thérapeutiques ciblées ;

  • dans certaines situations, dont fait partie la psychiatrie, le mode de transmission de l’affection peut être multifactoriel, ne répondant pas à un mode de transmission mendélien classique ;

  • il peut également exister plusieurs gènes à l’origine d’un même tableau clinique (on parle alors d’hétérogénéité génétique) ;

  • la complexité des affections psychiatriques rend difficile et quelque peu décevante l’identification de gènes à l’origine de ces maladies ;

  • enfin, la variabilité d’expression de ces affections complique l’estimation du risque donnée aux patients. »2

Géraldine Viot approfondit l'analyse plus loin : « Bien que ne pouvant se départir totalement du rôle de l’environnement, ces études ont démontré que des facteurs génétiques conféraient une plus grande sensibilité que les seuls risques liés à l’environnement de développer des troubles du comportement ou des troubles identitaires. Ainsi, les apparentés du premier degré d’un patient schizophrène ont un risque dix fois supérieur à celui de la population générale de présenter eux-mêmes une schizophrénie et 14 fois plus élevés de présenter des troubles bipolaires. Les troubles de l’humeur de type schizoaffectif sont également plus fréquents chez les apparentés de patients schizophrènes confirmant l’expressivité variable de certains gènes selon les individus, encore appelée pléiotropie. Elles démontrent également la prépondérance des désordres obsessionnels compulsifs, des troubles de la communication, des phobies sociales chez les apparentés d’enfants autistes. (…) Des mutations du gène SHANK3 en 22q13 ont également été identifiées chez des patients atteints de schizophrénie. Ce gène participe au maintien de la structure des cellules nerveuses. (…) L’origine des troubles envahissants du développement du registre autistique (TEDRA) est hétérogène. Elle peut être environnementale. Ainsi, certaines infections contractées pendant la grossesse comme la rubéole, le CMV ou la prise de valproate de sodium ou de thalidomide par les femmes enceintes sont considérées comme des facteurs de risque. Les TEDRA peuvent également être génétiquement déterminés. Tout d’abord, leur origine peut être chromosomique. Ainsi, une anomalie chromosomique est retrouvée dans 3 à 5 % des cas. Aujourd’hui, on estime que les inversions-duplications 15q11-13 (ou duplications isolées) d’origine maternelle sont retrouvées dans 1 % des cas. Les autres remaniements chromosomiques les plus fréquemment identifiés sont les délétions 22q11, 2q37, 7q11.23, 7q31, 22q13 ou les duplications 22q13. Des anomalies gonosomiques type 47, XXY sont également rapportées. Enfin, certains syndromes des gènes contigus ou aneusomies (comme la trisomie 21) peuvent s’associer aux TEDRA. »

La psychiatrie qui s'empare de l'outil génétique est susceptible d'observer un facteur héréditaire dans le développement des affections psychiques (comme la schizophrénie ou la bipolarité). Les observations semblent confirmer l'existence de ce facteur héréditaire. Les « TEDRA », quant à eux, peuvent être liés à des complications pendant la grossesse, ou même à des « anomalies » chromosomiques. Mais ici, la génétique qui voudrait « expliquer » l'apparition de souffrances psychiques prend des effets pour des causes. Elle réifie aussi, au sens strict, la souffrance psychique, en la rattachant à un matériel génétique conditionnant.

D'abord, on ne peut considérer que les individus dits « bipolaires », « schizophrènes », ou « autistes », ont des « déficiences » psychiques objectives. Ils ont un mode de fonctionnement mental, sensible, mais aussi physique et moteur, singulier, qui correspond à une certaine manière dont le vivant tente de s'adapter, avec ce qu'il est, à son monde. Ce mode d'être adaptatif positif, potentiellement créateur, n'est pas a priori diminuant, ou dysfonctionnel, il est une manière originale d'être-au-monde. Il a, a priori, la positivité et l'originalité de tout être-au-monde vivant et singulier. Mais les concepts réducteurs de « bipolaires », de « schizophrènes », ou d'« autistes », ramènent cette pluralité d'individus uniques à des ensembles homogènes et réducteurs, définis à partir de critères unidimensionnels et abstraits, en lesquels chaque personne n'est plus qu'un échantillon-standard d'une catégorie clinique invalidante. Le type du « bipolaire » est défini négativement comme « trouble de l'humeur », « apathie », « dépersonnalisation », ou « manie », « délire » ; le type du « schizophrène » est défini négativement comme « retard psychomoteur », « difficultés scolaires », « impulsivité », « labilité émotionnelle », « difficultés de concentration », « désorganisation ». Le type de « l'autiste » est défini négativement comme « troubles de la communication », « difficultés scolaires », « troubles des interactions sociales », « comportements stéréotypés ou répétitifs ».

On remarque immédiatement que ces « déficiences » ne peuvent devenir visibles et manifestes comme déficiences que dans un monde social et humain qui s'organise en valorisant des modes d'adaptations et des « capacités » très précises, et en validant systématiquement des conformations à une norme très déterminée : une modération, voire une « neutralité » émotionnelle, une capacité à s'identifier à une personnalité uniforme, une capacité rationnelle à rejeter toute poétisation libératrice, une psychomotricité adaptée à l'industrie déshumanisante du travail, de la consommation et des loisirs, une adaptation à un système scolaire intégrant la jeunesse dans un système productif morbide, une capacité à contenir des sentiments de refus ou de colères face à l'horreur du monde, une capacité à se concentrer pour enregistrer les savoirs formels d'une gestion amorale et mécanique, une capacité à s'organiser rationnellement dans le chaos automatisé du système de valorisation marchande, une sociabilité normée et souriante dans un cadre sadique et psychopathique, une capacité stéréotypée à ne pas paraître stéréotypé, seront autant d'aptitudes que devront posséder les individus normalisés dans le système capitaliste, pour simplement s'intégrer, survivre, sans ressentir la souffrance de la détresse, de l'exclusion, de l'isolement, ou de la déprise. Face à ce type normé de l'individu « non déficient », ou « sain », selon les critères validistes modernes (type normé qui renvoie à des subjectivités qui ne sont pas moins souffrantes, pas moins solipsistes, perdues, apathiques, quoique sans le savoir), les individus rangés dans la catégorie « bipolaire », « schizophrène » ou « autiste », font voir nécessairement des incapacités, des inadaptations, des manques, des « déficiences » : mais ils sont ainsi « déficients » en tant qu'ils ne peuvent développer sans souffrir consciemment cette neutralité impoétique, industrielle, scolaire-productive, indifférente, mécanisée, standardisée et sadique qui leur est imposée dès l'enfance, à titre de « critère d'intégration ».

On note alors un fait qui a son importance : dans une société qui ne fétichiserait plus des marchandises, de l'argent, des choses sans intérieur, et qui ne réifierait plus les être vivants, dans une société plus raisonnable, qui valoriserait et favoriserait les expressions créatives singulières, le partage désintéressé et l'amour, la colère saine face à l'injustice, l'autonomie organisée mais fluide, la continuité dynamique de la grâce, la façon dont ces individus dits « bipolaires », « schizophrènes » ou « autistes » développent leur être-au-monde, leur sensibilité, ne serait plus du tout associée à une « déficience », à un « manque », ou à une « diminution », mais elle serait au contraire reconnue, accueillie, et valorisée dans sa singularité belle. Elle ne serait donc plus souffrante, car elle ne serait plus « invalidée » par le système des « capacités » formelles déshumanisantes marchandes. Ces personnes originales et irremplaçables ne sont rangées dans des catégories homogénéisantes, réductrices et dévaluantes, et conçues comme « incapables », que relativement à un système de valorisation qui sélectionne des « compétences » neutres et standardisées reposant sur la stricte négation de la réalité qualitative, émotive et éthique des individus.

Un ordre clinique, social ou légal, qui détermine que les dits « bipolaires », « schizophrènes » ou « autistes » seraient objectivement « déficients », objectivement « malades », affirme implicitement que le monde capacitiste sadique et morbide, autodestructeur, psychopathique, génocidaire, impoétique, négationniste, uniformisant, de la valorisation de la valeur, serait quant à lui « sain », « naturel », « indépassable », et que les individus qui souffrent de ne pas pouvoir intérioriser ses normes aberrantes seraient en eux-mêmes et par eux-mêmes malsains, retardés, insensés. L'énonciation de cet ordre clinique, social et légal assignant, est donc proprement délirante et déraisonnable, et ce de façon objective (si tant est qu'on peut dire que la réification et l'autodestruction du vivant se présentant comme norme indépassable est une folie objective). 

Après ces précisions, on peut considérer sous un angle critique cette psychiatrie qui s'empare de l'outil génétique. D'abord, elle reconnaît que ces « troubles mentaux » ne sont pas purement génétiques, mais davantage épigénétiques : un « terrain génétique » peut favoriser l'apparition d'un « trouble », mais le facteur « environnemental » serait également décisif. Seulement, ce facteur « environnemental » est ici défini de façon précise : on naturalise les « lois » (physiques, économiques, sociales ou biologiques) qui « régiraient » cet « environnement », et l'on place l'individu atomisé au sein de ces interactions « objectives », individu qui finirait par « exploiter » un terrain génétique sur la base de rencontres hasardeuses (ou « malheureuses ») au sein de ce milieu fixement normé. Seulement, on peut considérer cet environnement selon un autre point de vue : de fait, ce monde social, économique, affectant fondamentalement l'environnement écologique et vivant, n'a rien de « naturel », de « fixe », mais il ressemble, comme monde capitaliste, à une fuite en avant morbide et désastreuse, insensée et folle, réduisant les sujets à l'état de ressources expoitables et indifférenciées. C'est ce monde insensé et chaotique, désorganisé, qui déstructure certains individus ayant une certaine complexion psychique et motrice, et qui produit leurs souffrances et « inadaptations » insupportables. La « déficience » ne survient que dans le contexte de ce délire instable et matériellement produit du monde social et humain. Dans un monde moins désastreux et plus raisonnable, de tels individus singuliers, ayant une certaine complexion psychique singulière, ne montreraient aucune déficience, aucun manque, relativement à des critères normatifs formels, mais précisément, ce monde souhaitable aura su favoriser et valoriser, tant collectivement qu'individuellement, tout le potentiel de créativité, de partage et d'épanouissement de telles individualités (c'est, précisément, ce qui fait de lui un monde souhaitable). Ainsi, les catégories cliniques de « bipolarité », de « schizophrénie », d'« autisme », n'ont absolument rien de naturel ou d'évident, mais elles sont socialement construites, par une ordre validiste réifiant et morbide :

  • cet ordre validiste sélectionne les individus non conformes à la norme productive-standard ; cette sélection catégorisante et homogénéisante repose sur le postulat selon lequel la société moderne serait naturelle et indépassable, postulat erroné et construit socialement, visant le maintien d'une domination abstraite ;

    - il n'existe pas d'individus « objectivement » « bipolaires », « schizophrènes » ou « autistes », mais il existe simplement des souffrances incommensurables, et un ordre validiste qui range les personnes dans des cases fonctionnelles, en vue de la productivité sociale ;

  • ce souffrances ainsi catégorisées seraient abolies, et ne seraient plus vécues comme des « manques », dans une société plus raisonnable, non validiste et non productiviste ; elles n'ont rien de « fatal », d'indépassable ou de nécessaire, mais elles sont favorisées essentiellement par une organisation sociale délirante.

Néanmoins, ayant conceptualisé de telles catégories sociales et contingentes, l'ordre clinique observe les individus « malades » ainsi assignés et catégorisés : on peut constater par exemple des « dysfonctionnements » chimiques dans le cerveau. Seulement, il faut être ici bergsonien : de tels « anomalies » chimiques, éventuellement « visibles » sur le cerveau du patient, ne sont que des effets mécaniques, une pantomime pour ainsi dire, qui ne fait que refléter très imparfaitement, et après coup, la souffrance intégrale de la personne, laquelle s'enracine dans sa mémoire et dans sa capacité créative intégrales, laquelle accuse également l'intégralité de son monde vécu, morbide et malade. Cibler ces épiphénomènes cérébraux comme « racines » du « trouble », comme causes du trouble, et ne vouloir traiter que ces épiphénomènes, c'est inverser la cause et les effets, et c'est ramener toute la complexité inextensive du vécu à de l'extensif, c'est réifier ce vécu.

Certes, les catégorisations cliniques sont confirmées par les expériences neurologiques, et les expériences neurologiques semblent confirmer la « pertinence » des catégories cliniques. Mais l'ordre clinique et social se contente ici de passer d'une vision mutilée et tronquée à une autre vision mutilée et tronquée, et c'est de façon très cohérente que la première mutilation ne peut que confirmer l'autre, et réciproquement. Dans un cas comme dans l'autre, on se meut dans l'idéologie matériellement produite selon laquelle le désastre serait indépassable.

Concernant donc l'usage de la génétique dans la psychiatrie, le mécanisme est le même. On confond cause déterminante et effet dérivé. A vrai dire, c'est parce qu'on a catégorisé socialement et naturalisé les invalidations sociales relatives aux assignations nommées « bipolarité », « autisme », « schizophrénie » qu'on finit par concevoir l'idée selon laquelle ces catégories construites et ces invalidations pourraient renvoyer à des déterminations « génétiques ». Mais alors ces déterminations « génétiques » sont à leur tour des effets, des constructions sociales validistes. La recherche génétique au service de la psychiatrie n'est que la conséquence des assignations cliniques invalidantes, socialement construites par un ordre validiste morbide énonçant de façon délirante son caractère évident et indépassable. La recherche génétique au service de la psychiatrie est la conséquence d'un délire systématisé. Les résultats de cette recherche seront donc également la conséquence de ce délire.

Il se trouve que la recherche génétique, ici, « trouve » des facteurs génétiques « à l'origine » des « troubles mentaux ». Ici encore, on notera qu'une première mutilation (catégories), dans un système fonctionnant en vase clos, confirmera nécessairement la seconde (facteur « génétique »). Pourtant, de fait, ce « facteur » génétique ne peut être une cause, il n'est qu'un effet :

  • d'abord, il est l'effet socialement construit d'un délire socialement construit ;

  • en outre, comme toute « facteur » idéalisé et élaboré dans le discours, il ne vient qu'expliquer après coup, et donc inadéquatement, ce qui se déroule dans la continuité dynamique de la vie, sans rupture ; comme toute « facteur » appréhendé par la rationalité humaine, a posteriori, il ne peut être par définition déterminant, moteur, conditionnant, dans la réalité effective.

Proposons une expérience de pensée. Supposons qu'une personne qui aurait développé une souffrance et une inadaptation singulières et qui aurait été dite « bipolaire », dans la société fétichiste moderne, ne vive plus dans cette société moderne, mais dans une société qui ne fétichise pas les produits du travail, qui n'assigne pas les individus à des productivités et à des improductivités, et qui favorise et reconnaît la créativité et l'originalité de chacune et chacune. Dans une telle société plus raisonnable, cette personne ne souffrirait pas de telle sorte qu'une vie sociale deviendrait impossible pour elle, et surtout : par définition, on ne pourrait plus définir quelque « déficience », « manque », ou « incapacité » qu'elle « aurait », car de telles négativités ne seraient tout simplement plus apparentes socialement. Cette personne serait à la fois singulière, et en même temps, elle n'aurait plus à être « différenciée » intrinsèquement des autres personnes créatives. Dans un tel contexte, on ne pourrait tout simplement, ne serait-ce qu'imaginer, que cette personne pourrait avoir une « différence » dévaluante qui serait favorisée « génétiquement », puisque précisément cette différence dévaluante n'apparaîtrait plus

De la même manière, la génétique contemporaine ne peut pas, par définition, rechercher les facteurs génétiques de singularités psychiques ou physiques qui ne différencient pas visiblement les individus, qui rendent donc impossibles toute catégorisation, puisque précisément, de telles différences ou catégories n'apparaissent pas.

La focalisation génétique sur des différences « psychiques » construites et consolidées socialement sera donc une focalisation socialement construite. Mais cette génétique est aussi une génétique qui naturalise finalement ces différences, ces souffrances, et qui naturalisera de la sorte l'environnement social malade qui fait ressortir ces différences et souffrances et qui les entretient. Autrement dit, cette génétique, au même titre d'ailleurs que la neurologie au service de la psychiatrie, empêche toujours plus que soit envisagée la transformation radicale d'un monde malade : elle favorisera, et il s'agit d'un positionnement politique précis, la réintégration de personnes sensibles, dites « déficientes », dans cette morbidité délirante qui fait apparaître de telles « déficiences ».

Il faudra rappeler finalement que les débuts de la génétique occidentale ont été influencés, dans les années 1930, par l'idéologie eugéniste de Galton. Cette idéologie influença les politiques états-uniennes et scandinaves d'« hygiène raciale », au début du XXème siècle, et les politiques de « purification » nazies : stérilisations des personnes dites « déviantes » (alcooliques, schizophrènes, handicapées, etc.) ; limitation des naissances d'« inaptes » ( ces « déviances » étaient dite « héréditaires » par les nazis) ; élimination pure et simple des individus « déficients ». Cette idéologie eugéniste, dans le contexte de la génétique émergente, pouvait aussi être associée à un spencerisme remanié (darwinisme social) et au malthusianisme.

Les généticiens humanistes « oeuvrant » pour la clinique contemporaine doivent se sentir bien sûr fort éloignés de ces barbaries inhumaines, « d'un autre âge ». Néanmoins, le schème eugéniste, spencerien et malthusien restera fondamentalement ancré dans la structuration du social valorisé de façon marchande, tant que cette valorisation se maintiendra. Et il se trouve, comme on l'a montré, que le système clinique-génétique réifiant et naturalisant les souffrances intimes des individus vivants est parfaitement adapté à la consolidation de ce système de valorisation (même si les « soignants », désintéressés et « humains », peuvent le faire sans le savoir).

Il faudra certes, après avoir dit cela, finalement, nuancer la critique. Les catégorisations de la clinique, tant que le désastre existe encore, et tant qu'il a un avenir, paraissent nécessaires pour cibler les souffrances individuelles, et pour les traiter en conséquence. En outre, il se peut que l'individu ainsi catégorisé puisse être pris en charge par la société, qui tiendrait compte de son « handicap » (un « bipolaire » ou un « schizophrène », en France, peut par exemple bénéficier de l'allocation pour adulte handicapé, ou de la reconnaissance en qualité de travailleur handicapé). Néanmoins, de tels « traitements », ou « prises en charge », en même temps qu'ils semblent diminuer des souffrances et empêcher des situations matérielles difficiles, sont des assignations validistes, qui ne tentent pas de saisir la racine de la souffrance, et qui naturalisent d'autant mieux la morbidité du monde moderne (la « déficience » fondée négativement par ce capacitimse psychopathique est naturalisée à travers de telles « attentions » ambivalentes). Saisir la racine de la souffrance des individus ainsi catégorisés, dits « déficients », ce serait comprendre la nécessité de transformer radicalement, et collectivement, ce monde social malsain, et cette transformation finirait par rendre inutiles toutes ces catégorisations et « traitements » ou « prises en charge » différenciées, dans le même temps où elle montrerait le caractère pernicieux de telles catégories.

 

 

Les premières formes modernes d'exclusion de la « folie »

 

Les outils critiques dont nous disposons maintenant devraient nous permettre d'envisager plus précisément la critique radicale de l'enfermement et de l'exclusion de la « folie ».

Comme l'indique Foucault dans son Histoire de la folie à l'âge classique, l'existence d'hôpitaux dans lesquels on enferme les « fous » n'est pas propre à la modernité capitaliste : on rencontre déjà ce genre d'hôpitaux à Fez au VIIe siècle, à Bagdad au XIIe siècle, puis au Caire au XIIIème siècle. Mais l'existence de ces lieux d'internement ne s'insère pas encore dans un projet de régulation sociale totalisant, homogène et rationnellement structuré.

Si les synthèses sociales marchandes effectivement validistes, en un sens fonctionnel et calculant, sont spécifiquement modernes, la « folie », et plus généralement « l'anomalie », comme limites, transgressions, subversions potentielles, tendront à être encadrées et prises en charge socialement, dans les sociétés précapitalistes soucieuses de maintenir un « ordre » et une « organisation » stables.

Structurellement, au Moyen Age, ce sont les lépreux qui sont isolés, et situés hors-société. Il y eut peut-être 19000 léproseries durant la chrétienté, comme l'indiquent les écrits de Mathieu Paris. Dans la Bible, la lèpre est déjà conçue comme une impureté, voire comme une malédiction.

On peut lire ceci dans le chapitre XIII du Lévithique (1-4) : « L'Éternel parla à Moïse et à Aaron, et dit : Lorsqu'un homme aura sur la peau de son corps une tumeur, une dartre, ou une tache blanche, qui ressemblera à une plaie de lèpre sur la peau de son corps, on l'amènera au sacrificateur Aaron, ou à l'un de ses fils qui sont sacrificateurs. Le sacrificateur examinera la plaie qui est sur la peau du corps. Si le poil de la plaie est devenu blanc, et que la plaie paraisse plus profonde que la peau du corps, c'est une plaie de lèpre: le sacrificateur qui aura fait l'examen déclarera cet homme impur. S'il y a sur la peau du corps une tache blanche qui ne paraisse pas plus profonde que la peau, et que le poil ne soit pas devenu blanc, le sacrificateur enfermera pendant sept jours celui qui a la plaie. »

La lèpre était isolée non seulement parce qu'elle était contagieuse (quoique faiblement), mais aussi pour des raisons symboliques et mythiques complexes. L'exclusion médiévale des lépreux s’organisa parallèlement à la centralisation de l’État et de l’Église (XIIe siècle et XIIIe siècle) ; elle accompagna la stigmatisation des « hérétiques », la persécution des Juifs et la condamnation de l’homosexualité.

L'exclusion des lépreux eut aussi une dimension sociale, et fut liée à un fantasme « héréditaire » : en Bretagne, les « caqueux » ont été exclus, jusqu’au XVIIIe siècle, car on considérait qu'ils étaient des descendants de lépreux. On considérait qu'ils portaient encore la lèpre, et qu'ils restaient contagieux. Au XVe siècle, les caqueux étaient exclus pas l’Église, et ils ne pouvaient pratiquer que le métier de cordiers, sans pouvoir faire de commerce. Comme les lépreux médiévaux, ils devaient se promener avec un morceau de tissu rouge sur leur vêtement afin que la population puisse les reconnaître3.

Comme l'indique Foucault, une fois que la lèpre cessera d'être une maladie endémique, en Europe, les structures d'enfermement resteront néanmoins, et elles auront des modes d'organisation et d'exclusion assez analogues, dans un premier temps.

En 1656, en France, sous Louis XIV, un décret fonde un « hôpital général », qui deviendra un lieu d'internement pour les « fous », les criminels, les pauvres, les hérétiques, les prostituées. L'accélération de la centralisation de l'Etat induit un contrôle social étatique accru, et une gestion des populations potentiellement « transgressives » ou « subversives » plus fonctionnelle, ou plus organisée. La gestion de la « folie », à l'aube de la modernité, ne se distingue pas de la gestion des individus dits « asociaux », menaçant l'ordre et l'organisation sociale structurés autour de synthèses sociales patriarcales ou théocratiques. Cette tendance articulant le « soin », voire la « charité » et le contrôle répressif du « transgressif », tendra à se confirmer dans la modernité capitaliste, quoique de façon toujours plus « neutre », « clinique » et fonctionnelle.

Après la révolution de 1789, en France, les « fous » sortent de prison pour rejoindre des « asiles d'aliénés ». Nommé médecin-chef de la Salpêtrière en 1795, Philippe Pinel décide de retirer leurs chaînes aux « fous », et entreprend de classer les maladies mentales, en fonction des signes cliniques, des crises de folie, etc. La « psychiatrie » au sens moderne naît, en France, à cette époque, même si c'est J.C. Reil qui en 1808 fixera ce concept, et même si la systématisation de ce terme se développera surtout au XXème siècle. Un règlement psychiatrique « officiel » français sera élaboré en 1838, par Esquirol, et restera en place jusqu'en 1990 : on distingue structurellement le placement d'office et le placement volontaire (par la volonté du peuple). Plus tardivement, après 1990, en France, on parlera de HO (hospitalisation d'office, décidée par le préfet), de HDT (hospitalisation à la demande d'un tiers) ou de HL (hospitalisation libre). Les instances répressives (« sûreté » de la société) et les instances de « soin » sont structurellement imbriquées au sein de la psychiatrie moderne, jusqu'à aujourd'hui.

De façon plus générale, la folie est toujours plus mise à l'écart, isolée, prise en charge séparément, avec l'émergence de la modernité. Dans les sociétés précapitalistes, comme le dit Marx dès le chapitre 1 du Capital, l’activité productive est sociale en tant qu'elle est ancrée dans la vie concrète, et dans des rapports personnels concrets. Une domination et des exclusions structurelles existent, mais une sphère de la « production sociale » séparée de la vie domestique quotidienne, dans laquelle on produit des marchandises s'écoulant sur un marché séparé, n'existe pas encore. Dans un tel contexte, le « travail », comme travail standardisé, spécialisé, et abstractifié, n'existe pas, mais une certaine diversité d'activités productives peuvent se maintenir, au sein d'une division patriarcale, dans la maisonnée. Les individus dits « fous », dans cette situation précapitaliste, n'ont pas à être fonctionnellement exclus par un « social » gestionnaire et séparé, mais peuvent s'insérer, au moins relativement, dans la vie pratique quotidienne. Leur isolement et leur prise en charge spécialisée n'est pas encore une fonction « socialement » nécessaire, mais ils deviendront tels, néanmoins, lorsque les synthèses sociales marchandes finiront par s'imposer systématiquement. Dans cette modernité capitaliste, une sphère de la « production », séparée, impose toujours plus des critères normatifs et standards, adaptés à un individu « moyen », définissant donc théoriquement et pragmatiquement des « productivités » et des « improductivités », fondant des « validités » et « invalidités ».

Au XVIIème siècle, c'est la centralisation étatique poussée, accompagnant des formes de synthèses sociales proto-marchandes, qui fonde un principe sélectif très explicite : les « fous », susceptibles de menacer la « régulation » politique du « social » émergent, sont mis dans les mêmes lieux d'enfermement, et sur le même plan, que les individus transgressifs, ou potentiellement subversifs (criminels, prostituées, hérétiques, pauvres, etc.). Une dynamique de criminalisation implicite de la folie, mais aussi de pathologisation implicite de la prostitution, de l'hérésie, de la pauvreté, du crime, annonce le paradigme moderne du « contrôle » articulant « soin », répression, régulation, sectorisation et exclusion.

L'aliénisme qui se développe juste après la révolution française annonce des nouvelles formes de sectorisations, plus fonctionnelles et plus précises (nosographiques, « psychiatriques »), indissociables des synthèses sociales bourgeoises, toujours plus formelles, et toujours plus indifférentes aux contenus qualitatifs, qui tendent à émerger. Le « fou » est davantage isolé, mais aussi « soigné », et moins réprimé explicitement. L'enjeu de la réinsertion d'individus temporairement « improductifs » dans la sphère de la productivité sociale n'est pas immédiatement explicite et conscient, mais cette forme bourgeoise du « soin » pourra s'approprier toujours plus précisément cet enjeu formel. Sur fond de « soin » et de « prise en charge » se développera d'emblée, et jusqu'à aujourd'hui, dans la modernité capitaliste, un souci de contrôle qui peut aussi viser la « sécurité publique », comme l'indiquent dès 1838 les catégories des règlements psychiatriques, aujourd'hui rénovées mais pas abolies, de placement d'office ou de placement volontaire. On notera que les conditions de vie dans les « asiles d'aliénés », dans lesquels il s'agissait de surveiller, garder, isoler, classifier et ramener à la raison les malades, étaient déplorables. Cette précarité ne sera pas structurellement abolie, en France, jusqu'au Front populaire, période durant laquelle apparaissent les premiers « hôpitaux psychiatriques » au sens strict.

L'exclusion et la mise à l'écart des lépreux au Moyen Age, et l'exclusion et l'internement des « fous » dans la modernité, sont soumises à des synthèses sociales fort différentes. Davantage théocratiques dans le premier cas, marchandes et économiques, dans le second cas. Néanmoins, une même forme psycho-sociale paranoïaque, désignant soit des « impuretés » menaçantes, soit des « improductivités » menaçantes, semble envelopper ces projets d'exclusions et de marquages. Le fétichisme marchand quotidien, cette religion du capital banalisée, prolonge les barbaries théocratiques plus anciennes, en même temps qu'il rompt avec leur dimension encore « affective » ou « qualitative », en devenant une auto-mystification toujours plus fonctionnelle, « neutre » axiologiquement, amorale et clinique.

 

Les développements des violences validistes au XXème siècle

 

La diffusion de l'idéologie eugéniste détermine des programmes de stérilisations contraintes des personnes dites « déficientes », dès le début du XXème siècle, en particulier au Canada, aux Etats-Unis, en Scandinavie, en Suisse, au Japon, puis dans d'autres pays (Allemagne nazie, Royaume-Uni, Australie, Pérou, Panama, France, etc.).

Aux Etats-Unis, des années 1900 aux années 1970, 64000 personnes ont été stérilisées de force4 : ces stérilisations visaient d'abord les « retardés mentaux » et les personnes ayant des « troubles mentaux ». Elles concernèrent aussi les épileptiques, les aveugles, les sourds, les personnes ayant des malformations « congénitales », mais aussi certains criminels. Elles visèrent de même les Amérindiens, victimes d'un racisme d'Etat structurel, et assignés régulièrement à la « déficience mentale ».

En 1927, aux Etats-Unis, pour justifier la décision de recourir aux stérilisations contraintes des personnes dites « déficientes » ou « déviantes », le juge Olivier Wendell Holmes Jr. rédigea la décision de la Cour suprême, et déclara ceci : « Nous avons vu plus d'une fois que le bien public peut exiger la vie des meilleurs citoyens. Ce serait étrange qu'il ne puisse en appeler à ceux qui ruinent déjà la force de l'État pour des sacrifices moins importants, qui ne sont d'ailleurs souvent pas ressentis comme tels par les personnes concernées, afin de protéger la société contre un excès d'incompétence. Il vaut mieux, pour le monde entier, qu'au lieu d'attendre qu'on exécute la progéniture dégénérée à la suite d'un crime de leur part, ou qu'on les laisse mourir de faim en raison de leur imbécillité, la société puisse empêcher ceux qui sont manifestement incapables de perpétuer leur genre. Le principe qui soutient la vaccination obligatoire est assez large pour légitimer de sectionner les trompes de Fallope (…) Trois générations d'imbéciles sont suffisantes. »

Au Canada, de 1928 à 1972, 3000 personnes furent stérilisées : des personnes dites « retardées », des jeunes gens, des femmes et des amérindiens, tendanciellement assignés à la « déficience mentale ».

Au Royaume-Uni, Churchill, alors secrétaire d'Etat à l'Intérieur, mit en place une clause organisant des stérilisations contraintes, dans le Mental Deficiency Act de 1913 (clause qui fut rapidement abolie).

Au Japon, Les Lois sur la prévention de la lèpre (1907, 1931, 1953) favorisèrent la stérilisation contrainte des « lépreux », dans les sanatoriums. La Loi protection eugénique (1948) entraîna la stérilisation forcée de criminels, « avec prédisposition génétique au crime », de patients souffrant de maladies dites génétiques (hémophilie, albinisme) ou souffrant de maladies mentales (schizophrénie, maniaco-dépression, épilepsie).

La Suède a stérilisé 62000 personnes de 1935 à 1976 : la stérilisation pouvait être une condition légale pour toucher des aides sociales, obtenir une garde d'enfants, sortir de prison ou de l'hôpital psychiatrique.

L'Allemagne nazie aura stérilisé 400000 personnes dites « déficientes », au nom de l'idéologie de la « pureté de la race »

Des stérilisations contraintes se développent à la fin du XXème siècle : au Pérou, le président Fujimori a décidé la stérilisation de force de 200000 femmes Amérindiennes (des Aymaras et des Quechuas) dans le cadre de son « plan de santé publique » (1995).

En Inde, le programme de stérilisation de masse d’Indira et de Sanjay Gandhi, à partir de 1975, conduit à la stérilisation de force de 6,2 millions de personnes. Encore en 2013-2014, 3,9 millions de stérilisations ont été pratiquées sur des femmes en Inde, et 100000 sur des hommes. Les intentions ici restent « malthusiennes », mais des intentions eugénistes purent se surajouter à ce « projet » indien de stérilisations de masse, dans le contexte de nationalismes indiens très marqués et très « sélectifs ».

En France, de façon beaucoup plus locale, 15 jeunes françaises, originaires de l'Yonne, dites handicapées mentales légères, furent stérilisées à leur insu dans les années 1990, et ont entamé une procédure contre l'Etat en 2007 et en 2012.

Aujourd'hui, le statut de Rome définit la stérilisation contrainte comme crime contre l'humanité.

 

Ces projets effrayants de stérilisations contraintes organisées, légiférées, rationnellement développées, dévoilent toute l’amplitude des exclusions et oppressions validistes modernes : selon l’idéologie et la pratique validistes, le « déficient » ciblé, qui serait susceptible de transmettre sa « déficience » à sa progéniture, et ainsi de « contaminer », au sens strict, la société synthétisée de façon totalitaire, sera d’abord le « retardé mental », la personne « handicapée », « inapte ». Cette idéologie sélective et eugéniste pourra se développer particulièrement à partir des années 1910-1920, avec l’accélération du productivisme rationnel. En même temps que le travail ouvrier se voit déqualifié, les capacités de l’exploité productif-type sont toujours plus standardisées, normalisées, et ramenées à l’unité d’une norme homogène, par un travail intellectuel gestionnaire spécialisé. La rationalité de la machine et de l’organisation du travail fixe des rationalités comportementales et des invalidités comportementales, relatives au critère unidimensionnel de la productivité du travail (enjeu de la « productivité » qui serait censé, idéologiquement, définir la « puissance », la « santé » et le « développement » d’une société, ou d’une « économie nationale »). En même temps que les critères standardisés de l’individu productif-type sont toujours plus rationnels et précis, les individus ne correspondant pas à ces critères doivent être écartés, isolés, fonctionnellement exclus, de façon plus systématique. Si le validisme moderne devient plus neutre, amoral, calculant, au XXème siècle, on peut dire qu’il se barbarise aussi, corrélativement au développement de la division rationnelle du travail, et de critères de productivités toujours plus normalisés et excluants. Le « retardé mental », par exemple, devient toujours plus une assignation dévaluante ciblant les individus qui ne peuvent s’approprier les catégories formelles de la gestion calculante, et qui ne peuvent donc s’insérer dans les ordres productifs de façon « efficace ». L’individu qui a des « troubles mentaux », ou des « déficiences physiques », n’aura pas la continuité fonctionnelle et mécanique de la machine, et sera donc exclu, dans la mesure où c’est la machine qui emploie le travailleur productif, toujours plus.

On ne saurait dire toutefois que les programmes de stérilisations contraintes dérivent exclusivement de ce contexte productif, lié à la rationalisation de la division du travail. Ce dernier est un facteur de barbarisation de la dissociation rationaliste-validiste de la valeur, et peut encourager des délires eugénistes ultra-violents, mais d’autres facteurs entrent en jeu ici : la psychose collective paranoïaque relative à une « hérédité » de la « déficience », n’a plus rien de « rationnel », pas même au sens de la rationalité instrumentale, même si elle peut être aggravée par cette rationalité automatisée et morbide. Sur fond d’uniformisation calculante du « productif », des formes de pensées superstitieuses, irrationnelles, se développent : la société tend à être conçue comme « totalité organique », en laquelle chaque membre aurait une place assignée, ou pourrait, dans le cas contraire, « empoisonner » ce grand « corps vivant », à la manière d’une maladie. La rationalité instrumentale fonctionnelle et validiste, au fil de son développement, s’auto-détruit comme rationalité, et développe des pratiques et idéologies délirantes et paranoïaques, potentiellement meurtrières. D’antiques synthèses sociales théocratiques, distinguant le « pur » et « l’impur », peuvent venir se surajouter aux synthèses fonctionnelles modernes, propres à la religion fétichiste-marchande, distinguant le « productif » et « l’improductif », pour produire des violences, symboliques et réelles, d’autant plus extrêmes.

Mais on constate aussi, lorsqu’on s’intéresse à l’histoire moderne des stérilisations contraintes, que la personne « handicapée » devient un paradigme fonctionnel pour l’exclusion en général. La « déficience » qui serait susceptible d’ « empoisonner » le tout social productif (ou « en développement »), et qui pourrait même se transmettre de générations en générations, pourra concerner les personnes assignées à une « race », les femmes (qui résistent potentiellement aux assignations patriarcales), les criminels, les personnes ayant des pratiques « déviantes » en général, les pauvres, et les jeunes gens (refusant potentiellement les assignations âgistes). Les personnes malades, au sens large, pourront aussi être ciblées. Le facteur « héréditaire » (ou « génétique ») devient ainsi une véritable fixation paranoïaque, enveloppant le projet de supprimer purement et simplement toute personne résistant à la forme-sujet moderne (homme bourgeois, masculin, blanc, anthropocentriste, valide et « actif »). La personne « handicapée » ou « inapte » n’est plus simplement la personne souffrant d’une incapacité physique ou psychique, mais elle est aussi l’indigène, la femme potentiellement « hystérique », l’individu refusant la loi bourgeoise, le pauvre « inutile », la jeunesse « irrécupérable », le malade « inexpoitable ». A travers les projets de stérilisations contraintes, il ne s’agira pas simplement d’assigner et d’exclure ces individus rangés dans des « catégories » dévaluantes, mais bien aussi d’éradiquer purement et simplement leur existence future (en tant que catégorisée).

L’exemple indien montre également que ces programmes de stérilisations contraintes auront pu développer des intentions « malthusiennes ». Mais on ne peut, ici, distinguer radicalement ce malthusianisme de l’eugénisme et du darwinisme social propres aux autres formes de stérilisations contraintes de masse. A vrai dire, eugénisme et darwinisme social (structurellement validistes) s’insèrent pragmatiquement dans un projet de régulation démographique, et sont en eux-mêmes malthusiens. C’est le développement abstrait de la valorisation de la valeur, comme développement sélectif et excluant d’une totalité brisée, qui implique strictement ce projet de régulation démographique, incluant autant le malthusianisme que l’eugénisme et le darwinisme social structurels. En outre, un projet malthusien ne peut pas ne pas être eugéniste et darwiniste social : car pour contrôler et éventuellement diminuer les naissances à l’intérieur d’une société, il faut aussi cibler les individus dont il faudra prioritairement limiter les procréations, et ce ciblage et ces sélections, précisément, ne pourront pas ne pas être eugénistes et darwinistes sociales, au sein de la modernité capitaliste.

Les violences validistes, à partir de la première moitié du XXème siècle, pourront prendre d’autres formes d’expression. En 1936, les portugais Moniz et Lima mettent au point la leucotomie ; ils reçoivent le prix Nobel en 1949. La leucotomie est une méthode chirurgicale qui consiste à sectionner certaines substances fibreuses de la substance blanche du cerveau. Le taux de létalité lors des premières expériences atteint les 6 %. Certains médecins nazis pratiquèrent des leucotomies sur des prisonniers des camps de concentration, entre 1933 et 1944. Dans la continuité de ce phénomène, la lobotomie, qui consiste à détruire massivement les fibres reliant un lobe cérébral, se développe après la seconde guerre mondiale. Environ 100000 personnes dans le monde subissent une lobotomie entre 1945 et 1954, dont la moitié aux Etats-Unis. Walter Freeman, aux Etats-Unis, « adapta » cette méthode, en utilisant massivement le pic à glace. La lobotomie ciblait essentiellement les malades mentaux, les schizophrènes, les épileptiques, mais aussi les personnes souffrant de maux de tête chroniques. La lobotomie affectait la personnalité, l’émotivité, la spontanéité et la libido des patients. Les patients perdaient leur capacité à développer des relations sociales, leur souplesse et leur flexibilité, ainsi que leurs capacités d’adaptation.

En Europe, ce sont les femmes qui sont les plus concernées par la lobotomie : entre 1935 et 1985, sur 1129 lobotomies pratiquées, en Belgique en France et en Suisse, 84 % touchèrent des femmes.

La pratique de la lobotomie décline à partir des années 1960, avec le développement de la psychopharmacologie. Son « efficacité » est remise en cause par les autorités médicales internationales à la fin des années 1970. Néanmoins, encore aujourd’hui, en France, aucun texte légal n’interdit explicitement la lobotomie. En outre, la lobotomie est encore légale, et pratiquée « sous contrôle », dans certains pays (Etats-Unis, Finlande, Suède, Royaume-Uni, Inde, Belgique, Espagne).

Ici, l’ordre validiste dévoile toutes ses aberrations. La souffrance psychique est réduite à un problème de dysfonctionnement « organique », sa réification est maximale. La lésion n’est pas conçue de façon dynamique, mais de façon statique : il suffirait de détruire des « fibres » dites responsables des inadaptations ou troubles, pour restituer un état « normal ». L’état post-lobotomie correspond à une véritable neutralisation de toute la personne : la complexité psychique, émotive, éthique, érotique de la personne, est proprement anéantie, au profit d’une « homéostasie » neutre, fonctionnelle, totalement monochrome, « non dérangeante » pour l’ordre social (si seulement l’opération est dite « réussie », et ne débouche pas sur la mort pure et simple du patient ou de la patiente). Ici, le réductionnisme formel, indissociable des réductions inhérentes au travail abstrait, dans la société moderne, devient, lorsqu’il se met au service de techniques chirurgicales concrètes, réduction effective de l’être, qui n’est plus qu’une parcelle de lui-même. Une analogie entre la réification et la dislocation de l’ouvrier de l’usine tayloriste et cette neutralisation effectivement réductrice, induite par la lobotomie, se laisse penser : dans le champ productif, l’ouvrier exploité « capable » est fonctionnellement réduit à une opération de détail, toujours plus dérisoire, au point d’être effectivement parcellisé lui-même ; dans le champ de l’exclusion ou de la neutralisation des inexpoitables « à lobotomiser », c’est le même souci gestionnaire qui réduira l’être à une parcelle dérisoire de la vie, de l’émotion et du désir. Dans un cas comme dans l’autre, la gestion, qu’elle soit « intégrante » ou « excluante », doit s’approprier la « vitalité » dynamique elle-même, en vue d’atomiser, de désolidariser et d’appauvrir ses fonctions réifiées, pour qu’un contrôle totalitaire soit maintenu.

 

Aktion T4. L’insertion du nazisme dans la modernité capitaliste.

 

Les violences validistes se barbariseront de façon extrême durant la seconde guerre mondiale. A partir de juillet 1933, un programme de stérilisations forcées est mis en place en Allemagne. De janvier 1940 à août 1941, une campagne d’extermination d’adultes handicapés physiques et mentaux, nommée Aktion T4, est menée par le régime nazi, et fera entre 70000 et 80000 victimes. Des cadres médicaux nazis (des médecins, agissant de façon volontaire, et décidant eux-mêmes les critères « justifiant » les mises à mort) et des membres de la SS se chargèrent des exécutions.

L’idéologie eugéniste, d'abord britannique, et déjà fort développée au sein du capitalisme occidental, se radicalise ici de façon atrocement meurtrière, sous l’impulsion d’une décision personnelle d’Adolf Hitler. Philipp Bouhler, chancelier du Führer, se chargera de l’exécution. Les mises à mort sont effectuées au moyen de chambres à gaz, construites à cet effet.

Les nazis parlèrent ici d’« euthanasie » : le fonctionnalisme nazi monstrueux finit par objectiver et naturaliser les dites « déficiences » des personnes handicapées, à tel point que, de son point de vue, leur donner la mort aurait été une façon de les « soulager » d’un poids.

Le darwinisme social, idéologie déjà opérante dès le début du XXème siècle occidental, comme on l’a vu, et susceptible d’accompagner, selon une logique sélective, le procès de valorisation de la valeur, se mua ici en déchaînement terrifiant et fou de violence meurtrière pure : il « justifia » l’assassinat des personnes handicapées, mais il « justifia » aussi le génocide dont furent victimes les juifs, ainsi que le meurtre des personnes tziganes (assignées à « l’oisiveté », à la « non-territorialité », à l’improductivité), et des personnes homosexuelles (assignées à la « stérilité » et à la « déviance »).

Le régime nazi barbarisa et radicalisa atrocement toutes les violences structurelles inscrites dans la modernité capitaliste occidentale ; il développa toute l’irrationalité démente en germe dans la rationalité instrumentale marchande. Il n’est pas, de ce fait, réductible à une « brèche », à une faille temporelle, ou à une contingence absolue émergeant au sein de la modernité capitaliste, sur fond de « démocraties » paisibles et « tolérantes ». Au contraire, en radicalisant la violence inscrite dans les dissociations internes aux catégories de base du capitalisme (valeur, travail, marchandise, argent), il dévoila toute le potentiel meurtrier extrême de cette modernité développant automatiquement de telles catégories impersonnelles. Le régime nazi émerge sur la base d’une crise globale de la valeur (années 1920-30), et la logique ultra-nationaliste meurtrière qu’il enveloppe finit par dévoiler tout le potentiel de barbarisation identitaire, patriarcale, antisémite, raciste, et darwiniste-sociale qu’est susceptible de déclencher une crise globale de la valeur, du côté des capitalismes nationaux. Au début des années 1930, l’Allemagne put être un « partenaire économique » « intéressant » pour les autres centres occidentaux de gestion, dans la mesure où sa politique économique était susceptible de relancer l’industrie de l’armement, ou d’éviter la crise des débouchés, via la diffusion de biens non-marchandisables. De façon très révélatrice, l’Allemagne nazie put s’insérer d’abord assez bien dans la logique capitaliste globale, alors même qu’elle commençait à développer son idéologie et ses pratiques meurtrières, racistes et eugénistes. Une rupture s’opère durant la seconde guerre mondiale, et l’horreur se massifie atrocement, mais toutes les structures destructrices qui furent mobilisées par les nazis étaient néanmoins issues du procès capitaliste de crise, à la fois global et national. L’Allemagne nazie aura exterminé 6 millions de personnes juives, selon un « raisonnement » aberrant et fou, mais qui souligne les structures générales des diverses idéologies paranoïaques des capitalismes nationaux en crise (jusqu’à aujourd’hui). Il s’agissait, idéologiquement, de défendre le « bon » capital industriel national (en crise), qui aurait été menacé par le « mauvais » capital fictif transnational. Parce que ce « combat » supposait des ennemis identifiables, pour devenir le combat d’un « peuple », les juifs furent assignés à ce capital fictif, dit « déraciné » ou « errant », d’abord partout en Europe, mais de façon plus violente encore en Allemagne. La logique d’extermination radicalisa horriblement cette idéologie paranoïaque, personnifiant des catégories économiques impersonnelles de façon aberrante (capital fictif, capital productif, etc.).

 

Malgré ces remarques, il ne faut pas renoncer à penser la spécificité du nazisme, au risque de produire des nivellements historiques et politiques pernicieux. Si l'Allemagne nazie put être un partenaire économique pour les centres de gestion occidentaux, des résistances « républicaines », comme le Front populaire français de 1936, se manifestèrent. Avant l'échec d'Evian de 1938, en France, l'extrême droite antisémite constitue l'opposition. Roosevelt s'opposa aussi au pro-nazisme d'un Lindbergh. En outre, si l'eugénisme et l'antisémitisme purent être fortement agissants, comme idéologies et comme pratiques, au niveau social, en Europe et aux Etats-Unis, ils ne devinrent pas non plus des politiques d'Etat officielles, systématiques et assumées, dans des pays comme la France ou le Royaume-Uni, au début du XXème siècle. L'Allemagne nazie rejetait la Révolution française, les Lumières universelles-abstraites, et le libéralisme, de façon assez radicale. Elle put même développer, au moins jusqu'en 1934, un « anticapitalisme » fétichisé : il ne s'agissait pas d'un anticapitalisme strict (internationaliste, et visant l'abolition du capital industriel) , mais d'un « altercapitalisme » promouvant des alliances de classes, au profit de la défense du capital productif national, qui aurait été menacé par la « mauvaise finance », dite "juive", transnationale. Par ailleurs, l'antisémitisme nazi, s'il s'insère dans la logique structurellement antisémite des capitalismes nationaux dans le processus capitaliste de crise, aura aussi des spécificités très notables : une référence à la « race aryenne » qui trouve ses racines dans le mythe « indo-Européen », mais aussi dans une relation germanique à une Grèce antique fantasmée (Spartes militaire). Un ésotérisme fanatique et mystique accompagne l'antisémitisme nazi, ce qui pourra lui conférer un surcroît de fureur et de démence meurtrière.

Toutes ces nuances décisives, qui empêchent qu'on oblitère la singularité indépassable de l'horreur nazie au sein de la modernité capitaliste, n'empêcheront pas des continuités, déjà envisagées, et qu'on peut maintenant repréciser plus dialectiquement :

  • Si l'eugénisme et le darwinisme social ne sont pas des politiques d'Etat assumées dans de nombreux pays occidentaux du début du XXème siècle, et si leur potentiel meurtrier extrême est dévoilé spécifiquement par le nazisme, les synthèses sociales modernes fondées sur la valeur et le travail abstrait favorisent le développement matériel de ces idéologies, qu'elles soient reconnues ou non « officiellement ». Même un certain « républicanisme » dit « progressiste », qui pourra s'opposer politiquement au nazisme, ne pourra empêcher ce fait, dans la mesure où il encadre formellement de telles synthèses sociales.

  • Même si le nazisme s'oppose idéologiquement à l'héritage des Lumières et de la Révolution française, « cosmopolites » et « universelles-abstraites », il ne remet pas en cause néanmoins les synthèses sociales bourgeoises (valeur, marchandise, travail abstrait) se développant sur la base de cet héritage. En effet, en défendant le principe d'un « bon capital productif national », le nazisme se réapproprie, sur un plan nationaliste et réactif, de telles synthèses sociales (le capital productif n'étant rien d'autre qu'une métamorphose de la valeur). Structurellement, d'ailleurs, l'universalité-abstraite, libérale ou « des Lumières » (correspondant à la logique expansive, coloniale, et invasive du capitalisme global) et les réactions nationalistes altercapitalistes, même si elles peuvent s'opposer idéologiquement, constituent les deux faces d'une même pièce (le processus dialectique de crise du capitalisme). C'est pourquoi d'ailleurs l'antisémitisme qui assigne « le Juif » au capital financier « transnational » est structurel dans la modernité capitaliste : la dynamique « libérale », globale, universelle-abstraite, régulièrement en crise, induit régulièrement des réactions nationalistes altercapitalistes (« anticapitalisme » fétichisé), susceptibles de développer de telles assignations antisémites. Dans la mesure où ces réactions nationalistes recomposent finalement le capitalisme global, et peuvent même servir son procès indéfini, ces deux versants, universel-abstrait et particulariste, finissent par se combiner, par-delà les oppositions politiques apparentes.

  • La dimension ésotérique, mythologique et mystique du racisme antisémite nazi induit également une rupture qualitative. Tout comme la dimension massivement et atrocement meurtrière de cet antisémitisme, mais aussi de ce validisme, de cet anti-tziganisme et de ce patriarcat nazis. Néanmoins, le nazisme aura également pu s'appuyer sur des structures d'assignations plus générales, se réapproprier les synthèses sociales capitalistes modernes, sans les supprimer purement, pour concilier sa mystique meurtrière avec de telles synthèses sociales, dont le formalisme et l'indifférence à tout contenu qualitatif indique ainsi qu'elles sont finalement compatibles avec les pratiques destructrices les plus barbares.

  • Sur un autre plan, les génocides coloniaux, par lesquels émerge la modernité capitaliste européenne, seront des phénomènes massivement meurtriers susceptibles de fonder un processus historique structurellement destructif. Les Lumières universelles-abstraites auxquelles s'oppose politiquement le nazisme purent accompagner, pourtant, idéologiquement, cette structure coloniale meurtrière. L'eugénisme européen du XIXème siècle qu'aura pu radicaliser et systématiser le nazisme put recevoir en héritage les différenciations naturalistes racistes issues du phénomène colonial (de même, Chamberlain pourra synthétiser sans trop de problème le racisme colonial d’un Gobineau à l’antisémitisme germanique spécifique).

  • Modernité capitaliste et nazisme ne sont pas dans des rapports de pure opposition, ni dans des rapports de pure conciliation, mais dans des rapports dialectiques complexes de ruptures et de continuités.

    Concernant l’assignation et la stigmatisation spécifiques des personnes « handicapées », les relations de ruptures et de continuités sont les mêmes : l’Allemagne nazie barbarisa atrocement les violences validistes modernes, mais elle put aussi s’appuyer sur un fond idéologique eugéniste qui s’était déjà fort développé au sein des divers capitalismes occidentaux. En radicalisant la violence inscrite dans les catégories de base capitalistes, à un niveau à la fois nationaliste et impérialiste, l’Allemagne nazie dévoila aussi tout le potentiel meurtrier de ces abstractions réelles. Ces remarques rendent encore plus nécessaire le dépassement immédiat de la modernité capitaliste. Auschwitz est encore un présent et un avenir possibles tant que ce dépassement n’est pas opéré (on aura vu en 2017 resurgir des camps de concentration, en Tchétchénie, parmi une multitude de désastres meurtriers). L’écrivain Marcel Cohen lui-même, dont la famille a été déportée à Auschwitz, considérant l’interconnexion matérielle existant au sein du capitalisme mondial marchand (via la conteneurisation), et considérant les conséquences effectives de cette interconnexion, dut admettre, dans son livre A des années-Lumières (2013), qu’Auschwitz n’était pas simplement derrière nous, mais était encore très présent, et même encore devant nous, comme futur désastreux, tant que nous n’oserions pas une transformation radicale de l’existant.

    Ainsi, les origines des mouvements en faveur de l'euthanasie des personnes « handicapées » sont antérieures au Troisième Reich. L'un des fondateurs de l'idéologie eugéniste, le britannique Francis Galton, pense dès 1883 une science de « l'amélioration biologique » de l'espèce humaine, et les développements de cette idéologie pourront donner lieu à des principes naturalisant des hiérarchies « raciales » ou « sociales ». Ces pensées eugénistes ont un certain succès en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis dès les années 1920, et des pratiques sociales concrètes sont développées sur ces bases, comme on l'a vu. En Allemagne, déjà en 1905, le fondateur de la « Société de l'hygiène pour la race », Alfred Ploetz, estimait qu'il fallait arrêter les soins aux malades « alcooliques », vénériens, ou issus d'unions consanguines, jugés « non-sélectifs ». En 1920, le juriste Karl Binding et le psychiatre Alfred Hoche défendaient, dans un ouvrage citant Nietzsche et Platon, « l'autorisation de l'annihilation de la vie dénuée de valeur ». Les « fous », les « malades incurables », les « déficients » qualifiés de « semi-humains », d'« esprits morts », ou d'« existences superflues », devaient être, selon ces idéologues, purement et simplement éliminés. Selon ces auteurs, « l'euthanasie contrainte » relèverait d'un acte « compassionnel », conforme à « l'éthique médicale ».

    Dans les années 1920, en Allemagne, et de façon plus générale en Europe et aux Etats-Unis, l'idéologie eugéniste gagna les secteurs anthropologiques, psychiatriques et génétiques. Cette idéologie, accolée au darwinisme social, n'a pas cessé de se développer, jusqu'à aujourd'hui, même si sa dimension meurtrière varie, et même si elle peut prendre parfois des formes apparemment plus « humanistes ». La nécessité fonctionnelle, pour les capitalismes nationaux, cycliquement en crise, de définir des principes sélectifs d'exclusion et d'inclusion, engendre tendanciellement des politiques identitaires, classistes, racistes, validistes ou patriarcales, qui pourront essentialiser des différenciations interindividuelles, ou naturaliser des « déficiences » à abolir, des « capacités » à exploiter, etc. La crise du travail depuis les années 1970, la logique d'atomisation et de responsabilisation des individus à l'ère postmoderne, radicalise ces sélections et exclusions naturalisées, dans le même temps où une idéologie « démocratique » et « humaniste » masque toujours mieux le caractère darwiniste-social de cette organisation sociale.

    Dans la mesure où la logique meurtrière assignante et biologisante de la valeur nationale en crise sera susceptible de s'exporter, elle pourra se disséminer aujourd'hui partout dans le monde. En Birmanie, la relative libéralisation du pays depuis les années 1990 n'empêche pas que les critères économiques de « développement », dans une situation post-coloniale difficile, engageront la fixation d'un Etat national autoritaire et raciste. Dès 1982, une loi nationale détermine des « races nationales ». La minorité musulmane des Rohingyas, exclue par cette loi, sera toujours plus stigmatisée. Sous le gouvernement du président Thein Sein (élu en 2011), jusqu'à aujourd'hui, les Rohingyas subiront des massacres et persécutions atroces : ils subiront stérilisations forcées, refus de soins, destructions de villages, assignations dans des camps de rétention, esclavage, viols et tortures sexuelles commis par des militaires, pogroms et arrestations arbitraires. Ils seront victimes également de véritables meurtres de masse. Certaines régions théâtres de ces violences sont riches en gaz et en pétrole, en pierres précieuses, minerai, bois et potentiel hydraulique. Total, première entreprise française en Birmanie, est suivie par une dixième d'entreprises analogues. Le 28 avril 2014, un rapporteur spécial de l'ONU, déjà, à la London School of Economics and Political, dénonçait en Birmanie un crime contre l'humanité, et des « éléments constitutifs du crime de génocide ». 

    Ces meurtres de masse visant les Rohingyas sont d'abord racistes, et non pas directement validistes. Néanmoins, les pratiques de stérilisations contraintes, de refus de soin, indiquent des assignations typiquement eugénistes, réduisant les Rohingyas à des « déficiences » spécifiques, éventuellement « transmissibles » « de génération en générations » (Galton, Mendel, Spencer, Malthus). La représentation idéologique d'une société conçue comme « corps organique » désireux de « se débarrasser » de « membres pathogènes » peut jouer une fonction importante ici. Dans la mesure où les synthèses religieuses, dans ce contexte (bouddhistes) se surajoutent aux synthèses économiques et sociales, la logique de destruction déterminera à la fois des « inutilités », en un sens pragmatique, et des « impuretés », en un sens « spirituel », ce qui ne fera que barbariser la violence, le fanatisme, et la démence meurtrière.

     

    L'évolution des catégories cliniques validistes au sein de la modernité capitaliste tardive

     

    De façon générale, le système capitaliste industriel définit des « compétences » ou des « déficiences » dites « objectives », qui seraient propres aux individus à insérer dans la productivité sociale, ou à exclure. Comme idéologie naturaliste, l'idéologie bourgeoise devra nier la dimension socialement construite de plusieurs faits sociaux. Le capitalisme naturalisera plusieurs inégalités de fait, en masquant leur origine et leur développement historiquement construits :

    • les inégalités de fait, au niveau sociologique, au sein d'un système scolaire dit « républicain » (ou méritocratique).

      - les inégalités de fait, au niveau de la division internationale du travail, en ce qui concerne les possibilités de « développement » pour chaque pays ;

    • les inégalités de fait, sociales et économiques, entre les hommes et les femmes.

     

     

    La domination validiste fonctionne de la même manière. L'idéologie bourgeoise doit nier le caractère socialement construit des souffrances et « déficiences » des personnes dites « handicapées ». Elle doit nier le fait que les personnes ayant une sensibilité particulière sont « invalidées », puis souffrantes, essentiellement à cause d'un « facteur environnemental » chaotique et délirant, en rien « naturel » et « indépassable », et qui n'est rien d'autre que « le social » tel qu'il est synthétisé par la valeur et le travail abstrait. Autrement dit, l'idéologie bourgeoise doit nier un fait essentiel, tout simplement pour maintenir et consolider la société bourgeoise en tant que telle : elle doit nier le fait que les troubles dits « psychiatriques » développés par les individus accusent avant tout une société morbide, sa démence, son sadisme et son fétichisme aberrants, mais aussi le fait que ces souffrances annoncent avant toute chose la vérité élémentaire selon laquelle leur abolition doit supposer, non pas simplement des soins individualisés, mais aussi l'abolition de tout l'ordre social moderne totalitaire. 

    Une souffrance, lorsqu'elle apparaît, appelle l'abolition de la souffrance. L'ordre médical social s'engage à abolir la souffrance. Mais le trouble dit « psychiatrique » est une souffrance qui devra interpeller cet ordre médical, puis finalement tout l'ordre social, de façon très radicale : il devient très explicite, lorsqu'on est confronté à cette souffrance individuelle spécifique, que seule la transformation radicale, et collective, de l'existant social, pourra la supprimer au sens strict. Tout ordre médical qui ne s'engagerait pas dans cette transformation révolutionnaire s'auto-contredirait (il affirmerait soigner cette souffrance, dans le même temps où il refuserait d'employer les moyens nécessaires pour la soigner, puis la supprimer). Parce que l'ordre médical bourgeois ne tient bien sûr pas du tout ce genre d'engagements révolutionnaires, il devra être accusé continuellement par cette souffrance qui exhibe son impuissance, son hypocrisie et sa duplicité. Cette dimension plus que subversive des troubles dits « psychiatriques », aptes à dévoiler par le fait la totale auto-contraction des systèmes cliniques et sociaux bourgeois, explique aussi peut-être, au moins en partie, pourquoi les « fous » furent aussi violemment réprimés, ou exclus, voire supprimés, au cours de la modernité capitaliste.

    Le « soin » psychiatrique, comme soin déterminé par l'idéologie naturaliste bourgeoise, dispose d'outils, de moyens et de finalités qui sont structurellement marqués par le souci de masquer la dimension socialement construite des troubles ou des « déficiences » mentales, et par le souci de ramener ces troubles à des facteurs « objectifs », organiques, physiologiques, chimiques, « biologiques », etc.

     

    L'isolement physique des patients, dans les institutions spécialisées, est redoublé par une façon de déconnecter leur mal-être de la complexité sociale qui l'a pourtant favorisé, et cette déconnexion clinique se concentre très concrètement dans les diagnostics ou traitements chimiques médicaux qui cristallisent les théories naturalistes du « cerveau », du « comportement statistique », des « gènes », etc.

     

    Dès 1952, corrélativement aux premiers développements « psychopharmacologiques », un ouvrage de diagnostics « officiels » des « troubles mentaux », est publié par l'Association américaine de psychiatrie (APA) : le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders). Le projet est lié au chapitre 5 de la Classification internationale des maladies, diffusée par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) en 1949. C'est ainsi que le DSM, d'abord états-unien, pourra s'internationaliser progressivement, imposant des critères unidimensionnels et nivelants du « soin » à toujours plus de pays (dans le même temps où les conditions de la réification sociale, et les synthèses sociales marchandes tendent à s'homogénéiser partout dans le monde).

    Jusqu'à aujourd'hui, cinq ouvrages du DSM ont été publiés.

    Les DSM I (1952) et II (1968) sont fortement influencés par la psychanalyse, et reprennent la distinction freudienne entre névrose et psychose (l'une et l'autre seraient des exagérations pathologiques d'un état « normal »). Essentiellement, c'est une dynamique de l'intensité des troubles qui est proposée. Le DSM II postulera, conformément à l'homophobie structurelle de la société bourgeoise de son temps, à la fois assignante et encadrante, que l'homosexualité serait un trouble pathologique. Ce postulat homophobe aberrant n'entrait pas du tout en contradiction avec la psychanalyse bourgeoise, mais pouvait même aller dans le sens de sa notion idéologique de « narcissisme ». En 1974, l'APA retire cette mention homophobe des manuels, sous la pression de manifestations de défenseurs de la cause homosexuelle.

    Le DSM III, en 1980, marque une rupture. Le psychiatre états-unien Robert Spitzler, à l'origine du DSM III, développe une classification des « troubles mentaux » comportementaliste et biomédicale, se voulant athéorique, apolitique, « neutre » et « objective ». La psychanalyse est abandonnée, et les critères quantitatifs, censés garantir la « fiabilité » des diagnostics, sont favorisés. Ces évolutions cliniques sont corrélatives à l'émergence de l'ère dite « néolibérale », qui tend à responsabiliser et à atomiser toujours davantage les individus, sur le plan de la consommation ou du travail, mais aussi sur le plan médical. Le naturalisme et l'objectivisme idéologiques se durcissent, dans le même temps où les prises en charges keynésiennes étatiques se dissolvent, et dans le même temps où les luttes collectives émancipatrices s'amenuisent. La tendance à nier toute dimension sociale des « troubles » augmente, au profit d'une notion quantitative, statistique, du « comportement » (coupé de tout ancrage historique et social spécifique), et la réduction de la souffrance à des mécanismes chimiques ou cognitifs abstraits, fonctionnels, s'aggrave.

    En guise d'introduction au DSM III, Spitzer mettra en exergue cette citation d'Alice au pays des merveilles : « À quoi leur sert d'avoir des noms, demanda le Moucheron, s'ils ne répondent pas à ces noms ? — À eux, ça ne leur sert à rien, dit Alice, mais c'est utile, je le suppose, aux gens qui les nomment. Sinon, pourquoi les choses auraient-elles des noms ? » Cette citation dévoile le projet psychiatrique de la modernité tardive de façon éloquente : toujours plus, les patients qui seront « nommés », ou catégorisés, seront dépossédés par de tels noms, catégories, et l'usage de tels noms, de façon assumée, renverra à la propriété exclusive d'un ordre clinique et social qui doit essentiellement encadrer la pathologie psychique, potentiellement « déviante » (mais qui ne voudra jamais, bien sûr, abolir à la racine ses conditions sociales d'émergence).

    Les DSM IV (1994) et V (2013), radicaliseront ces tendances, et multiplieront les catégories psychiatriques.

    Dans son ouvrage de 2016, Psychiatric Hegemony: A Marxist Theory of Mental Illness, Bruce Cohen effectue une analyse matérialiste historique, et anticapitaliste, du DSM I jusqu'au DSM V. Les faits qu'il met en avant seront susceptibles de définir plus précisément l'évolution de la dissociation rationaliste-validiste de la valeur, de 1952 jusqu'aux années 2010. Bruce Cohen montre que la psychiatrie inscrite dans les DSM définit toujours plus les normes socialement acceptables dans la sphère du travail, à l'école, dans la sphère privée, et dans la vie personnelle, dans le même temps où elle masque d'autant mieux sa dimension politique de contrôle, en définissant idéologiquement quelque « objectivité scientifique » des troubles. Cette évolution correspond à une dynamique d'atomisation et de responsabilisation individuelles induites par le processus capitaliste de crise, et par une crise globale du travail, qui s'aggrave à partir des années 1970. Au fil de ce procès, on assiste également à une pathologisation toujours plus assignante de toujours plus d'aspects de la vie, qui n'étaient pas soumis, auparavant, aux évaluations psychiatriques. 

    Comme le montre Bruce Cohen, la terminologie psychiatrique liée au travail évolue notablement : on passe de 10 mentions dans le DSM I à 40 mentions dans le DSM V. Les exigences postmodernes liées à la flexibilité et à la mobilité du travail, les injonctions relatives à l'auto-surveillance, à l'auto-gestion de l'exploitation, mais aussi l'essoufflement des luttes sociales d'ampleur, engagent progressivement l'explication « psychiatrique » de toujours plus de souffrances au travail. En individualisant la question de la souffrance au travail, l'ordre psychiatrique sert un projet social qui consiste à nier les disparités de pouvoir au sein du monde du travail. Chaque travailleur atomisé tend d'abord à remettre en cause sa « santé » individuelle, s'il est confronté à un trouble lié au travail, au lieu d'envisager les facteurs sociaux de ces troubles, et au lieu d'envisager des luttes collectives et confrontations révolutionnaires susceptibles d'abolir la souffrance de la réification en général.

    Dès 1980, les diagnostics relatifs à la « phobie sociale » apparaissent également dans le DSM. Comme l'explique Bruce Cohen, cette évolution pourra déboucher sur la pathologisation de la timidité, de l'inhibition, facteurs de plus en plus « handicapants » dans une société défendant toujours plus l'auto-promotion individuelle, la « pensée positive », le « développement personnel au travail », etc. (selon une logique de responsabilisation personnelle). Les violences sociales, psychiques et symboliques, que subit tout individu sensible et empathique face à un ordre toujours plus psychopathique, affichant un large sourire humiliant et « compétent » lorsqu'il s'agit de licencier et de détruire des vies, produisent des inhibitions et malaises réels, qui tendront néanmoins toujours plus à être ramenés, par les diagnostics psychiatriques « officiels », à des « déficiences » individuelles pouvant être « corrigées » via des soins individuels « adaptés » (on n'envisagera pas une seule seconde, ici, l'abolition pure et simple de la psychopathie sociale en tant que telle, mais on tentera au contraire de la protéger, en responsabilisant ceux qui ne s'y « adapteraient » pas ; pourtant, c'est bien l'abolition de cette psychopathie réifiante, supposant prises de conscience et luttes collectives, qui est le plus urgent, si seulement il s'agit de supprimer la souffrance).

    L'idéologie psychiatrique inscrite dans les DSM tendra aussi à pathologiser l'enfance, éventuellement « inadaptée » en milieu scolaire. Les violences scolaires structurelles, liées à des écarts sociologiques entre élèves, liées à l'enjeu formel « scolaire » moderne de la formation d'une force de travail expoitable dans le futur (soit à l'enjeu de la formation en vue de la réification future), liées à une assignation catégorisante de la jeunesse à la sphère de ce qui est encore « hors-valeur », sont niées d'emblée lorsqu'il s'agit d'individualiser et de pathologiser les « troubles scolaires ». Dans la société états-unienne, qui révèle des structures plus globales, au début du XXème siècle, l'enfant « inadapté scolairement » serait « l'imbécile moral » ; dans les années 1920, il serait affecté par une « encéphalite léthargique » ; dans les années 1950, il souffrirait d'« hyperkinésie » ; dans les années 1970, il souffrirait d'un « dysfonctionnement minime du cerveau » ; aujourd'hui, il développerait un TDAH (trouble du déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité).

    Le TDAH, très diagnostiqué aux Etats-Unis, traduit un souci de contrôle évident, en tant qu'il pathologise et médicalise le comportement dit « indiscipliné » des enfants dans les salles de classe. Il ne s'agira jamais, selon ces évaluations clinique idéologiques, d'abolir les conditions sociales objectives réifiantes qui font de la sphère scolaire une sphère de reproduction des inégalités, et de préparation à la réification et à la dépossession du lien social, faisant potentiellement violence aux enfants et aux jeunes les plus sensibles ou les plus défavorisés, mais il s'agira simplement d'individualiser et de médicaliser les « problématiques », non pas pour protéger l'enfant de l'ordre sadique, mais pour protéger l'ordre sadique des ces enfants « turbulents »... à réintégrer (aberration pure).

    Bruce Cohen note qu'on passera de 8 catégories psychiatriques liées à la jeunesse, dans le DSM I, à 47 catégories, dans le DSM 5. L'ère postmoderne tend à barbariser les atomisations individuelles fonctionnelles dans le monde du travail, et elle barbarise corrélativement, en toute « logique », les violences et assignations soumettant l'enfance, « à mettre au travail ».

    Concernant la répression psychiatrique des femmes, il faut déjà noter que, dès le début du XXème siècle, les femmes résistant aux assignations patriarcales subissaient des hospitalisations d'office, des chirurgies mutilantes, et d'autres mesures punitives sous couvert de « traitement ». Au fil du développement du capitalisme industriel, la psychiatrie pourra assigner les femmes à la « faiblesse de l'esprit », mais aussi déterminer des critères de la « féminité respectable », réduisant les femmes à la fonction maternelle, compassionnelle, domestique. Les femmes dites « déviantes », ne correspondant pas à ces critères, en particulier les femmes issues de la classe ouvrière, furent massivement enfermées, au nom du « soin psychiatrique ».

    La barbarisation de la dissociation sexuelle-patriarcale de la valeur, et le développement de la « double socialisation » des femmes, à l'ère postmoderne, induit un surcroît de pathologisation des comportements féminins « inadaptés » : Bruce Cohen constate ainsi qu'il y avait 4 catégories diagnostiques « féminisées » dans le DSM I, là où il y en aura 24 dans le DSM V. Dans le même temps où les femmes accèdent plus massivement au salariat, les fonctions capitalistes patriarcales doivent les soumettre plus strictement à la vie du foyer et à la « famille », au fil du développement des « doubles socialisations » féminines.

    La pathologisation psychiatrique des femmes défendra l'hétéronormativité, individualisera les souffrances féminines, et tendra de ce fait à empêcher les luttes collectives anti-patriarcales.

    La pathologisation de la protestation tendra également à s'intensifier, entre 1952 et 2013. Les attitudes de luttes ou de résistances, face au sadisme morbide, fétichiste et destructeur, de la modernité capitaliste, qui sont a priori raisonnables et saines (puisqu'elles dénoncent un monde malsain), tendent néanmoins toujours plus à être définies comme « troubles paranoïaques », « déficiences », « délire de persécution », par l'ordre clinique. De façon extrêmement cynique, l'ordre social fétichiste et clinique détermine sa folie meurtrière et réifiante, ainsi que tout individu apte à la supporter ou à collaborer à son développement, comme « état normal ou sain », et il définit tout individu qui viendrait raisonnablement la remettre en cause comme étant « dérangé », « malade », etc. Le contrôle et la soumission par le « soin psychiatrique » des individus révolutionnaires ou « subversifs » est d'autant plus efficace lorsqu'il prend cette forme clinique. L'infantilisation et le déni d'humanité qui accompagnent ces assignations neutralisent et décrédibilisent les luttes sociales de façon plus efficace que les répressions brutales, policières ou militaires.

    Bruce Cohen constate que le nombre de mots/phrases relatifs à la protestation est passé de 11 dans le DSM I à 80 dans le DSM III, puis à 201 dans le DSM V.

    Des courants psychanalytiques, ou des psychiatres dénonçant l'approche statistique ou quantitativiste des catégories cliniques purent s'opposer à la « dérive » comportementaliste ou athéorique du manuel (dès le DSM III), mais cela n'empêche pas le fait qu'il est aujourd'hui massivement utilisé pour décrire et prescrire dans les champs de la psychiatrie postmoderne, au niveau international.

    Au niveau structurel, ces évolutions du « soin » et des catégories psychiatriques traduisent les évolutions sociales liées à la crise du travail (dès les années 1970), et à l'individualisation du lien social, aggravant le fétichisme marchand, la naturalisation des catégories capitalistes, et les dissociations internes à la logique du travail abstrait.

     


     

    La dissociation rationaliste-validiste de la valeur, à l'intersection des diverses dissociations-valeurs : approfondissements


     

    La dépression, le manque d'estime de soi, l'extrême tristesse, peuvent être reliés à un état de précarité, à la fois social et économique. Mais l'explication clinique de la dépression se focalisera sur un « problème cérébral » (déséquilibre en sérotonine). Pourtant, on peut concevoir ce déséquilibre chimique dans le cerveau essentiellement comme un effet, et non comme une cause agissante (cf. Bergson, Canguilhem). En outre, ce déséquilibre chimique ne peut réduire la souffrance, laquelle n'est pas séparable de l'environnement, social et humain. L'approche clinique, par exemple celle qui est induite par le DSM, ne tient pas compte de ce facteur social. Pourtant, la dépossession et la réification induites par des états de grande pauvreté doivent conditionner la qualité singulière de la dépression. La dépression n'est pas non plus séparable de pensées tristes déterminées, propres au parcours singulier et unique de la personne, et donc propres à son histoire sociale et familiale, dans la mesure où le développement psychique intime des individus n'est pas réductible à de pures mécaniques abstraites. Cette dimension qualitative et incommensurable de la souffrance psychique inclut les souffrances liées au travail, à l'exploitation, ou à la précarité vécue.

    La conception clinique formelle qui n'identifie qu'un « problème cérébral » tend à individualiser excessivement la souffrance, voire à responsabiliser la personne, en déresponsabilisant l'ordre social fétichiste, lequel provoque pourtant des inégalités socio-économiques, des états de grande pauvreté, et des états de dépression et d'abattement corrélatifs.

    Par ailleurs, la dépression vécue par une personne issue d'un milieu « favorisé » peut aussi avoir un facteur social négatif : par exemple, la personne souffrante pourrait ici refuser le fétichisme, le sadisme et la psychopathie banalisés dans son « milieu ».

    La dissociation rationaliste-validiste de la valeur est donc fortement liée à la dissociation socio-économique.

    Le développement de la psychiatrie, par ailleurs, sera indissociable du développement moderne du racisme. Des catégories diagnostiques de la « psychiatrie » du XIXème siècle seront explicitement liées à l'esclavagisme colonial. S.L. Cartwright, en 1851, décrit une « maladie », la Dysaestesia Aethiopis, qui affecterait le corps et l'esprit des esclaves, et qui provoquerait une « insensibilité à la douleur » lorsqu'on les punit. Une autre « maladie », la drapétomanie, inciterait les esclaves noirs à « fuir le service » (elle serait causée par un traitement trop « clément », ou par un traitement trop cruel).

    Ces structures racistes de la psychiatrie ne disparaissent pas, mais sont recomposées. Dans les années 1980, une catégorie diagnostique britannique, qui décrit une psychose induite par le cannabis, cible explicitement les communautés migrantes afro-caribéennes. La popularité de ce diagnostic coïncida avec le développement d'émeutes contestant le racisme social structurel. Le fait d'assigner les populations raisonnables, luttant de façon légitime contre un ordre destructeur, à la « toxicomanie » ou à la « déviance psychiatrique » fut un moyen efficace de discréditer ces luttes. La psychiatrie, structurellement, peut servir l'ordre social et politique réifiant soucieux de réprimer ou de décrédibiliser les luttes sociales légitimes s'opposant à sa fureur sadique.

    Par ailleurs, des catégories diagnostiques qui paraissent « générales », « neutres », « athéoriques » ou « apolitiques », pourront avoir un usage social, assignant, spécifique. On constate ainsi qu'aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, les personnes diagnostiquées schizophrènes, jusqu'aux années 1950, sont majoritairement blanches. Mais à partir de 1967, aux Etats-Unis, des émeutes contestant l'ordre raciste se multiplient dans tout le pays. Le mouvement du Black Power s'intensifie. Le DSM II de 1968, se voulant plus scientifique, et « neutre » socialement, put néanmoins (sans que cela soit forcément « volontaire ») exprimer idéologiquement de telles tensions sociales. La « réaction schizophrénique » du DSM I (1952) devait encore susciter compassion et prise en charge relativement « précautionneuse ». Mais la « schizophrénie » du DSM II, plus orientée biologiquement, paraissait aussi plus menaçante, et « nécessitait » la contention. On définissait ici des sous-types « paranoïdes », une hostilité masculinisée, de la violence et de l'agressivité, de façon à pouvoir pathologiser, implicitement, certains mouvements de contestation se développant alors. Dans le même temps où les catégories diagnostiques se disaient plus formellement « biologiques », donc neutre socialement et politiquement, elles exprimaient de façon plus précise un souci de contrôle social (telle est d'ailleurs la dialectique de toute idéologie : au plus elle niera sa fonction sociale d'encadrement, au plus elle assurera efficacement cette fonction). L'ancienne catégorie de « schizophrénie » du DSM I, qui concernait majoritairement des personnes blanches, excentriques ou fragiles, devint une névrose dépressive, ou une mélancolie d'involution, et la nouvelle catégorie de « schizophrénie », spécifiée par le DSM II, fut utilisée en particulier pour « traiter » les jeunes hommes noirs se révoltant (en particulier, à Detroit).

    Encore aujourd'hui, on constate que les taux de placement sans consentement concernant les personnes assignées à une « race » sont plus élevés, dans les pays occidentaux, que ceux qui concernent les personnes ne subissant pas le racisme structurel. Au Royaume-Uni, la catégorie de « personne à haut risque », sera plus susceptible d'être attribuée aux jeunes hommes afro-caribéens ayant été diagnostiqués « schizophrènes »5.

    Sur un autre plan, dans le même temps où les catégories psychiatriques montrent des fonctions sociales de contrôle et d'encadrement déterminées, leur dimension toujours plus « biologisante », « athéorique », « neutre », tend à empêcher toujours plus la prise en considération des vécus singuliers et des parcours personnels. Ainsi, les souffrances très singulières que vivent les personnes ayant subi le racisme structurel dans les sociétés occidentales ne sont pas prises en compte, dans le même temps où on les assigne de façon « neutre » à de simples « dysfonctionnements chimiques ». Pourtant, il va de soi que la souffrance psychique d'une personne ayant subi précarité, violences, oppressions, isolements, parce qu'elle a été assignée à une « race » dévaluante, est extrêmement spécifique, a une dimension biographique et sociale très particulière, et qu'elle doit être prise en considération de façon singulière.

    Il faut aussi noter que l'exportation des catégories psychiatriques du DSM, d'abord adaptées à la société états-unienne, dans les pays du monde les plus divers, peut aussi impliquer la négation des vécus sociaux et culturels singuliers, et des souffrances singulières, à l'intérieur de ces pays. Cette exportation peut se développer via les stratégies de ventes transnationales des grands laboratoires pharmaceutiques. Par exemple, dans les années 2000, le laboratoire GSK, pour lancer au Japon son antidépresseur à base de paroxétine, dut imposer à la société japonaise (qui définissait la dépression comme un trouble très grave, très rare et très spécifique) les critères états-uniens de la dépression. En présentant la dépression comme « rhume de l'âme », ce laboratoire réussit à exporter ce diagnostic. En 2005, les ventes du médicament au Japon avoisinaient les 350 millions de dollars. Ce processus d'imposition des catégories diagnostiques états-uniennes à d'autres pays reposent sur la négation des vécus culturels et sociaux spécifiques. Les patients, insérés dans des relations familiale et culturelles spécifiques, dans des structures de soin spécifiques, lorsqu'ils sont finalement « traités » selon des catégories qui sont en décalages avec ces rapports existants, seront susceptibles de développer des dissociations violentes.

    De même, l'état de stress post-traumatique (ESPT), catégorie diagnostique établie par le DSM III (1980), a fini par s'exporter partout dans le monde, pour décrire l'état des personnes après des catastrophes naturelles, des guerres, voire des génocides. De façon aberrante, les soignants développeront un point de vue d'abord états-unien (mais aussi « biologisant », individualisant le « trouble ») pour traiter les souffrances psychiques découlant des destructions souvent liées à ces impérialismes politiques et économiques (le bourreau est susceptible d’imposer ses critères cliniques pour « soigner » les souffrances qu’il favorise tendanciellement). En outre, des catégories cliniques se voulant « neutres » et sans contenu qualitatif concret sont censées définir les situations les plus diverses et les plus spécifiques (on ne traite pas ici la singularité de la souffrance, qui est pourtant aussi radicale que le caractère exceptionnel des situations vécues). Le psychologue californien Giathra Fernando constata par exemple, après le tsunami ayant touché le Sri Lanka (décembre 2004), que la catégorie ethnocentrique d'ESPT qui était utilisée pour décrire les souffrances des personnes traumatisées était largement inadaptée dans ce contexte, dans la mesure où cette catégorie définissait essentiellement des dysfonctionnements « internes », là où la souffrance vécue par les Sri-Lankais était fortement liée à l'environnement social, et au fait d'avoir été coupé du réseau social.

    Ces exemples indiquent que la dissociation rationaliste-validiste de la valeur est intimement liée à la dissociation raciste de la valeur.

    Les violences validistes auront également une dimension patriarcale explicite. En décembre 2017, Bruce E. Levine, dans son article « The Electrical Abuse of Women: Does Anyone Care? » (« L'abus électrique des femmes : Qui s'en soucie ? ») indiquait que l'électroconvulsivothérapie (ECT) touchait essentiellement les femmes. Ainsi, dans la revue Ethical Human Psychology and Psychiatry (2017),le psychologue John Read et la co-autrice Chelsea Arnold indiqueront ce fait : «L'archétype de la personne qui reçoit l'ECT reste, et ce depuis des décennies, une femme en détresse de plus de 50 ans.» La féministe Kate Millet, dans les années 1990, aura déjà fortement critiqué l'ECT ; plus tard la psychologue Bonnie Burstow développera cette critique (elle sera l'auteure de l'article « Les électrochocs, une violence faite aux femmes », en 2006). 

    Levine établit d'abord le fait que l'efficacité de l'ECT, d'un strict point de vue « scientifique », n'est en rien évidente. Avant 1986, il existait 10 expériences contrôlées par placebo sur l'utilisation de l'ECT pour les personnes souffrant de dépression. Et aucune n'aura établi l'efficacité à long terme du traitement. Après 1986, des études concernant l'ECT existent, mais elles n'auront aucune valeur scientifique, dans la mesure où elles ne seront plus contrôlées par placebo (elles reposeront davantage sur des croyances, attentes, ou autres biais d'évaluations).

    Observer une ECT choque moins aujourd'hui, car on administre une anesthésie, de l'oxygène et un relaxant musculaire à la personne. Mais ces « améliorations procédurales » augmentent le seuil d'attente de la crise, et nécessitent une charge électrique plus élevée et plus longue (elle sera de 100 à 190 volts en moyenne, mais pourra atteindre jusqu'à 450 volts). Les effets de l'ECT sur le cerveau causent toujours autant de dommages, si ce n'est plus : ralentissement du temps de réaction, amnésie rétrograde, etc.

    En 2009, le Journal of Psychiatric Practice notait que 100000 personnes recevaient une ECT aux Etats-Unis, et environ 1 million dans le monde. Bonnie Burstow notait que les femmes subissaient l'ECT 2 à 3 fois plus que les hommes.

    Les souffrances féminines liées aux grandes difficultés vécues dans le foyer privé (qui pourront même s'aggraver au fil du développement postmoderne des « doubles socialisations »), ou les souffrances féminines liées à des abus sexuels, sont régulièrement responsables des états de grande tristesse ou de détresse intense que la psychiatrie nomme « dépression ». Si les antidépresseurs échouent (et ils sont en eux-mêmes insuffisants, car ils réduisent la souffrance à un « dysfonctionnement chimique »), il paraît plus facile et moins coûteux d'avoir recours à une ECT. Et ce malgré le fait que, même selon les critères « scientifiques » élémentaires (contrôles sous placebo), aucune efficacité réelle de l'ECT n'a été vérifiée. Les lésions cérébrales causées par l'ECT, en revanche, sont bien réelles. La racine existentielle et sociale de la souffrance est ici totalement niée, et les structures patriarcales susceptibles de consolider la souffrance sont occultées (et au fond, banalisées, naturalisées). On réduit les souffrances féminines à des déficiences « cérébrales » (et de façon inefficace) au lieu de développer des thérapies soigneuses, attentives aux parcours singuliers des personnes sensibles, indissociables d'un milieu social violentant et maltraitant. Si le patient ou la patiente donne formellement son accord à l'ECT (ce qui fait dire à l'ordre clinique qu'elle n'est pas une démarche autoritaire ou un « abus »), on doit pourtant tenir compte du fait qu'un état de grande détresse psychique peut induire une incapacité à questionner l'autorité ou à résister à ses injonctions. L'ECT peut ressembler à un « choix » fallacieux, qu'on finit par imposer, dans la mesure où des thérapies simplement attentives et soigneuses ne sont tout simplement pas proposées dans ces contextes.

    Jennifer L. Reimer, décédée en avril 2014, proposa une thèse très conséquente en ce qui concerne la relation entre violences validistes et violences patriarcales, thèse intitulée : « Le trouble de la personnalité borderline et le contrôle de la femme subversive » (Reimer : 2009).

    Reimer indique que la catégorie de « trouble de la personnalité borderline » (TPB) est l’une des plus interprétables et floues.

    Comme le dit Reimer, le DSM III (1980) intervient en même temps qu’émerge la société dite « néolibérale », et que se développe une hyper-responsabilisation des individus, non seulement des individus au travail, mais aussi des individus structurellement opprimés ou exclus. Les « troubles de la personnalité » sont fermement établis à cette période. La catégorie psychanalytique d’hystérie (qui était idéologiquement reliée à « l’envie de pénis », à « l’angoisse de castration ») est abandonnée, au profit de la catégorie d’« histrionique », dénotant également une théâtralité dramatique. L’hystérie pathologisait la féminité en soi, puisqu’elle était censée découler du fait de ne pas être un homme. La catégorie « histrionique » prolonge cette pathologisation du féminin. Surtout, ces deux catégories définissent des « troubles féminins » que seul l’ordre gestionnaire clinique masculin pourrait interpréter, décrypter, dévoiler dans sa « pleine vérité ». Le « féminin » aurait été une énigme (une « ironie », dirait Hegel, un « simulacre », dirait Baudrillard), ou encore un « jeu de dupes », que le masculin devait s’empresser de ramener à des interprétations stables et univoques.

    Le TPB est renvoyé à un « comportement dramatique, émotionnel et erratique », et Reimer montre qu’il s’agit d’un trouble catégorisant prioritairement le « féminin » : les femmes, assignées à l’émotionnel, au compassionnel, seraient pathologisées ici parce qu’elles auraient trop exprimé cette « émotivité ». Reimer affirme que les souffrances féminines qu’on associe au TPB peuvent être liées à une « double contrainte » : d’un côté, le comportement féminin socialement « adapté » ou « respectable » supposerait une vie hétérosexuelle « stable », avec un compagnon assigné ; d’un autre côté, les femmes devraient aussi développer une indépendance à l’égard du compagnon, et savoir ne pas trop compter sur lui. L’évolution et l’aggravation de cette « double contrainte » sera évidemment liée à la « double socialisation » des femmes, déjà évoquée, se développant depuis 40 ans (intégration des femmes dans l’exploitation salariale, et assignation maintenue dans la sphère domestique privée). La souffrance socialement construite, dans le DSM, est confondue avec une déficience « objective », renvoyant à des « dysfonctionnement psychiques » « objectifs », que développerait la personne.

    La catégorie de TPB peut définir une « colère » des femmes potentiellement « irrationnelle », « primaire », « destructive », et elle doit être étouffée. Comme catégorie politique (qui s’ignore), elle sera susceptible de pathologiser les femmes subversives, refusant les injonctions patriarcales.

    Reimer indique qu’avant le siècle des « Lumières », les femmes vivant seules (dites ensuite « frigides ») ou encore les femmes ayant des « aventures amoureuses illégitimes » (« trop sexuelles ») pouvaient être considérées comme des sorcières. Le Malleus Malificarum montrait les signes sexuels qui déterminaient qu’une femme était une « sorcière ». Lorsque les « sorcières » n’étaient pas exécutées, elles pouvaient subir des « traitements appropriés » (exorcisme, guérison « spirituelle »). Mais le « guérisseur » pouvait échouer, à cause de l’esprit « démonique » récalcitrant (cf. Usher : 1991). Foucault montra que la catégorie d’hystérie, en 1800, déplaça le champ de la croyance (« sorcellerie ») vers le champ de la science (Foucault : 1965). Les femmes potentiellement déviantes, ou subversives, furent encadrées et catégorisées par la clinique. Les synthèses sociales théocratiques furent remplacées par des synthèses sociales économiques et cliniques. La dimension fonctionnelle et amorale de ces dernières n’abolirent pas le souci de contrôle social, mais tendirent au contraire à l’aggraver, selon un certain point de vue : elle favorisa des auto-assignations plus strictes, et des maximisations ciblées des forces vitales, orientées vers la productivité sociale. 

    L’hystérie définie par les premiers psychanalystes pouvait être liée à la « frigidité » : l’excitation féminine associée à des émotions déplaisantes, l’évitement des hommes sexuellement excités, pouvaient définir des symptômes de l’hystérie féminine (cf. Freud : 1905 : 59).

    Le souci gestionnaire (lié à un souci économique et démographique) de garantir une sexualité féminine hétérosexuelle productive et « viable » est reflété par ces théorisations spécifiques de l’hystérie (même si le « médecin » peut exprimer cette logique sans le savoir lui-même).

    Dans un autre contexte, lors des premiers moments de la clinique, les femmes victimes de viols ou d’agressions sexuelles étaient envoyées à l’asile (on pathologisait ici leur « incapacité » à être excitées par la « sollicitation sexuelle », sans tenir compte des violences insupportables qu’elles avaient subi).

    L’assignation à l’hystérie, comme l’assignation à la sorcellerie, détermine la dimension tendanciellement « déviante » (ou « démoniaque ») de la sexualité féminine, au sein de sociétés patriarcales qui tentent d’encadrer cette sexualité féminine définie idéologiquement comme « source de la vie ». Malgré leurs différences, les synthèse sociales théocratiques et scientifiques-économiques sont analogiquement reliées (de même que la critique du fétichisme marchand suppose chez Marx une analogie religieuse).

    La clinique tardive définit une catégorie diagnostique de TPB qui développe les injonctions inscrites dans ces catégories d’hystérie ou de sorcellerie, et sans remettre en cause leur racine autoritaire et patriarcale : le TPB serait par exemple lié à la promiscuité sexuelle, susceptible de provoquer une impulsivité « autodestructive » (DSM III). Mais ce n’est pas seulement la sexualité féminine qui est subtilement contrôlée avec le diagnostic TPB. Comme le rappelle Reimer, la rage féminine subversive, la colère féministes, peuvent être assignées à la pathologie via cette catégorisation clinique.

    Tout comme l’assignation à la sorcellerie, l’assignation au TPB sera susceptible de cibler non seulement la femme « trop sexuelle », mais aussi la femme « frigide » (telle qu’elle sera aujourd’hui, soumise à la « double socialisation », et à la « double contrainte » corrélative, déjà évoquées).

    Reimer indique que les personnes catégorisées TPB auront très souvent subi des violences ou agressions sexuelles. En 1989, une étude montrait que, parmi un échantillon de personnes diagnostiquées TPB, 81 % d’entre elles avaient subi un trouble sexuel (Bradley : 2007). Ainsi, de façon absolument aberrante, on verra que la catégorie psychiatrique de TPB assigne à la colère pathologique, « irrationnelle », « déviante », des souffrances qui sont tout simplement saines et raisonnables, faisant suite à des chocs et agressions horribles. Une prise en charge réellement soigneuse et attentive des personnes souffrantes, dans ce contexte, est tout simplement impossible, dans la mesure où leur vécu qualitatif singulier est purement nié, et dans la mesure où cette clinique tente avant tout d’étouffer des explosions légitimes qui voudraient se dire. Le TPB, très explicitement, détaille des symptômes, qui seraient propres à un « trouble » essentiellement intérieur (indépendant des interactions sociales) et suppose implicitement qu’il n’est pas forcément important de s’intéresser au passé de la personne pour traiter le « trouble ». Cette catégorie clinique responsabilise tendanciellement des personnes qui ont pu subir des agressions, et qui ne sont en rien responsables de ce fait.

    L’ordre clinique participera du déni de toute une société patriarcale, ici. On a pu se faire une idée de ce déni structurel, de ce négationnisme patriarcal structurel, inscrits dans les instances du soin, de la justice, de l’école et de la famille, en 2017, lors du déferlement de témoignages de femmes, relatifs aux agressions qu’elles avaient subi, dans le contexte de la campagne internationale « Mee Too ». Si ces dynamiques sont encore insuffisantes, elles restent néanmoins nécessaires, et montrent déjà toute l’ampleur du désastre masculiniste moderne.

    Concernant la dissociation sexuelle-patriarcale de la valeur, on a pu voir également qu’elle impliquait une forme d’homophobie et de transphobie structurelles. L’homosexualité ne sera retirée de la Classification mondiale des maladies de l’OMS qu’en 1992. Ce qui n’empêche pas qu’aujourd’hui encore, dans 77 pays, l’homosexualité soit condamnée juridiquement, et considérée comme « déviance », sur un plan clinique ou théologique (Cf. Iran, Arabie Saoudite, Sénégal, Nigeria, etc.).

    Les identités transgenres, quant à elles, restent encore structurellement pathologisées.

    Le « Réseau International pour la Dépathologisation Trans », avant la rédaction du DSM V (2013), écrivit un manifeste pour le retrait de la transsexualité du DSM. Ce texte est encore d’actualité. On citera un extrait de ce manifeste : « Nous dénonçons  publiquement, une fois de plus, la psychiatrisation de nos identités et les graves conséquences du “trouble d’identité sexuel ou de genre” (TIG). De la même façon, nous voulons rendre visible la violence qui s’exerce sur les personnes intersexes à travers les procédés médicaux en vigueur.

    En disant “psychiatrisation” on nomme la pratique qui consiste à  définir et à traiter la transsexualité sous le statut de trouble mental. On fait référence aussi à la confusion entre identités et corps non-normatifs (situés hors de l’ordre culturel dominant) avec identités et corps pathologiques. La psychiatrisation relègue aux institutions médico-psychiatriques le contrôle sur les identités de genres. La pratique officielle de ces institutions, motivée par des intérêts étatiques, religieux, économiques et politiques, travaille sur les corps des personnes en protégeant et en reproduisant le  binarisme stéréotypé “homme-femme”, en faisant passer cette posture exclusive pour une réalité naturelle et “vraie”. Ce binarisme stéréotypé présuppose l’existence unique de deux corps (homme et femme) et associe un comportement spécifique à chacun d’eux (masculin ou féminin), en même temps qu’il a traditionnellement considéré l’hétérosexualité comme la seule relation possible entre les deux. Aujourd’hui, en dénonçant ce paradigme qui a utilisé les  arguments de la biologie et de la nature pour justifier l’ordre social en vigueur, on veut mettre en évidence ses effets sociaux  et mettre fin à ses prétentions politiques.

    Les corps qui ne répondent pas anatomiquement à la classification médicale occidentale en vigueur, sont catalogués sous   les termes d’intersexualité et de transsexualité. Ces classifications sont considérées  par le corps médical comme des pathologies conceptualisées comme une réalité en elle même problématique. Cette classification médicale et l’idéologie du genre que met en pratique la psychiatrie continuent encore aujourd’hui à pathologiser les personnes intersexuées  et Trans’ sans  aucune remise en question (…).

    L’invisibilisation peut même se faire au prix d’une intervention sur un nouveau-né·e intersexe (né·e avec des organes génitaux atypiques mais fonctionnels) au moyen de traitements de normalisation violents et inhumains, comme pour effacer la possibilité de ces corps et refuser l’existence des différences.

    La psychiatrisation  de la transsexualité et de l’intersexualité  sont des processus de normalisation binaire. “Normalisation” puisqu’ils réduisent la diversité à uniquement deux manières de vivre et d’habiter le monde:  les deux seules qui sont considérées statistiquement et politiquement “normales”.

    Nous ne voulons pas nous adapter aux définitions psychiatriques de “homme” et de “femme” pour pouvoir vivre nos identités, et pour que la valeur de nos vies soit reconnue sans avoir à renoncer aux diversités qui nous constituent.

    Nous ne voulons obéir à aucun type de catalogage, ni d’étiquette, ni de définition imposée de la part de l’institution médicale. On réclame notre droit à nous autodéterminer (…).

    La pathologisation de la transsexualité au titre de “trouble de l’identité sexuelle” constitue un dangereux instrument de contrôle et de normalisation. Le traitement de ce trouble se pratique dans diverses Unités d’Identité de Genre dans le monde. L’examen psychiatrique obligatoire suppose des visites régulières afin de tester si on rentre bien dans le rôle social qui est attribué au corps après modifications et divers types de procédés dénigrants qui attentent à nos droits. Dans certains pays, une personne qui souhaite changer son prénom et ses documents officiels ou modifier son corps à l’aide d’hormones ou d’opérations se voit contrainte de passer par des consultations psychiatriques durant en moyenne un an et demi et dont le prix n’est pas négligeable. »

    Concernant la relation qui existe entre les violences âgistes et la dissociation rationaliste-validiste, on notera d’abord que la pathologisation de l’enfance (particulièrement présente aux Etats-Unis, avec le diagnostic de TDAH - « trouble du déficit de l'attention avec hyperactivité ») combine les normalisations induites par les institutions de l’école et celles de la psychiatrie (la famille jouant le rôle d’intermédiaire). L’enfant est d’abord conçu comme futur « adulte » productif (expoitable), « l’adulte » étant ici déjà une notion réifiée et abstraite, un type-standard qui affectera autant cette jeunesse que l’adulte existant. La soumission des adultes au monde gestionnaire et marchand implique des assignations spécifiques touchant les enfants, qui font que ne sont plus prises en compte leurs souffrances singulières et incommensurables. Les pratiques d’isolements, de harcèlements, de marginalisations, que certains enfants peuvent subir dans le groupe scolaire, consolidées par un système hiérarchique de notation, par un système de valorisation excluant, induisent des souffrances émotionnelles très spécifiques, mais la pathologisation psychiatrique de cette enfance pourra nier cette singularité, pour ramener l’enfant qui « résisterait » ainsi à « l’intégration » à des normes-standard issues essentiellement du monde adulte.

    La personne « âgée », quant à elle, sera censée développer des troubles propres à sa « vieillesse », dont la causalité pourrait être par exemple « neurologique ». Mais ces catégories cliniques-formelles (biologisantes) ne tiennent pas compte du fait que l’isolement fonctionnel de ces personnes devenues « inutilisables » (du point de vue la structure marchande) consolide de façon singulière et qualitative ces souffrances, leur confère une tonalité de détresse particulièrement douloureuse, et que les « troubles cognitifs » (ou encore « physiologiques ») réellement vécus ne sont pas dissociables de cette violence sociale. Le traitement clinique et spécialisé des « maladies de la vieillesse » tendra à nier les facteurs sociaux aggravant (isolement, perte tendancielle du lien social ou de l’attention sociale), facteurs sociaux indissociables d’une société productiviste et fétichiste qui valorise les marchandises en tant qu’elle dévalorise aussi les humains qui n’ont plus de fonction « marchande ».  

    La spécificité des handicaps physiques

    Les handicaps physiques dits « non psychiques » sont soumis également à la dissociation rationaliste-validiste de la valeur.

    De façon générale, les personnes étant en situation de handicap physique purent subir tendanciellement les politiques eugénistes modernes. Le développement de la division rationnelle du travail, dans les années 1920, induit des dispositifs d'isolement et d'encadrement plus stricts.

    La dimension « héréditaire » de certaines situations de handicaps physiques peut induire des formes d'assignations génétiques spécifiques, déjà évoquées.

    La dimension acquise (accidents) de certaines situations de handicaps physiques peut induire un passé traumatique, et des souffrances psychiques, pouvant consolider une double dissociation validiste (physique et psychique).

    Les dissociations se renforcent encore et se croisent lorsque la personne assignée à un « handicap » physique subit aussi les dissociations socio-économiques, patriarcales, racistes, ou âgistes de la valeur.

    La souffrance liée au handicap physique a une dimension psychique importante, si bien qu'on ne peut séparer absolument les champs. La personne handicapée physiquement subit un regard social normatif, qui définit une frontière implicite entre le « productif » et « l'improductif ».

    Les assignations comportementalistes jouent leur rôle ici : les réponses typiques aux stimuli standard, dans le monde social adapté à un individu moyen, traversé par le schème comportemental, ne peuvent être celles d'individus qui ne disposeraient des même « facultés » physiques. L'espace comportemental sera un espace implicitement excluant : une personne qui n'a pas l'usage de ses bras ou de ses jambes, par exemple, développe des réponses spécifiques face à la réalité du sol, ou des objets physiques, réponses et adaptations qui ne sont pas prises en compte par la manière dont est structurée l'infrastructure urbaine ; de même, une personne qui n'entend pas ou ne voit pas développe des réponses très spécifiques au milieu, qui sont globalement ignorées par la manière dont s'organise normativement le social ; au plus l'espace de la production de valeur (l'espace du travail) sera lui-même rationalisé et normalisé, au plus ces violences validistes très implicites, que « personne » (de « normal ») n'aperçoit, seront dures.

    Les assignations cognitivistes jouent également un rôle important : par exemples, les fonctions d'attention, de mémoire, de représentation, sont ici surdéterminées par les schèmes visuels et auditifs ; une personne ne voyant, ou n'entendant pas, est structurellement invalidée par ces schèmes, dans le même temps où ces fonctions cognitives sont censées concerner « l'humain comme humain ». De même, ces fonctions invalident aussi implicitement la motricité des individus qui n'ont pas l'usage de leurs bras, ou de leurs jambes, en tant que fonctions fortement capacitistes. L'espace scolaire, productif, social, familial, est toujours plus structuré par ces fonctions cognitivistes implicitement excluantes.

    Pourtant, on peut aussi concevoir un handicap « physique » (mais qui est aussi une souffrance psychologique) comme une façon d'être-au-monde développant des modes de sensibilités et d'adaptation originaux, et non comme pures « déficiences ». Non seulement des formes d'empathie précieuses, mais aussi des formes de sensibilités créatives, peuvent se développer tendanciellement chez les personnes souffrant de ce que la société considère comme un « manque physique ». Mais la structuration rationnellement productive et validiste du social empêche que soit reconnues et valorisées socialement de telles singularités précieuses. Dans une société non-validiste et non productiviste, les individus ayant de telles singularités ne seraient plus nécessairement perçues comme « déficients ».

     

    L'idéologie du « développement personnel » et du « bien-être ». 

    L'idéologie syncrétique « New Age » est issue de la contre-culture états-unienne des années 1960. Elle développa en particulier une relation à un « orientalisme » générique (défini de façon ethnocentrique), et diverses formes d'appropriations culturelles. Plus positivement, elle put traduire un souci d'exprimer idéologiquement certaines formes d'émancipations sociales et culturelles, dans le monde occidental. Mais elle se développa de façon singulière à partir de la fin des années 1980 : la dimension collective de la « rédemption » visée disparut toujours plus, au profit d'un souci individualiste, centré sur la réussite et l'épanouissement personnels. Le « channeling » (communication avec des entités surnaturelles) se diffuse alors particulièrement à cette période. Ainsi que le « développement personnel », s'appropriant par exemple la psychologie analytique de Jung pour promouvoir le bien-être individuel dans le monde marchand. Le « channeling », indissociable d'une mystique idéaliste de création individuelle de « sa propre réalité » reflète la radicalisation d'une tendance sociale : les formes marchandes spectaculaires, induisant une distanciation toujours plus poussée à l'égard du réel, encouragent ces dérangements mentaux « spirituels », ces extases déconnectées, qui refusent désormais la thématisation d'un monde globalement souffrant et réifiant (et qui refusent même tendanciellement son existence tangible et objective). De tels dérangements extatiques traduiront d'abord le « souci » de la conscience gestionnaire (management, marketing), mais celle-ci tentera de les développer dans les divers secteurs du travail exploité ou de la consommation prolétarisée, pour mieux consolider une dépossession « consentie ». A cette dynamique peut aussi correspondre l'essoufflement progressif de luttes collectives anticapitalistes d'ampleur, dans le monde occidental (et le « New Age » des années 1990 ressemblera précisément à une idéologie du « développement personnel » qui pourra consolider l'indifférence à la lutte, le fait de renoncer à transformer socialement le monde, et la résignation individualiste).

    Ces idéologies individualistes seront adaptées au management post-tayloriste, à ses « hiérarchies horizontales » et à son principe de « responsabilité personnelle ».

    L'idéologie marchande du « développement personnel » encourage un travailleur-consommateur type, atomisé, à se connaître soi-même, à valoriser ses talents, à améliorer son niveau de vie, et à réaliser ses rêves et aspirations. Ce consommateur-travailleur standard (une norme d'abord théorique) est sommé de devenir une véritable petite usine auto-gérée, qui doit apprendre à maximiser des capacités productives, à se rendre expoitable de façon « positive » et « épanouie », et à viser le confort personnel le plus égocentrique et le plus individualiste possible. La dynamique idéologique encourage l'inaction collective, et l'insertion complète et acritique dans le monde social synthétisé par le travail abstrait.

    L'idéologie du développement personnel se propage via la diffusion d'un ensemble de manuels, de matériel audio ou vidéo, d'un coaching ciblé, d'un discours publicitaire thématisant le « bien-être » personnel, etc. C'est l'accès à la souffrance singulière de l'aliénation et de la dépossession qui doit devenir toujours plus impossible ici.

    Les assignations induites par l'idéologie du « développement personnel » (« réussite », « connaissance de soi », « talents », « rêves », etc.), sont celles qui soumettent les individus d'abord normés, valides, productifs. Même si elles s'opposent à elles formellement, elles sont pourtant structurées de la même manière que les catégories cliniques qui invalident les personnes dites « handicapées ». Dans un cas comme dans l'autre, on individualise à outrance la personne, on la responsabilise, on la coupe de tout rapport social, et on naturalise ses capacités d'adaptation ou d'inadaptation. Au plus se « développe » l'idéologie du « développement personnel », au plus s'aggrave la dissociation rationaliste-validiste. On l'a vu, les DSM, depuis 1980, traduisent un souci clinique de pathologiser toujours plus d'émotions humaines, et d'encadrer de façon toujours plus autoritaire des « déviances » potentielles. Et c'est précisément depuis les années 1980-1990 que se diffuse toujours plus le « développement personnel » comme idéologie marchande.

    Très paradoxalement, le New Age des années 1960, qui promouvait la folie libre et émancipée (dans le mouvement hippie, par exemple) se transmue en « développement personnel » normatif et assignant, dans les années 1990, qui catégorise et exclut implicitement les « fous », « handicapés », ou « déviants » inadaptés à la « productivité sociale ». Cette récupération traduit la puissance dialectique de la société marchande.

    L'idéologie atomisante du « bien-être » peut aussi induire le développement physique et narcissique de soi, par exemple dans les salles de sport, de fitness, etc. Au plus les individus sont sommés de s'adapter à des normes de santé, de vigueur et à des normes esthétiques rigides et précises (éventuellement diffusées par des images promotionnelles ou spectaculaires-marchandes) au plus, corrélativement, les personnes totalement extérieures à de telles normes, exclues par elles (« handicapées », « malades », ou encore : jugées « laides », « trop grosses », « trop petites », « trop grandes », « trop maigres », etc.) subiront un regard social méprisant, des formes d'isolements et de non-reconnaissances insupportables.

    On ne veut nier ici néanmoins la dimension émancipatrice de certains développements physiques ou spirituels de soi. Mais s'ils impliquent le repli égocentrique sur soi, et l'isolement de ceux qui ne sont pas « normés », de tels « développements » solipsistes n'en sont pas, par définition (ils peuvent devenir des décompositions progressives de soi, exhibant sourire et exclamations « positives », de façon à dissimuler, peut-être, une tendance morbide et une désolation inconsciente plus générales).

    Un développement personnel non validiste et non assignant ne se laisse penser que dans une société en laquelle l'argent, la marchandise, le travail abstrait, la valeur, et l'Etat qui gère ces catégories, auraient été abolis.

     

    1Cf. Canguilhem, Le normal et le pathologique, PUF, 2010, 78/79

    2Cf. L'information psychiatrique, 2011 (vol. 87)

    3Calvez, Marcel, « Les Accusations De Contagion Comme Argument D'exclusion: L'exemple Des Caqueux De Bretagne », Ethnologie française, no 1, t .22,‎ 1992, p. 56–60

    4 Cf. Daniel Kevles, In the name of eugenics: Genetics and the uses of human heredity (New York: Knopf, 1985).

    5 Cf. Keating, F, et. al. (2002) “Breaking the Circles of Fear: A Review of the Relationship between Mental Health Services and African and Caribbean Communities”

    Les « drogues » au fil du développement de la dissociation rationaliste-validiste

    La question des « drogues » au sein du capitalisme éclaire toute la complexité de la dissociation rationaliste-validiste de la valeur, et sa relation avec d'autres formes de dissociations. Pour envisager cette complexité, il faut tenter d'affronter des problématiques diverses, qui semblent parfois antagonistes, ou étanches mutuellement, mais qui ont pour racine commune l'abstraction réelle marchande, à titre de Pharmakon négatif, morbide, ou décomposant (le Pharmakon étant ici compris comme produit qui répond à un désir dissocié, et qui maintient en vie ce qui peut aussi détruire). On envisagera donc la dimension récréative des « drogues », mais aussi militaire, industrielle, politique, clinique, légale et illégale, soignante et destructrice, ainsi que sa fonction de contrôle ou d'empoisonnement encadré, dans certaines situations spécifiques. Ce diagnostic critique débouche sur une interrogation : comment concevoir un souci spirituel de soi non dissocié, un accès à des états modifiés de conscience, dans une société qui aurait dépassé le fétichisme marchand sadique et morbide ?

    Selon un certain point de vue, il semble que certaines substances altérant le psychisme purent induire des créativités inédites. Aux Etats-Unis, le LSD ouvre le champ d'une conscience psychédélique, dans les années 1960-1970, et favorise des formes d'expression collectives, relativement émancipatrices, en particulier dans certains milieux artistiques (rock, pop, cinéma, etc.). Ici, l'ouverture spirituelle n'était pas nécessairement solipsisme et pur repli sur soi « productiviste », mais elle pouvait encore faire surgir, localement et transitoirement, le nouveau comme nouveau, sur le plan des désirs, et un en sens presque « révolutionnaire ». Des pratiques de découvertes spirituelles purent coexister avec une remise en cause radicale de la société de consommation occidentale et de la répression puritaine et patriarcale des désirs.

    Cela étant, ces usages liés à des formes d'émancipation des désirs concernaient essentiellement des individus privilégiés dans la division internationale du travail, et dont la « libération » et la « critique » ne surent remettre en cause fondamentalement cette division internationale coloniale (malgré des velléités universalistes ou cosmopolites réelles). Cette limitation révolutionnaire importante souligne que cette « ouverture du champ de la conscience » n'excluait pas impuissance et repli.

    Jusqu'à aujourd'hui, il n'est jamais exclu que l'usage de certaines substances altérant le psychisme, et ouvrant le champ de la conscience, soit un acte créateur. L'ordre hygiéniste, validiste et puritain qui construit les catégories juridiques et cliniques de « drogue », de « toxicomane », assigne ce dernier à la « déviance » pure et simple (alors que cet ordre légalise et normalise par ailleurs une toxicité psychique et industrielle, fétichiste, quotidienne), et nie bien évidemment cette dimension qualitative des usages. Cette assignation hygiéniste et validiste put aussi envelopper un projet raciste ciblant les afro-caribéens, comme on le voit au Royaume-Uni dans les années 1980, et renvoie à un ordre surveillant et encadrant la jeunesse, isolant ou criminalisant la précarité.

    De façon générale, certaines ouvertures du champ de la conscience, que ce soit dans l'expérience de la « folie » ou dans la consommation de certaines substances altérant le psychisme (ou encore, dans certaines expériences méditatives), si la situation individuelle et collective le permet, ont des potentiels subversifs déterminés : elles peuvent ouvrir les individus à des possibilités de vie personnelle ou sociale nouvelles, à des formes d'empathie ou d'hyperémotivité nouvelles, susceptibles de briser la psychopathie et le solipsisme quotidiens banalisés du monde marchand. Cela est encore plus vrai s'il est possible de sublimer l'expérience en acte collectif, résolu voire révolutionnaire, dans des conditions très déterminées.

    La dimension rituelle de la pratique, le respect de la substance, dans un cadre non industriel et non marchand, favorise bien évidemment la possibilités des usages émancipateurs (à ce titre, l'usage chamanique de l'ayahuasca au sein de certaines populations amazoniennes fournit une illustration intéressante).

    Dans d'autres situations (toujours plus fréquentes aujourd'hui), l'ambivalence systématique des « créations de soi » modernes, insérées dans des catégorisations astreignantes, fait que la folie et les produits consommés enferment ou isolent tendanciellement, et peuvent susciter tristesse, souffrance, empoisonnement, voire désolation.

    Ainsi, l'histoire du LSD éclaire bien cette extrême ambivalence propre à certaines expériences modernes d'ouverture du champ de la conscience, en contexte productiviste. Le LSD, découvert par Albert Hoffmann en 1943, dans les laboratoires Sandoz (à Bâle), fut d'abord un enjeu pour les services secrets et le complexe militaro-industriel états-unien, dès les années 1950 (MK-ultra) : on recherchait un « sérum de vérité ». Des expériences barbares furent développées sur des malades mentaux, des prostituées, des détenus noirs ou politiques (on cherchait à connaître les effets réels du LSD). C'est à la même époque que du LSD fut diffusé dans les milieux artistiques de Greenwich Village, haut lieu de la Beat Generation.

    Cette extrême ambivalence du LSD (substance totalement dissociée, historiquement et socialement), traduit plus largement toute l'ambivalence des « développements » et « créations » en régime capitaliste. De nombreuses pratiques qui semblent avoir un germe émancipateur (ou « créatif ») auront un correspondant assignant, destructeur, et pourront renvoyer à des stratégies de contrôles (parfois extrêmement barbares).

     

    On peut concevoir la consommation localement et transitoirement créative ou artistique du LSD dans les années 1960-1970 (puis plus tard) comme une façon de détourner, de sublimer, un phénomène a priori destructif et négatif (on pouvait faire « l'amour » avec ce qui portait en soi « la guerre »). Il s'agissait d'un « hacking psychédélique ». Mais dialectiquement, on peut aussi considérer qu'une telle sublimation pouvait être à son tour réintégrée dans l'ordre gestionnaire qui avait été détourné, puisqu'il était à la source de la sublimation. Les résistances, toujours ambivalentes, s'insèrent dans cette dialectique.

     

    Ainsi, concernant le LSD, on découvre en 2017 des pratiques nouvelles : des entrepreneurs de la Silicon Valley absorberaient des micro-doses (sans les effets hallucinogènes), pour améliorer leur créativité, leur concentration et leur productivité. Les dialectiques « créatives » peuvent aussi déboucher sur ces pratiques totalement fonctionnelles, mises au service de la « compétence professionnelle ».1

     

    La question relative à ce qu'on appelle « drogues », en contexte productiviste, est particulièrement complexe, car elle est à l'intersection du militaro-industriel, de la clinique, de la pharmaceutique, de la souffrance psychique, de la criminalité, de la misère sociale, et de la création (parfois même artistique). Le développement du produit finit par se complexifier au fil du développement des ces secteurs interconnectés. La dimension morbide des secteurs destructifs qui développent le produit (militaro-industriels, mafieux, par exemple) affecte le produit, et donc les divers usages. L'usage dépendant ou addictif des consommateurs privés dérive aussi du fait que le développement du produit n'est pas indépendant de son insertion dans les secteurs destructifs de l'économie et de la gestion.

    Un fait significatif est à rappeler. Il montre à quel point la notion de « drogue » (illégale) est une construction politique, économique et sociale. Comme le rappelle François-Xavier Dudouet, dans Le grand deal de l'opium. Histoire du marché légal des drogues, les dites « drogues » (comme la morphine, la cocaïne, etc.) sont d'abord massivement vendues de façon légale, par les industries pharmaceutiques, aux hôpitaux, pharmacies et médecins (la clinique parlera de « médication », de « soin », etc.). Les traités internationaux rendant illégal l'usage privé des dites « drogues » pouvaient viser le maintien des monopoles des industries pharmaceutiques de grandes puissances (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France) sur ce secteur très précis. Le marché non-pharmaceutique des « drogues » pouvait menacer de tels monopoles industriels très rentables. Le souci « officiel » de la « sécurité » de la société, le souci clinique et social de « soigner » la dite « toxicomanie », l'addiction, la dépendance, interviennent a posteriori, et peuvent même masquer la justification cynique et pragmatique de cette législation. L'assignation des usagers de produits déterminés à la « déviance », à l'improductivité, est donc recomposée, et reconstruite, et dérive d'une circonstance factuelle et contingente, en partie liée aux monopoles pharmaceutiques industriels. Cette circonstance industrielle et juridique n'empêche pas le fait que, par la suite, le « légal » sera susceptible d'encadrer et de contrôler, de façon sélective, cette sphère illégale ainsi constituée, sphère extrêmement rentable, dont les profits peuvent être, au moins partiellement, captés par les « affaires économiques courantes ». On voit simplement se dessiner ici des nouvelles relations de monopoles et de concurrences, des nouvelles sphères fonctionnelles de la gestion du profit, dont il s'agit de garantir des champs d'autonomie et d'intrication réglés.

    Une même substance peut être dite « médicament » ou « drogue » ; on considérera donc qu'il pourrait parfois « réintégrer » dans l'ordre « sain », ou parfois rendre « déviant », ou détruire, selon les situations. Par un effet de boucle pernicieux les usages assignés à la « déviance », réprimés, surveillés, catégorisés, peuvent devenir des usages souffrants, dépendants, si bien que l'écart entre médication et déviance (ou destruction) paraît toujours plus justifié. Mais selon une autre perspective, la « médication » dévoile ici sa dimension potentiellement destructrice : elle peut aussi devenir un chemin qui mène à d'autres « drogues » (illégales). Les frontières entre le « légal » et « l'illégal », la « médication » et l'empoisonnement, lorsqu'on se penche sur la question des « drogues », exhibent une porosité explicite.

    La législation « anti-drogues » se développe aussi dans un contexte géopolitique déterminé. C'est également dans le contexte des guerres mondiales du XXème siècle que les Etats-Unis imposeront diplomatiquement la législation internationale « anti-drogues ». Entre les années 1920 et 1950, la diplomatie états-unienne obtient l'interdiction, au niveau international, de la vente légale de la cocaïne et de l'héroïne. Cette stratégie pouvait être un moyen d'associer l'Allemagne, ennemi militaire et politique, au crime et à la drogue.

    Sur un plan industriel qui n'est pas simplement « pharmaceutique », les Etats-Unis pouvaient aussi défendre de nouveaux monopoles, face aux puissances concurrentes. Les Etats-Unis, dans le même moment où se développait cette législation internationale anti-drogues, pouvaient lancer de nouveaux marchés « légaux » : boissons énergisantes ou antidouleurs pour les soldats, comprimés de codéine, café instantané, cigarettes industrielles, cannettes d'alcool, tablettes d'amphétamine2. La gestion de la guerre, la concurrence industrielle internationale et le développement d'un secteur de produits addictifs et excitants légaux ne sont pas dissociables de la mise en place de nouvelles stratégies juridiques en ce qui concerne l'usage privé des « drogues ».

    Plus tard, en 1969, la « guerre contre les drogues » mise en place par Nixon a pu devenir l'une des justifications majeures à l'interconnexion des appareils de répression étatiques de toute la planète. Ici encore, des exigences fonctionnelles, relatives à l'homogénéisation transnationale du contrôle politique (militaire et politique) du capitalisme se globalisant, justifient des nouvelles formes de relations entre le « légal » et « l'illégal » constitué, beaucoup plus que le souci du « soin » ou de la « sécurité » affirmé a posteriori, et idéologiquement.

     

    Toutes ces dimensions, pharmaceutiques, géopolitiques, industrielles, répressives, liées à des exigences fonctionnelles globales (monopoles, homogénéisation formelle) indiquent bien la dimension socialement construite de la « drogue » (illégale), au fil du développement des logiques de valorisation transnationales, et de leur encadrement étatique.

     

    Sur un plan plus général, si l'on considère l'usage privé des produits jusqu'à aujourd'hui, on doit aussi constater que cette catégorie négative de « drogue » (« illégale »), aujourd'hui, banalise implicitement, et qualifie implicitement de « viable » ou de « normal » (de « légal ») la consommation de médicaments empoisonnants, de produits industriels agro-alimentaires destructifs, de substances toxiques marchandisées (alcool, cigarettes, sucre, etc.). Elle est une catégorie négative qui justifie finalement, en négatif, l'ensemble même des usages de consommation « normés », alors que ceux-ci sont également extrêmement ambivalents, et potentiellement destructeurs.

    Selon cette perspective, si l'on a maintenant une définition large du mot « drogue », et si l'on considère que le mot « drogue » désigne ce qui empoisonne (et ce qui peut aussi reconstituer en empoisonnant), on peut considérer que, d'un certain point de vue, tout ce qu'on appelle « produit », ou « marchandise », en régime capitaliste, est en soi une drogue. La marchandise, en tant qu'elle produit une mystification de la conscience (fétichisme), est un produit qui altère le psychisme, qui obnubile et décompose psychiquement les individus, en tant que producteurs ou en tant que consommateurs. En outre, en tant que sa production ne vise plus la satisfaction concrète des besoins durables et profonds des individus, la marchandise est en soi toxique. Parce que son obsolescence programmée permet sa rentabilité, la marchandise doit s'user, provoquer manque et frustration, puis addictions et dépendances. Enfin, la marchandise, parce qu'elle comble toujours un désir (c'est la condition de son achat, et donc de la réalisation de sa valeur), produit une positivité, une satisfaction au moins relative, et au moins immédiate. Le mot « drogue » qui ne désigne aujourd'hui que des substances illégales altérant le psychisme est une construction idéologique, si on la compare à cette notion plus générale de drogue (notion plus générale qui renvoie à la marchandise comme Pharmakon décomposant).

    Cette remarque permet d'envisager le fait que, toutes les ambivalences et tous les rapports de décomposition cristallisés par la « drogue » au sens restreint (illégale) éclairent, de façon plus générale, toutes les déterminations négatives, empoisonnantes et aliénantes de la structure marchande. La « drogue » au sens restreint dévoile de façon assez explicite les dissociations de la valeur, et en particulier la dissociation validiste, dans la mesure où elle peut devenir un instrument d'assignation, d'invalidation déterminé.

    La toxicité, voire la létalité des produits s'aggrave dans des situations de grande pauvreté ou de grande précarité (cela ne concerne pas seulement les dites « drogues », d'ailleurs, mais tous les produits de consommation, légaux ou illégaux, « destinés » aux classes précaires, dont les prix sont bas, et dont la toxicité est avérée ; mais lorsqu'il s'agit de « drogues » au sens restreint, la morbidité et la décomposition s'aggravent). Le produit qui détruit peut être associé à une domination économique, mais aussi raciste dans certains cas précis.

    Certes, la dimension émancipatrice, ou créative, dans certaines situations très déterminées, de certains états modifiés de conscience, existe (« conscience psychédélique », etc.). La dissociation validiste, ici, dévalue un désir libérant qui veut se dire (quoique ce désir peut aussi devenir souffrant ou dépendant, selon les cas). Mais les usages et les capacités de destruction du produit varient aussi en fonction des situations sociales et économiques. Dans des situations de grande précarité ou de grave oppression, ce qu'on nomme « drogue » ne semble plus avoir la moindre ambivalence, ni la moindre dimension émancipatrice, mais elle peut apparaître explicitement et clairement comme une peste, comme un produit qui tue et détruit radicalement. Dans ces contextes, la dissociation validiste prend un sens très spécifique.

    Ainsi, l'ancien membre du Black Panther Party et ancien « toxicomane » Michael Cetewayo Tabor, dans son texte « Capitalisme + came = génocide », décrit une situation désastreuse, dans les « ghettos colonisés » de New York, à la fin des années 1960 : en 1969, plus de 900 personnes, dont 210 ayant entre 12 et 15 ans, meurent d'overdose. La majorité sont des Noirs ou des Portoricains. Dans ce contexte, l'héroïne apparaît comme une véritable peste sociale. Tabor dénonce l'insuffisance des ordres officiels de la « prévention » et de la « désintoxication », développant des conceptions psychanalytiques et bourgeoises inadaptées, et incapables de s'attaquer à la racine sociale et politique du phénomène. La catégorie validiste et clinique de « toxicomane », d'ailleurs, enveloppe bien cette individualisation inadaptée du « soin », qui tend à responsabiliser la personne en souffrance et à déresponsabiliser l'ordre marchand, raciste, fétichiste, sadique et morbide.

     

     

    Tabor indique précisément les causes historiques et sociales de l'autodestruction qui s'est développée dans les « ghettos colonisés » de New York, lorsqu'ils ont été touchés par la « peste » de l'héroïne : « En tant que Noirs, nos problèmes sont exacerbés et prennent des dimensions révoltantes, ils sont le résultat de la déshumanisation raciste à laquelle nous sommes soumis. Pour comprendre comment la peste affecte le peuple noir, il nous faut analyser les effets de l'exploitation économique capitaliste et de la déshumanisation raciste. Le programme haineux et sadique d'annihilation de l'humanité des Noirs, initié il y a plus de 400 ans par les esclavagistes cupides et qui s'est poursuivi jusqu'à aujourd'hui de manière tout aussi intense, est délibéré et systématique. Sa fonction est de justifier et de faciliter notre exploitation. Puisque la réalité de notre existence objective semblait confirmer les doctrines racistes de la supériorité blanche et de son antithèse, l'infériorité noire, et puisqu'il nous manquait la compréhension de notre condition, nous avons intériorisé la propagande raciste de nos oppresseurs. Nous avons commencé à croire que nous étions par essence inférieurs aux Blancs. Ces sentiments d'infériorité donnèrent naissance à une haine de soi qui trouve à s'exprimer à travers des comportements autodestructeurs. Notre situation désespérée et misérable, notre sentiment d'impuissance et de désespoir, ont créé dans notre esprit une prédisposition à user de n'importe quelle substance produisant des illusions euphoriques. Nous sommes prêts à prendre tout et n'importe quoi pour souffrir en paix. Nous avons développé un complexe de fuite. Et ce complexe de fuite est autodestructeur. L'oppresseur pervers capitaliste-raciste exploite ces faiblesses psychologiques et émotionnelles pour en tirer tous les bénéfices possibles. L'oppresseur nous incite à nous engager dans tout ce qui est autodestructeur. Nos comportements autodestructeurs et nos penchants pour l'évasion constituent une source de profit pour les capitalistes. En nous affaiblissant, en nous divisant et en nous détruisant, ils renforcent également la puissance de l'oppresseur, lui permettant de perpétuer la domination qu'il exerce sur nous. »

    L'héroïne est un vecteur de cette autodestruction organisée des personnes vivant dans les « ghettos colonisés » de New York, mais Tabor donnera d'autres exemples, très révélateurs : les guerres fratricides des gangs de rue, par lesquelles les individus déchaînent « leur rage, leur frustration, leur désespoir » ; l'attachement « pathologique » à la religion, puissance de consolation imaginaire qui affaiblit la résistance et la lutte réelles ; la consommation effrénée d'alcool, dans les communautés noires, ou soumises au racisme.

    La structure marchande, ici, dévoile toutes ces tendances délirantes et morbides qu'elle entretient, en particulier dans les sphères sociales opprimées : fuite dans le mysticisme et le surnaturel (obnubilations liées à la « valeur » décomposante) ; divisions et conflits au sein des populations qui auraient intérêt à se fédérer pour abolir le système ; fuite dans l'euphorie désespérée, atomisante, et empoisonnante.

    Ce n'est que par la fédération de celles et ceux qui ont été divisés, venant promouvoir et accomplir l'abolition du travail, de la marchandise, de l'argent, de la valeur, de l'Etat, venant abolir la division raciste (mais aussi exploitante, patriarcale et validiste) du travail, que ces autodestructions cesseront d'être, vers l'émancipation et l'incarnation libre de chacun et de chacune. La prise de conscience portée par Tabor, ainsi que son projet d'auto-organisation des populations proprement écrasées (soins, réparations, revendications autonomes) sont susceptibles d'orienter les luttes vers ces finalités émancipatrices.

    On notera ici que la discursivité idéologique associée à la dissociation rationaliste-validiste de la valeur, qui dévalue des « déviances » individuelles lorsqu'elle cible souffrances psychiques, pulsion de mort, ou « toxicomanie », qui considère que le problème se situe au niveau de l'individu (peut-être même au niveau de ses dysfonctionnements « cérébraux », voire de son héritage « génétique »), ne fait que barbariser ces atomisations désertées, ainsi que la domination économique et raciste corrélative.

    Du point de vue d'une théorie critique multifactorielle, il faut savoir ici articuler l'enjeu économique (visée du profit) à l'enjeu étatico-politique (visée du contrôle de populations écrasées, potentiellement « subversives », à maintenir divisées et sous tutelle). Tabor évoque ainsi les relations intimes, et très visibles, entre le capitalisme dit « illégal » (Mafia) et le capitalisme dit « légal » (« hommes d'affaires respectables ») : profits illégaux réinjectés dans les affaires légales, financiers impliqués dans le réseau international du trafic mafieux, reconversion de la Mafia dans des activités légales, etc. Le trafic des drogues illégales étant l'un des plus rentables, au sein de la société capitaliste, les affaires « légales », qui visent d'abord le profit sans qualité, ne peuvent pas ne pas entretenir avec lui des relations intimes. L'ordre étatique répressif, dont les finances dépendent des affaires « légales », a intérêt à encadrer ces complicités souterraines, en opérant des vigilances, répressions et contrôles sélectifs et ciblés. On constate ainsi que l'enjeu lucratif, qui implique un encadrement « légal » sélectif de « l'illégal » (deux notions très relatives) pourra aussi s'harmoniser parfaitement avec l'enjeu politique de contrôle et de mise sous tutelle des populations, enjeu qui est celui de l'ordre juridique et étatique : non seulement il y a du profit à capter tactiquement (et c'est bien ce qui prime), mais si les conséquences sociales de ce commerce sont l'atomisation, la division et l'autodestruction des populations opprimées et potentiellement « subversives », on constate que l'économique et le politique peuvent harmoniser assez bien leurs finalités respectives.