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Maya Andrez Gonzalez et Jeanne Neton, dans leur ouvrage The Logic of Gender, appliquent la notion postonienne de "critique tronquée du capitalisme" à la question de la dualité du sexe et du genre.

A) L'anticapitalisme tronqué sexiste et transphobe

 

Selon Postone, la critique tronquée du capitalisme repose sur le fait qu'on va isoler la dimension abstraite du capitalisme (la valeur, l'argent, la finance), en l'assimilant à la totalité capitaliste, et que l'on va l'opposer à son côté "concret" (travail concret "naturel", valeur d'usage, etc.), en fétichisant ce concret, et en considérant que ce concret constituerait ce qu'il faut "préserver" face à l'abstraction marchande. Il s'agit d'une critique tronquée, dans la mesure où le travail concret et la valeur d'usage ne sont jamais que les opposés complémentaires et indissociables des abstractions du travail abstrait et de la valeur. Travail concret et valeur d'usage ne sont pas des éléments "naturels" qu'il faudrait préserver face à "l'abstraction" du capitalisme, mais sont eux-mêmes des abstractions modernes, constitutives de la totalité capitaliste.

La critique tronquée du capitalisme, au fil de sa fétichisation du concret, tendra également à personnifier l'abstraction de la forme-valeur. Historiquement, les juifs pourront ainsi être assignés à cette forme-valeur, par les capitalismes nationaux, au fil d'une dynamique structurellement antisémite.

Mais il peut exister également une critique tronquée du capitalisme qui fétichise le concret de façon différente. On opposera par exemple la différenciation (binaire) des sexes (définie comme "concrète") à "l'abstraction" du genre. La différenciation des sexes serait définie comme "naturelle", anhistorique, et le genre (construit et dénaturalisé) serait "l'abstraction" historiquement spécifique qui "menacerait" ce "concret". La dualité valeur d'usage/valeur serait ainsi projetée sur la dualité sexe/genre, et le premier pôle (dit "concret") serait ce qu'il s'agit de préserver face à l'abstraction du second. La thèse de Gonzales et Neton souligne ainsi le fait qu'une certaine critique tronquée du capitalisme pourra avoir une dimension intrinsèquement sexiste, mais aussi transphobe (dans la mesure où les personnes transgenres finiraient par devenir la "personnification" de l'abstraction capitaliste, elle-même définie de façon tronquée).

Face à cela, il faut rappeler que la différenciation binaire des sexes, et le "naturalisme" qui l'accompagne, ne constituent en fait pas un "concret" anhistorique et indépassable, mais renvoient à une fixation idéologique très moderne. Le "biologisme" qui la sous-tend est spécifique aux sciences naturelles modernes, mais aussi à une forme de dissociation, au niveau social, qui est propre à la modernité capitaliste. Pour des raisons fonctionnelles, le foyer cesse d'être un lieu de production, avec l'émergence du capitalisme, mais devient un pur lieu de la reproduction. Une sphère publique de la valorisation se constitue, définie comme sphère "masculine", et la sphère privée de la reproduction, définie comme "féminine", devra être dissociée de cette sphère publique (cf. Scholz). Les femmes, qui doivent reproduire la vie (exploitable) dans le foyer privé, seront ainsi assignées à des qualités sensibles, compassionnelles, maternelles, etc., là où les hommes seront assignés à des fonctions rationnelles, compétitives, etc. La différenciation masculin/féminin, dans la modernité capitaliste, et les assignations "naturalistes" qui l'accompagnent, répondent donc à des exigences sociales très historiquement spécifiques, et ne constituent en rien un donné anhistorique et indépassable. La critique tronquée du capitalisme qui définit cette différenciation comme "concret" anhistorique, de façon mystificatrice, défendra donc au fond une forme de capitalisme patriarcal éternel, et ce malgré son "anticapitalisme" affiché.

Dans le même ordre d'idées, K.Hafner associe le "fétichisme de la valeur d'usage" à une dynamique intrinsèquement patriarcale.

 

B) Une certaine "écologie" naturaliste qui défendra cet anticapitalisme tronqué sexiste

 

Une certaine écologie "radicale", qui pourra se dire "anticapitaliste" à l'occasion, pourra se mouvoir dans ce genre d'anticapitalisme tronqué sexiste et transphobe, mais aussi homophobe.

Elle défendra l'idée de "limite naturelle" (la différenciation des sexes, la famille, par exemple), et assignera les personnes transgenres, ou les personnes qui "menaçeraient" la famille à "l'illimitation du capitalisme". Elle fétichisera un "concret" de façon abusive (sans voir que ce concret est déjà une abstraction capitaliste) et personnifiera l'abstraction diabolisée de façon tout autant abusive (la personne transgenre pourra ainsi devenir le "symbole" de cette "illimitation" capitaliste).

Cette critique tronquée n'aperçoit pas le fait que le "familialisme" qu'elle défend est en fait spécifiquement moderne, propre à la valeur-dissociation (patriarcale). Elle défend, sans s'en rendre compte, un capitalisme patriarcal "éternel".

La revue "Limite" s'inscrit dans cette dynamique d'anticapitalisme tronqué, éminemment. Ce genre de démarches prétend dépasser la "confusion" (la "confusion homme/femme", par exemple), alors même qu'elle entretient un confusionnisme idéologique effrayant, par ailleurs (en s'appuyant par exemple sur un idéologue comme Michéa, lequel fait la passerelle entre la "gauche" et l'extrême droite, depuis quelques années).

Quelques citations d'"écologistes" (ou de "technocritiques") contemporains pourront éclairer cette dynamique d'anticapitalisme tronqué sexiste, transphobe (mais aussi homophobe).

 

1. Citations de Pierre Rabhi, un « décroissant » d’aujourd’hui

Pierre Rabhi, à propos de « la » « Famille » :

« Et bien disons la famille, c’est une communauté naturelle, que la vie a établie, de cette façon. Et bien disons qu’il y a le père la mère, les enfants, tout cela représente une communauté, on pourrait dire viscérale, biologique, on ne pourrait pas la récuser. »

 

Pierre Rabhi, à propos du mariage homosexuel :

"Oui, toutes ces nouvelles idées… Il n’en reste pas moins vrai que ce qui n’est pas récusable et que ce qui a été depuis l’origine de l’humanité c’est que l’homme, la femme procréent et ont des enfants et constituent un groupe sociale biologique. Et ça personne ne peut le récuser. Alors on a beau avoir toutes sortes de discours, de théories, de thèses et d’antithèses cela n’enlève rien à cette réalité là."

 

Pierre Rabhi, à propos d’un enfant élevé par un couple homosexuel :

« C’est à dire qu’il risque d’être mis devant un fait accompli d’avoir deux papas et deux mamans et de n’être pas dans ce qu’on appelle la norme. Et quand on dit la norme c’est la norme, on ne peut pas tourner autour du pot, il ne peut pas y avoir de procréation sans un homme et une femme. »

 

Définition de la norme, par Pierre Rabhi :

« La nature elle-même. C’est que pour qu’il y ait procréation, il faut mâle et femelle (...). Une chèvre a besoin d’un bouc, la vache a besoin d’un taureau. Donc ça c’est une loi invariable à laquelle même les homosexuels doivent leur propre existence. »

 

Pierre Rabhi, sur la radio chrétienne RCF Berry, le 21 août 2014

 

 2. Conceptions homophobes et transphobes du collectif « technocritique » de Pièces et main d’oeuvre

 

Le collectif « technocritique » de Pièces et main d’œuvre considère que les transsexuel-le-s/transgenres, que les chirurgiens, disent-ils, « équipent ou débarrassent suivant les cas, d’un pénis détesté ou désiré », que les intersexes, que le dit « lobby LGBT » et que « l’élite gay et lesbienne », qui aurait selon eux la mainmise sur le monde de la mode, et voudrait « imposer l’homonormalité », doivent être associé-e-s à la « dérive » « technologique » moderne, pourquoi pas au projet « transhumaniste » totalitaire.

 

PMO, « Ceci n'est pas une femme. A propos des tordus queer »

 

3. Un positionnement réactionnaire d'un certain écologiste, à l’occasion du débat sur le mariage pour tous

 

"Dans le cas particulier des unions homosexuelles, un enfant pourrait alors avoir officiellement deux mères (et pas de père) ou deux pères (et pas de mère) : le discours légal contredirait alors la réalité de l’existence de deux parents biologiques de sexe différent."

 

"Si le projet de loi devait être adopté, ce serait une négation sidérante de la nature, l’aboutissement consternant de notre société industrielle qui détruit la nature non seulement dans la réalité mais aussi dans les esprits. L’homme se prend pour un démiurge : nucléaire, OGM, nanotechnologies… sans jamais mettre la moindre limite à son action. « No limits », tel est le slogan des ultralibéraux qui définissent le nouveau politiquement correct. "

 

Thierry Jacaud, « La vérité pour tous »

 

4. Citation d'Eugénie Bastié, prônant « l'écologie intégrale » (revue Limite)

 

« Nous essayons de déconstruire cette injustice, et de montrer que christianisme et écologie ne sont pas seulement compatibles, mais indissociables (…) Faites des enfants, pas les courses ! »

 

Bastié, « Faites des enfants, pas les courses », 4 septembre 2015, in : lerougeetlenoir.org

 

5. Propos de Jacques Ellul, « critique de la technique »

 

Ellul, en 1984, dans Les combats de la liberté, considère qu’il faut abandonner l’homosexualité et qu’elle est une perversion et un péché, une sexualité « médiocre » qui serait « destruction de soi et des autres ».

 

6. Propos d'Alexandre Penasse, "objecteur de croissance"

 

"Pour ceux-là, au même titre que l'accumulation infinie du capital relèverait d'un choix de société, le sexe dépendrait aussi seulement d'une décision individuelle. Il n'aurait rien à voir avec le biologique et la naissance (...) La religion du capitalisme libéral a en effet propagé l'idée de l'absence de limites à toutes les sphères de la vie, qu'elles soient économiques ou psychiques."

"La négation de la différence des sexes ne s'inscrit donc pas comme une conséquence de plus du refus des limites propre à nos sociétés libérales ; par la déstructuration de la cellule familiale et la négation de la place du père, différente de celle de la mère, se promeut une forme de subjectivité nouvelle. Celle-ci se refuse à accepter les limites inhérentes à la vie".

 

in : "La décroissance", juillet-août 2019

 

7. Propos de Fabien Ollier, pour le journal "La décroissance"

 

"Les genres seraient multiples et fluides (...) ; le corps n'existerait pas, seule la conscience dominerait, aussi ne devrait-on pas hésiter à métamorphoser cette matière inerte ou cet appareil interchangeable afin de lui donner la forme que l'on voudrait."

Le "transidentitarisme" sera associé par Fabien Ollier à "l'orthodoxie néolibérale".

in : "La décroissance", juillet-août 2019

 

 

 

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