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Les « drogues » au fil du développement de la dissociation rationaliste-validiste

La question des « drogues » au sein du capitalisme éclaire toute la complexité de la dissociation rationaliste-validiste de la valeur, et sa relation avec d'autres formes de dissociations. Pour envisager cette complexité, il faut tenter d'affronter des problématiques diverses, qui semblent parfois antagonistes, ou étanches mutuellement, mais qui ont pour racine commune l'abstraction réelle marchande, à titre de Pharmakon négatif, morbide, ou décomposant (le Pharmakon étant ici compris comme produit qui répond à un désir dissocié, et qui maintient en vie ce qui peut aussi détruire). On envisagera donc la dimension récréative des « drogues », mais aussi militaire, industrielle, politique, clinique, légale et illégale, soignante et destructrice, ainsi que sa fonction de contrôle ou d'empoisonnement encadré, dans certaines situations spécifiques. Ce diagnostic critique débouche sur une interrogation : comment concevoir un souci spirituel de soi non dissocié, un accès à des états modifiés de conscience, dans une société qui aurait dépassé le fétichisme marchand sadique et morbide ?

Selon un certain point de vue, il semble que certaines substances altérant le psychisme purent induire des créativités inédites. Aux Etats-Unis, le LSD ouvre le champ d'une conscience psychédélique, dans les années 1960-1970, et favorise des formes d'expression collectives, relativement émancipatrices, en particulier dans certains milieux artistiques (rock, pop, cinéma, etc.). Ici, l'ouverture spirituelle n'était pas nécessairement solipsisme et pur repli sur soi « productiviste », mais elle pouvait encore faire surgir, localement et transitoirement, le nouveau comme nouveau, sur le plan des désirs, et un en sens presque « révolutionnaire ». Des pratiques de découvertes spirituelles purent coexister avec une remise en cause radicale de la société de consommation occidentale et de la répression puritaine et patriarcale des désirs.

Cela étant, ces usages liés à des formes d'émancipation des désirs concernaient essentiellement des individus privilégiés dans la division internationale du travail, et dont la « libération » et la « critique » ne surent remettre en cause fondamentalement cette division internationale coloniale (malgré des velléités universalistes ou cosmopolites réelles). Cette limitation révolutionnaire importante souligne que cette « ouverture du champ de la conscience » n'excluait pas impuissance et repli.

Jusqu'à aujourd'hui, il n'est jamais exclu que l'usage de certaines substances altérant le psychisme, et ouvrant le champ de la conscience, soit un acte créateur. L'ordre hygiéniste, validiste et puritain qui construit les catégories juridiques et cliniques de « drogue », de « toxicomane », assigne ce dernier à la « déviance » pure et simple (alors que cet ordre légalise et normalise par ailleurs une toxicité psychique et industrielle, fétichiste, quotidienne), et nie bien évidemment cette dimension qualitative des usages. Cette assignation hygiéniste et validiste put aussi envelopper un projet raciste ciblant les afro-caribéens, comme on le voit au Royaume-Uni dans les années 1980, et renvoie à un ordre surveillant et encadrant la jeunesse, isolant ou criminalisant la précarité.

De façon générale, certaines ouvertures du champ de la conscience, que ce soit dans l'expérience de la « folie » ou dans la consommation de certaines substances altérant le psychisme (ou encore, dans certaines expériences méditatives), si la situation individuelle et collective le permet, ont des potentiels subversifs déterminés : elles peuvent ouvrir les individus à des possibilités de vie personnelle ou sociale nouvelles, à des formes d'empathie ou d'hyperémotivité nouvelles, susceptibles de briser la psychopathie et le solipsisme quotidiens banalisés du monde marchand. Cela est encore plus vrai s'il est possible de sublimer l'expérience en acte collectif, résolu voire révolutionnaire, dans des conditions très déterminées.

La dimension rituelle de la pratique, le respect de la substance, dans un cadre non industriel et non marchand, favorise bien évidemment la possibilités des usages émancipateurs (à ce titre, l'usage chamanique de l'ayahuasca au sein de certaines populations amazoniennes fournit une illustration intéressante).

Dans d'autres situations (toujours plus fréquentes aujourd'hui), l'ambivalence systématique des « créations de soi » modernes, insérées dans des catégorisations astreignantes, fait que la folie et les produits consommés enferment ou isolent tendanciellement, et peuvent susciter tristesse, souffrance, empoisonnement, voire désolation.

Ainsi, l'histoire du LSD éclaire bien cette extrême ambivalence propre à certaines expériences modernes d'ouverture du champ de la conscience, en contexte productiviste. Le LSD, découvert par Albert Hoffmann en 1943, dans les laboratoires Sandoz (à Bâle), fut d'abord un enjeu pour les services secrets et le complexe militaro-industriel états-unien, dès les années 1950 (MK-ultra) : on recherchait un « sérum de vérité ». Des expériences barbares furent développées sur des malades mentaux, des prostituées, des détenus noirs ou politiques (on cherchait à connaître les effets réels du LSD). C'est à la même époque que du LSD fut diffusé dans les milieux artistiques de Greenwich Village, haut lieu de la Beat Generation.

Cette extrême ambivalence du LSD (substance totalement dissociée, historiquement et socialement), traduit plus largement toute l'ambivalence des « développements » et « créations » en régime capitaliste. De nombreuses pratiques qui semblent avoir un germe émancipateur (ou « créatif ») auront un correspondant assignant, destructeur, et pourront renvoyer à des stratégies de contrôles (parfois extrêmement barbares).

 

On peut concevoir la consommation localement et transitoirement créative ou artistique du LSD dans les années 1960-1970 (puis plus tard) comme une façon de détourner, de sublimer, un phénomène a priori destructif et négatif (on pouvait faire « l'amour » avec ce qui portait en soi « la guerre »). Il s'agissait d'un « hacking psychédélique ». Mais dialectiquement, on peut aussi considérer qu'une telle sublimation pouvait être à son tour réintégrée dans l'ordre gestionnaire qui avait été détourné, puisqu'il était à la source de la sublimation. Les résistances, toujours ambivalentes, s'insèrent dans cette dialectique.

 

Ainsi, concernant le LSD, on découvre en 2017 des pratiques nouvelles : des entrepreneurs de la Silicon Valley absorberaient des micro-doses (sans les effets hallucinogènes), pour améliorer leur créativité, leur concentration et leur productivité. Les dialectiques « créatives » peuvent aussi déboucher sur ces pratiques totalement fonctionnelles, mises au service de la « compétence professionnelle ».1

 

La question relative à ce qu'on appelle « drogues », en contexte productiviste, est particulièrement complexe, car elle est à l'intersection du militaro-industriel, de la clinique, de la pharmaceutique, de la souffrance psychique, de la criminalité, de la misère sociale, et de la création (parfois même artistique). Le développement du produit finit par se complexifier au fil du développement des ces secteurs interconnectés. La dimension morbide des secteurs destructifs qui développent le produit (militaro-industriels, mafieux, par exemple) affecte le produit, et donc les divers usages. L'usage dépendant ou addictif des consommateurs privés dérive aussi du fait que le développement du produit n'est pas indépendant de son insertion dans les secteurs destructifs de l'économie et de la gestion.

Un fait significatif est à rappeler. Il montre à quel point la notion de « drogue » (illégale) est une construction politique, économique et sociale. Comme le rappelle François-Xavier Dudouet, dans Le grand deal de l'opium. Histoire du marché légal des drogues, les dites « drogues » (comme la morphine, la cocaïne, etc.) sont d'abord massivement vendues de façon légale, par les industries pharmaceutiques, aux hôpitaux, pharmacies et médecins (la clinique parlera de « médication », de « soin », etc.). Les traités internationaux rendant illégal l'usage privé des dites « drogues » pouvaient viser le maintien des monopoles des industries pharmaceutiques de grandes puissances (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France) sur ce secteur très précis. Le marché non-pharmaceutique des « drogues » pouvait menacer de tels monopoles industriels très rentables. Le souci « officiel » de la « sécurité » de la société, le souci clinique et social de « soigner » la dite « toxicomanie », l'addiction, la dépendance, interviennent a posteriori, et peuvent même masquer la justification cynique et pragmatique de cette législation. L'assignation des usagers de produits déterminés à la « déviance », à l'improductivité, est donc recomposée, et reconstruite, et dérive d'une circonstance factuelle et contingente, en partie liée aux monopoles pharmaceutiques industriels. Cette circonstance industrielle et juridique n'empêche pas le fait que, par la suite, le « légal » sera susceptible d'encadrer et de contrôler, de façon sélective, cette sphère illégale ainsi constituée, sphère extrêmement rentable, dont les profits peuvent être, au moins partiellement, captés par les « affaires économiques courantes ». On voit simplement se dessiner ici des nouvelles relations de monopoles et de concurrences, des nouvelles sphères fonctionnelles de la gestion du profit, dont il s'agit de garantir des champs d'autonomie et d'intrication réglés.

Une même substance peut être dite « médicament » ou « drogue » ; on considérera donc qu'il pourrait parfois « réintégrer » dans l'ordre « sain », ou parfois rendre « déviant », ou détruire, selon les situations. Par un effet de boucle pernicieux les usages assignés à la « déviance », réprimés, surveillés, catégorisés, peuvent devenir des usages souffrants, dépendants, si bien que l'écart entre médication et déviance (ou destruction) paraît toujours plus justifié. Mais selon une autre perspective, la « médication » dévoile ici sa dimension potentiellement destructrice : elle peut aussi devenir un chemin qui mène à d'autres « drogues » (illégales). Les frontières entre le « légal » et « l'illégal », la « médication » et l'empoisonnement, lorsqu'on se penche sur la question des « drogues », exhibent une porosité explicite.

La législation « anti-drogues » se développe aussi dans un contexte géopolitique déterminé. C'est également dans le contexte des guerres mondiales du XXème siècle que les Etats-Unis imposeront diplomatiquement la législation internationale « anti-drogues ». Entre les années 1920 et 1950, la diplomatie états-unienne obtient l'interdiction, au niveau international, de la vente légale de la cocaïne et de l'héroïne. Cette stratégie pouvait être un moyen d'associer l'Allemagne, ennemi militaire et politique, au crime et à la drogue.

Sur un plan industriel qui n'est pas simplement « pharmaceutique », les Etats-Unis pouvaient aussi défendre de nouveaux monopoles, face aux puissances concurrentes. Les Etats-Unis, dans le même moment où se développait cette législation internationale anti-drogues, pouvaient lancer de nouveaux marchés « légaux » : boissons énergisantes ou antidouleurs pour les soldats, comprimés de codéine, café instantané, cigarettes industrielles, cannettes d'alcool, tablettes d'amphétamine2. La gestion de la guerre, la concurrence industrielle internationale et le développement d'un secteur de produits addictifs et excitants légaux ne sont pas dissociables de la mise en place de nouvelles stratégies juridiques en ce qui concerne l'usage privé des « drogues ».

Plus tard, en 1969, la « guerre contre les drogues » mise en place par Nixon a pu devenir l'une des justifications majeures à l'interconnexion des appareils de répression étatiques de toute la planète. Ici encore, des exigences fonctionnelles, relatives à l'homogénéisation transnationale du contrôle politique (militaire et politique) du capitalisme se globalisant, justifient des nouvelles formes de relations entre le « légal » et « l'illégal » constitué, beaucoup plus que le souci du « soin » ou de la « sécurité » affirmé a posteriori, et idéologiquement.

 

Toutes ces dimensions, pharmaceutiques, géopolitiques, industrielles, répressives, liées à des exigences fonctionnelles globales indiquent bien la dimension socialement construite de la « drogue » (illégale), au fil du développement des logiques de valorisation transnationales, et de leur encadrement étatique.

 

Sur un plan plus général, si l'on considère l'usage privé des produits jusqu'à aujourd'hui, on doit aussi constater que cette catégorie négative de « drogue » (« illégale »), aujourd'hui, banalise implicitement, et qualifie implicitement de « viable » ou de « normal » (de « légal ») la consommation de médicaments empoisonnants, de produits industriels agro-alimentaires destructifs, de substances toxiques marchandisées (alcool, cigarettes, sucre, etc.). Elle est une catégorie négative qui justifie finalement, en négatif, l'ensemble même des usages de consommation « normés », alors que ceux-ci sont également extrêmement ambivalents, et potentiellement destructeurs.

Selon cette perspective, si l'on a maintenant une définition large du mot « drogue », et si l'on considère que le mot « drogue » désigne ce qui empoisonne (et ce qui peut aussi reconstituer en empoisonnant), on peut considérer que, d'un certain point de vue, tout ce qu'on appelle « produit », ou « marchandise », en régime capitaliste, est en soi une drogue. La marchandise, en tant qu'elle produit une mystification de la conscience (fétichisme), est un produit qui altère le psychisme, qui obnubile et décompose psychiquement les individus, en tant que producteurs ou en tant que consommateurs. En outre, en tant que sa production ne vise plus la satisfaction concrète des besoins durables et profonds des individus, la marchandise est en soi toxique. Parce que son obsolescence programmée permet sa rentabilité, la marchandise doit s'user, provoquer manque et frustration, puis addictions et dépendances. Enfin, la marchandise, parce qu'elle comble toujours un désir (c'est la condition de son achat, et donc de la réalisation de sa valeur), produit une positivité, une satisfaction au moins relative, et au moins immédiate. Le mot « drogue » qui ne désigne aujourd'hui que des substances illégales altérant le psychisme est une construction idéologique, si on la compare à cette notion plus générale de drogue (notion plus générale qui renvoie à la marchandise comme Pharmakon décomposant).

Cette remarque permet d'envisager le fait que, toutes les ambivalences et tous les rapports de décomposition cristallisés par la « drogue » au sens restreint (illégale) éclairent, de façon plus générale, toutes les déterminations négatives, empoisonnantes et aliénantes de la structure marchande. La « drogue » au sens restreint dévoile de façon assez explicite les dissociations de la valeur, et en particulier la dissociation validiste, dans la mesure où elle peut devenir un instrument d'assignation, d'invalidation déterminé.

La toxicité, voire la létalité des produits s'aggrave dans des situations de grande pauvreté ou de grande précarité (cela ne concerne pas seulement les dites « drogues », d'ailleurs, mais tous les produits de consommation, légaux ou illégaux, « destinés » aux classes précaires, dont les prix sont bas, et dont la toxicité est avérée ; mais lorsqu'il s'agit de « drogues » au sens restreint, la morbidité et la décomposition s'aggravent). Le produit qui détruit peut être associé à une domination économique, mais aussi raciste dans certains cas précis.

Certes, la dimension émancipatrice, ou créative, dans certaines situations très déterminées, de certains états modifiés de conscience, existe (« conscience psychédélique », etc.). La dissociation validiste, ici, dévalue un désir libérant qui veut se dire (quoique ce désir peut aussi devenir souffrant ou dépendant, selon les cas). Mais les usages et les capacités de destruction du produit varient aussi en fonction des situations sociales et économiques. Dans des situations de grande précarité ou de grave oppression, ce qu'on nomme « drogue » ne semble plus avoir la moindre ambivalence, ni la moindre dimension émancipatrice, mais elle peut apparaître explicitement et clairement comme une peste, comme un produit qui tue et détruit radicalement. Dans ces contextes, la dissociation validiste prend un sens très spécifique.

Ainsi, l'ancien membre du Black Panther Party et ancien « toxicomane » Michael Cetewayo Tabor, dans son texte « Capitalisme + came = génocide », décrit une situation désastreuse, dans les « ghettos colonisés » de New York, à la fin des années 1960 : en 1969, plus de 900 personnes, dont 210 ayant entre 12 et 15 ans, meurent d'overdose. La majorité sont des Noirs ou des Portoricains. Dans ce contexte, l'héroïne apparaît comme une véritable peste sociale. Tabor dénonce l'insuffisance des ordres officiels de la « prévention » et de la « désintoxication », développant des conceptions psychanalytiques et bourgeoises inadaptées, et incapables de s'attaquer à la racine sociale et politique du phénomène. La catégorie validiste et clinique de « toxicomane », d'ailleurs, enveloppe bien cette individualisation inadaptée du « soin », qui tend à responsabiliser la personne en souffrance et à déresponsabiliser l'ordre marchand, raciste, fétichiste, sadique et morbide.

 

 

Tabor indique précisément les causes historiques et sociales de l'autodestruction qui s'est développée dans les « ghettos colonisés » de New York, lorsqu'ils ont été touchés par la « peste » de l'héroïne : « En tant que Noirs, nos problèmes sont exacerbés et prennent des dimensions révoltantes, ils sont le résultat de la déshumanisation raciste à laquelle nous sommes soumis. Pour comprendre comment la peste affecte le peuple noir, il nous faut analyser les effets de l'exploitation économique capitaliste et de la déshumanisation raciste. Le programme haineux et sadique d'annihilation de l'humanité des Noirs, initié il y a plus de 400 ans par les esclavagistes cupides et qui s'est poursuivi jusqu'à aujourd'hui de manière tout aussi intense, est délibéré et systématique. Sa fonction est de justifier et de faciliter notre exploitation. Puisque la réalité de notre existence objective semblait confirmer les doctrines racistes de la supériorité blanche et de son antithèse, l'infériorité noire, et puisqu'il nous manquait la compréhension de notre condition, nous avons intériorisé la propagande raciste de nos oppresseurs. Nous avons commencé à croire que nous étions par essence inférieurs aux Blancs. Ces sentiments d'infériorité donnèrent naissance à une haine de soi qui trouve à s'exprimer à travers des comportements autodestructeurs. Notre situation désespérée et misérable, notre sentiment d'impuissance et de désespoir, ont créé dans notre esprit une prédisposition à user de n'importe quelle substance produisant des illusions euphoriques. Nous sommes prêts à prendre tout et n'importe quoi pour souffrir en paix. Nous avons développé un complexe de fuite. Et ce complexe de fuite est autodestructeur. L'oppresseur pervers capitaliste-raciste exploite ces faiblesses psychologiques et émotionnelles pour en tirer tous les bénéfices possibles. L'oppresseur nous incite à nous engager dans tout ce qui est autodestructeur. Nos comportements autodestructeurs et nos penchants pour l'évasion constituent une source de profit pour les capitalistes. En nous affaiblissant, en nous divisant et en nous détruisant, ils renforcent également la puissance de l'oppresseur, lui permettant de perpétuer la domination qu'il exerce sur nous. »

L'héroïne est un vecteur de cette autodestruction organisée des personnes vivant dans les « ghettos colonisés » de New York, mais Tabor donnera d'autres exemples, très révélateurs : les guerres fratricides des gangs de rue, par lesquelles les individus déchaînent « leur rage, leur frustration, leur désespoir » ; l'attachement « pathologique » à la religion, puissance de consolation imaginaire qui affaiblit la résistance et la lutte réelles ; la consommation effrénée d'alcool, dans les communautés noires, ou soumises au racisme.

La structure marchande, ici, dévoile toutes ces tendances délirantes et morbides qu'elle entretient, en particulier dans les sphères sociales opprimées : fuite dans le mysticisme et le surnaturel ; divisions et conflits au sein des populations qui auraient intérêt à se fédérer pour abolir le système ; fuite dans l'euphorie désespérée, atomisante, et empoisonnante.

Ce n'est que par la fédération de celles et ceux qui ont été divisés, venant promouvoir et accomplir l'abolition du travail, de la marchandise, de l'argent, de la valeur, de l'Etat, venant abolir la division raciste (mais aussi exploitante, patriarcale et validiste) du travail, que ces autodestructions cesseront d'être, vers l'émancipation et l'incarnation libre de chacun et de chacune. La prise de conscience portée par Tabor, ainsi que son projet d'auto-organisation des populations proprement écrasées (soins, réparations, revendications autonomes) sont susceptibles d'orienter les luttes vers ces finalités émancipatrices.

On notera ici que la discursivité idéologique associée à la dissociation rationaliste-validiste de la valeur, qui dévalue des « déviances » individuelles lorsqu'elle cible souffrances psychiques, pulsion de mort, ou « toxicomanie » (peut-être même au niveau des dysfonctionnements « cérébraux », voire de l'héritage « génétique »), ne fait que barbariser ces atomisations désertées, ainsi que la domination économique et raciste corrélative.

Du point de vue d'une théorie critique multifactorielle, il faut savoir ici articuler l'enjeu économique (visée du profit) à l'enjeu étatico-politique (visée du contrôle de populations écrasées, potentiellement « subversives », à maintenir divisées et sous tutelle). Tabor évoque ainsi les relations intimes, et très visibles, entre le capitalisme dit « illégal » (Mafia) et le capitalisme dit « légal » (« hommes d'affaires respectables ») : profits illégaux réinjectés dans les affaires légales, financiers impliqués dans le réseau international du trafic mafieux, reconversion de la Mafia dans des activités légales, etc. Le trafic des drogues illégales étant l'un des plus rentables, au sein de la société capitaliste, les affaires « légales », qui visent d'abord le profit sans qualité, ne peuvent pas ne pas entretenir avec lui des relations intimes. L'ordre étatique répressif, dont les finances dépendent des affaires « légales », a intérêt à encadrer ces complicités souterraines, en opérant des vigilances, répressions et contrôles sélectifs et ciblés. On constate ainsi que l'enjeu lucratif, qui implique un encadrement « légal » sélectif de « l'illégal » (deux notions très relatives) pourra aussi s'harmoniser parfaitement avec l'enjeu politique de contrôle et de mise sous tutelle des populations, enjeu qui est celui de l'ordre juridique et étatique : non seulement il y a du profit à capter tactiquement (et c'est bien ce qui prime), mais si les conséquences sociales de ce commerce sont l'atomisation, la division et l'autodestruction des populations opprimées et potentiellement « subversives », on constate que l'économique et le politique peuvent harmoniser assez bien leurs finalités respectives.

Dans son texte « Gestion [para]étatique des marchés des drogues et contre-révolution sécuritaire », Mathieu Rigouste décrit précisément les dispositifs de gestion qui articulent l'exploitation coloniale à la répression des résistances potentielles. D'abord, avant l'interdiction des « drogues » au XXème siècle (pour des raisons essentiellement industrielles et (géo)politiques, comme on l'a vu), Rigouste rappelle que la drogue vendue de façon légale avait une double fonction, économique et politique, déjà explicite : au XIXème siècle, par exemple, l'Etat français vend des tonnes d'opium, non seulement pour financer la colonisation, mais aussi pour réprimer les personnes colonisées. Les « drogues » sont interdites en métropole au début du XXème siècle, mais à la même période, les lobbys coloniaux obtiennent leur non-interdiction dans les régies d'opium (Indochine et Océanie) et dans les régies du Kif (Maroc et Tunisie). La perturbation des réseaux turcs et chinois due à la Seconde guerre mondiale engage l'administration française à développer la production d'opium dans les hauts plateaux du Laos. Face aux résistances anticoloniales et aux interdits légaux, le système s'opacifie, mais reste structuré par une sphère para-légale. Le triangle d'or (Asie du Sud-Est) se constitue dans ces conditions, et un circuit militaire et colonial de financement occulte se développe, et perdure jusqu'au départ des Etats-Unis du Viet-Nam, en 1975.

Ces logiques coloniales et économiques occultes s'harmonisent avec une logique politique de contre-insurrection : aux Etats-Unis, le CointelPro (Counter-intelligence Program), une doctrine de contre-insurrection forgée en 1956, s'appropriant partiellement la doctrine de guerre française contre-révolutionnaire (DGR), industrialise la terreur d'Etat : il permit la gestion de la répression sévère du Black Panther Party. Il articula la « guerre à la drogue » (réprimant essentiellement les opprimés ou résistants) à l'industrialisation sécuritaire des prisons (dans un contexte où les détenus noirs développaient des pratiques d'insurrection). Cette « guerre à la drogue » réprimant la précarité et les individus potentiellement « subversifs » coexistait avec l'organisation para-étatique du marché de la cocaïne entre la Colombie et les Etats-Unis. Concernant la France, Rigouste évoque la French Connection, qui se développe après la fin de l'Empire. La French Connection, dans laquelle coexistaient les milieux du banditisme et de l'extrême droite corses et marseillais, fut un réseau d'importation et de transformation d'héroïne dans les laboratoires marseillais, puis d'exportation pour alimenter les réseaux français et nord-américains. L'entreprise Pernod-Ricard servit de couverture à ce trafic international ; le n°2, chargé de l'export international, était Charles Pasqua (entré en 1952 dans le « clan Ricard »). La came se répand dans les quartiers populaires dans le même temps où le capitalisme sécuritaire se développe, et tandis que les révoltes s'amplifient. Pasqua devint député, sénateur, puis conseiller général des Hauts-de-Seine. De 1986 à 1988, il est ministre de l'Intérieur, et de 1993 à 1995 il joue un rôle important dans l'institution d'une « guerre à la drogue et à la criminalité » dans les quartiers populaires.

Rigouste, en ce qui concerne le cas français, considère que la situation pourrait ressembler à ce qui se passe aux Etats-Unis : l'organisation para-étatique et industrielle des trafics de drogue pourrait bien être connectée aux marchés des armes et de la sécurité qui se développent à travers « la guerre à la drogue et à la criminalité. » A cela s'ajouterait une logique de contre-insurrection, susceptible de maintenir sous tutelle chimique et policière des populations périphériques, et potentiellement « subversives ».

Concernant la dissociation rationaliste-validiste de la valeur, une hypothèse se précise, ici : la dite « toxicomanie » (qui peut être considérée par l'ordre clinique comme une « déviance » individuelle), ou les destructions causées par le produit, qui invalident proprement les individus, sur les plans psychique, existentiel, social, légal, peuvent renvoyer à des projets d'invalidation rationnellement structurés, industriellement et idéologiquement organisés : la relation entre « guerre à la drogue », organisation para-légale du marché des produits, et empoisonnement des quartiers populaires montre assez explicitement que la dissociation validiste, ici, est une dissociation qui peut être construite, entretenue, consolidée. La personne invalidée n'est pas victime d'un « accident malheureux », mais elle s'insère dans une machine structurée qui la broie et s'appuie sur ses fragilités.

Dans un tout autre contexte, on notera maintenant que le capitaliste lui-même est également susceptible de consommer des « drogues ». La « drogue » dans les milieux capitalistes peut avoir une fonction spécifique. Dans ces situations le produit peut renforcer le solipsisme, l'énergie aveugle et la psychopathie nécessaires à la « rentabilité » marchande, ou à l'efficacité financière : le témoignage de Jordan Belfort, The Wolf of Wall Street (2007), suggère une relation intime entre la capacité à supporter l'inhumanité du lien social ainsi que le stress au sein des milieux financiers, et la consommation de produits spécifiques (ici, cocaïne et méthaqualone).

Les effets et les usages des produits doivent être distingués en fonction des situations sociales et matérielles vécues. La dimension « récréative » des produits, n'impliquant pas de marginalisation spécifique, peut devenir toujours plus un privilège vécu essentiellement par les personnes ayant des ressources financières conséquentes et un statut social « important ». La criminalisation et l'assignation violente des « toxicomanes » touchent essentiellement les personnes précaires, déjà dévaluées socialement.

D'un certain point de vue, on peut aussi considérer que les « drogues » sociopathiques qu'absorbent les capitalistes sont susceptibles d'exacerber mégalomanie, sadisme et absence d'empathie, qualités indispensables lorsqu'il s'agit d'écraser et de soumettre totalement des populations entières, et de briser des vies. En ce sens, les usages des drogues chez les capitalistes (développant un complexe d'agressivité) ne sont pas indépendants de la manière dont on gère la soumission au produit dans les milieux précaires, prolétaires ou opprimés (complexe d'inhibition, de fuite ou d'autodestruction, largement entretenu par la démence bourgeoise).

Sur un autre plan, certaines dépendances aux substances chimiques peuvent être une réponse à des situations traumatiques. La dimension patriarcale, homophobe ou transphobe de l'invalidation peut être présente. Par exemple, au cours de l'été 1958, l'artiste Lou Reed reçut 24 séances d'électrochocs ; ses parents et son psychiatre tentaient ici de « freiner » son homosexualité (la chanson « Kill your sons », sortie en 1974, évoque cette expérience). A la même période, il doit consommer des médicaments (légaux) qui le rendront très dépendants (amphétamines). Il sortira la chanson Heroin en 1964, avec le Velvet Underground.

 

Le soin autonome des personnes concernées, la lutte révolutionnaire et fédérée, la création émancipée, lorsqu'ils sauront remettre en cause la clinique et à la répression modernes, finiront par abolir la morbidité de tels désirs et de tels besoins de création ou de réparation.

Dans une société en laquelle production ou création n'induiraient pas crime et exploitation, et en laquelle il ne s'agirait plus de stimuler systématiquement les pulsions morbides des individus dans les pratiques de consommation, les biens d'usage ne seraient plus empoisonnants, et ils n'auraient plus à se définir négativement en relation avec la catégorie de « drogue » (illégale). En outre, dans une société qui ne favoriserait plus des situations d'extrême précarité, ou des situations d'oppression, et dans laquelle la re-création de soi ne serait plus soumise à des enjeux tristes et solipsistes (productivité, croissance, rentabilité), la question de l'exploration psychique pourrait être davantage désintéressée, et développée comme fin en soi, pour chacun et chacune. Dans cette situation, le rapport aux expériences, pratiques, consommations, ouvrant le champ de la conscience et de la créativité serait nécessairement radicalement transformé. L'accès à des champs de conscience modifiés ne serait plus implicitement pathologisé, étouffé, réprimé, condamné, ou morbide, mais il pourrait être favorisé de façon de façon non souffrante, de façon épanouissante. Ces créations et modifications du psychisme n'excluraient plus le rapport constructif à l'autre, mais seraient consolidées par lui, et le consolideraient en retour. Elles ne pourraient plus être empoisonnantes, de même qu'elles se développeraient au sein de relations sociales non empoisonnantes.

 


 

 

1 Cf. « Quand la Silicon Valley redécouvre le LSD », in : Les Echos, le 20/08/2017

2Cf. « La poudre de la contre-insurrection », Préface à l'édition mexicaine (2015)

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