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18 mars 2017 6 18 /03 /mars /2017 10:25

Vous trouverez ci-dessous la bibliographie indicative, le sommaire et les premières pages d'un essai intitulé "Combattre le capitalisme totalitaire".

Ci-dessus, les 300 premières pages de Combattre le capitalisme totalitaire, parties 1 et 2 - Marx et Lukàcs, fétichisme et réification (3è partie à paraître).

Et ci-dessus toujours, les 530 premières pages d'Actualités inactuelles (parties 1 à 4), qui est une sorte de développement social et empirique du premier essai (annexes) - partie 5, qui réponde à la question "que faire ?", à paraître.

 

Suivis de 13 articles qui le découpent exhaustivement, d'annexes, et de 5 émissions de radio où je précise, avec A.Paris, divers enjeux (critique dialectique des Lumières, critique de l'antisémitisme d'extrême droite, fédération des luttes, critique de Friot et de Lordon).

 

800 pages environ, écrites par l'auteur de ce site critique.

Bibliographie indicative (à compléter)

I Ecrits critiques

Jappe, Anselm, Les aventures de la marchandise, Paris, Denoël, 2003

Marx, Karl, Grundrisse, Paris, Editions sociales, 1980

Marx, Karl, Contribution à la critique de l’économie politique, Paris, Editions sociales, 1977

Marx, Karl, Capital, première édition, Paris, Editions du Cerf, 1977

Marx, Karl, Capital, Livre I, Paris, Flammarion, 2008

Lukàcs, Georg, Histoire et conscience de classe, Paris, Les éditions de minuit, 2013

Debord, Guy, La Société du Spectacle, Folio, 1992

Henry, Michel, Marx, Gallimard, 1976

II Ecrits

Honneth, Axel, La lutte pour la reconnaissance

Worms, Frédéric, Philosophie du soin

Baudrillard, Jean, La société de consommation

Lordon, Frédéric, Capitalisme, désir et servitude

Lordon, Frédéric, Imperium

Friot, Bernard, L’enjeu du salaire

Morin, Edgar, Introduction à la pensée complexe

Michéa, Jean-Claude : interview dans la Revue-Ballast du 4 février 2015 intitulée : « On ne peut être politiquement orthodoxe ».

Fischbach, Frank, Sans objet. Capitalisme, subjectivité, aliénation,

Stiegler, Bernard, Réenchanter le monde : La valeur esprit contre le populisme industriel

Muray, Philippe, Après l'Histoire (chroniques mensuelles parues dans La Revue des Deux Mondes de janvier 1998 à janvier 2000)

Belhaj-Kacem, Mehdi, Ironie et vérité

Tiqqun, Théorie du Bloom

etc.

Combattre le capitalisme totalitaire.

Le fétichisme marchand, la réification, le spectacle : lorsque l’abstraction devient destruction.

Développer une critique radicale de la valeur, de la marchandise, du travail, de l’argent et de l’Etat, dans les luttes actuelles contre l’exploitation économique, la misère, le patriarcat, le racisme, le colonialisme, et la destruction organisée du vivant.

Benoît Bohy-Bunel

 

 

Sommaire

 

 

Préface

Introduction

 

 

I La critique de la valeur chez Marx, et ses enjeux actuels

 

  1. Les déterminations fondamentales de la marchandise et du travail « contenu » en elle

 

  1. La marchandise : valeur d’usage et valeur
  2. La double nature de la marchandise : une question théorique aux conséquences pratiques certaines
  3. La double nature du travail producteur de marchandises
  4. La question du travail abstrait : un enjeu critique qui pourrait déterminer les luttes
  5. La dualité de la marchandise et du travail : une expression du fétichisme marchand

 

  1. Le fétichisme de la marchandise
  1. La marchandise : simplicité apparente, complexité réelle
  2. La marchandise : une « chose sensible suprasensible »
  3. La critique du fétichisme marchand : une critique de la circulation
  4. La marchandise comme fétiche : une illusion matériellement produite
  5. Le sens de l’occultation fétichiste
  6. L’argent, principe d’achèvement du fétichisme

 

  1. Dénaturaliser la valeur
  1. Les enjeux critiques de la dénaturalisation des catégories capitalistes
  2. La socialité des activités productives dans les sociétés précapitalistes n’est pas la socialité du travail dans les sociétés capitalistes
  3. Tentative d’explication de notre tendance à naturaliser la structure marchande, et critique de cette tendance
  4. Un autre argument décisif pour dénaturaliser les catégories capitalistes
  5. Les enjeux pratiques de cette dénaturalisation des catégories pour la lutte anticapitaliste

 

  1. La richesse dans une société fétichiste
  1. Richesse matérielle et richesse abstraite
  2. Des conséquences désastreuses très réelles liées à ce primat accordé à la richesse abstraite au sein du capitalisme : la valeur comme force impersonnelle hostile qui s’oppose au travailleur
  3. Un autre aspect de l’abstraction capitaliste qui engendre des conséquences objectivement désastreuses : la contradiction entre une réalité finie et un procès économique d’accumulation qui se veut infini
  4. Le mouvement de la richesse abstraite au sein du capitalisme : l’argent comme fin en soi tautologique et formelle

 

Transition : de Marx à Lukàcs

 

II L’approfondissement, le développement, et l’actualisation de la critique lukàcsienne de la valeur, un enjeu théorico-pratique décisif pour les luttes anticapitalistes d’aujourd’hui

  1. La réification selon Lukàcs : un développement et un élargissement du concept marxien de fétichisme, dont les enjeux restent centraux
  1. Présentation du concept lukàcsien de réification
  2. Réification objective et réification subjective

 

  1. L’ approfondissement lukàcsien de la notion de travail abstrait, et ses avantages aujourd’hui du point de vue d’une critique radicale du capitalisme
  1. Travail abstrait et division rationnelle du travail
  2. Dimensions objectives et subjectives de la rationalité calculatrice induite par le travail abstrait

1° Dimensions objectives de cette rationalité calculatrice

2° Dimensions subjectives de cette rationalité calculatrice

  1. Les enjeux et conséquences actuels de ce concept lukàcsien de travail abstrait

 

  1. La dialectique lukàcsienne entre valeur d'usage et valeur, et les puissances critiques que dévoile aujourd’hui la possibilité de son extension
  1. La marchandise et la force de travail dédoublées en valeur et en valeur d’usage
  2. Impuissances de la théorie moderne

1° Une théorie moderne purement formelle, incapable de saisir son contenu

2° L’échec programmé d’une pensée purement formelle qui se voudrait « complexe » ou réellement totalisante.

3° Un autre complément décisif à Lukàcs : la dimension totalitaire du capitalisme en tant qu’il est fondé sur une pure forme abstraite induisant une dissociation-valeur, et ses enjeux actuels.

4° Vacuité de la science économique moderne

5° Impuissance de la philosophie bourgeoise

 

  1. La conscience potentiellement transformatrice des individus objectivement soumis à la réification : la question des « sujets révolutionnaires », et sa complexification aujourd’hui
  1. La situation particulière du prolétariat dans la société capitaliste
  2. La critique par Fischbach de la notion lukàcsienne de réification, et ses limites
  3. La conscience prolétaire est la connaissance de soi de la société marchande, qui est une société qui tend vers son auto-abolition
  4. Une précision importante concernant l’abolition des catégories de l’économie capitaliste
  5. La conscience de soi du prolétaire comme conscience de soi réelle de la société marchande : l’exemple de la plus-value
  6. Penser la lutte aujourd’hui, avec et après Lukàcs. L’organisation et la fédération des « sujets révolutionnaires ». Les vecteurs et les enjeux de la lutte.

 

 

Transition : de Lukàcs à Debord

 

III La critique de la valeur chez Debord et la question de son développement aujourd’hui

  1. Présentation des enjeux

 

  1. La séparation achevée
  1. « Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation »
  2. La lutte anticapitaliste dans le spectacle est-elle possible ?
  3. « Les images qui se sont détachées de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, où l'unité de cette vie ne peut plus être rétablie. »
  4. Critique d’une critique spectaculaire du spectacle
  5. Le spectacle est une vision du monde qui s’est objectivée
  6. L’inversion spectaculaire

 

  1. Debord, une analyse originale de la marchandise, à développer aujourd’hui
  1. Une reprise des analyses marxiennes
  2. Critique de pseudo-critiques du spectacle
  3. La dialectique entre quantité et qualité
  4. La notion de « survie augmentée »
  5. Valeur d’usage et valeur d’échange
  6. Critique d’une critique idéaliste de l’ironie spectaculaire
  1. Valeur d’usage et valeur du point de vue du travail

 

  1. Debord, une réflexion sur le temps : les enjeux de son actualisation et de son extension
  1. La société statique face au temps historique
  2. La temporalité des sociétés bourgeoises et son dépassement
  3. Penser l’entrée des individus dans l’histoire humaine au sens strict

 

La critique de la valeur chez Marx, Lukàcs et Debord : une conclusion

 

Bibliographie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Préface

 

Ce qui suit est une critique radicale du capitalisme. C’est-à-dire une critique radicale des catégories matériellement agissantes propres au capitalisme que sont la valeur, la marchandise, le travail, l’argent en tant qu’argent, et l’Etat gérant l’automouvement apparent de ces catégories. C’est-à-dire une critique radicale du fétichisme marchand, de la réification des sujets sensibles et vivants, et finalement aussi, du spectacle lamentable de ces images promotionnelles répugnantes qui pourrissent les murs des villes et campagnes, et nous envahissent sur des écrans ou des « pages », ou par le biais de « boîtes » automatiques, dans des secteurs de la vie isolée, images qui « représentent » et défendent, protègent, ce qui entretient une misère globale que plus personne n’ignore, une aliénation souffrante et générale, objective et subjective, de façon « fun », « humoristique », « culturelle », « intellectuelle », ou « politique ». Elle propose donc, cette critique, puisqu’elle tend à devenir praxis révolutionnaire, l’abolition pure et simple de ces catégories, de ce fétichisme, de cette réification, de ce spectacle, de cette mystification matériellement et massivement produite, dont le développement dans notre modernité désastreuse et désertique, n’est rien d’autre que le développement du totalitarisme en tant que tel, toujours plus barbare et toujours plus abject, jusque dans sa rationalité, jusque dans sa « fonctionnalité » « neutre » et calculante mêmes, jusque dans sa justification « cool », « spirituelle », « artistique », ou « sympa », et d’ailleurs d’autant plus abject en tant qu’il induit de telles déterminations amorales, froides, indifférentes, ou trivialement délurées, de façon inconséquente, irresponsable et dissociée.

 

  1. Critiquer le capitalisme aujourd’hui : une attitude « banale » ?

 

Certes, « critiquer » le capitalisme aujourd’hui n’est, apparemment, pas une chose originale. La « sauvagerie » du capitalisme est un sujet qui fait couler beaucoup d’encre, et qui permettra à certains experts, ou expertes, ou spécialistes du pouvoir séparé de la pensée et de la pensée séparée du pouvoir, d’obtenir la « reconnaissance » du « public » à peu de frais, dans la mesure où leur « humanisme » exhibé et leur « indignation » d’individus « révoltés » suscitera une sympathie certaine. Mais les « anticapitalistes » aujourd’hui qui auront pignon sur rue sont malheureusement, le plus souvent, des moutons que l’on prend pour des loups, et qui, en critiquant certains aspects isolés du capitalisme (la finance, l’inégale distribution des richesses à rendre « moins inégale » formellement, certaines législations « inappropriées »), sans jamais remettre en cause les fondements mêmes du système (l’exploitation, la propriété privée des moyens de production, la quantification, l’abstraction, le travail, la marchandise, l’argent, la valeur, l’Etat), seront davantage des « altercapitalistes » qui ne s’assument pas, prônant, souvent contre leur gré, quelque « capitalisme à visage humain » (contradiction dans les termes). Ces intellectuel-le-s brillant-e-s, virtuoses du bavardage et de l’enfumage, préféreront d’ailleurs critiquer « radicalement » ce qu’ils ou elles appellent le « néolibéralisme », osant avec fougue et courage le comparer parfois au fascisme lui-même, à la destruction en soi, et n’évoqueront le système matériel qu’est le capitalisme que plus discrètement, comme s’il n’y avait là qu’une question subsidiaire. Cette discrétion à vrai dire n’est pas un hasard, car le projet socio-économique et politique prôné ici est précis : nous ne parlons ici au fond que de vulgaires néo-keynésien-ne-s, qui souhaitent simplement, via quelque interventionnisme étatique approprié, que l’économie capitaliste soit davantage régulée (en particulier la sphère de la finance), et que les richesses soient plus « égalitairement » (ou de façon « moins inégalitaire ») redistribuées, sans que soient remises en cause fondamentalement les logiques d’accumulation, de marchandisation, et de valorisation abstraite des biens. Autrement dit, nous parlons ici d’individus qui feront passer leur désir de « purifier » la logique capitaliste (la logique du travail, de la marchandise, de la valeur, de l’argent, de l’Etat), sans pour autant abolir réellement cette logique, pour quelque « anticapitalisme » en soi (absurdité contradictoire). A dire vrai, loin d’être authentiquement « anticapitalistes », ces individus sont peut-être ceux ou celles qui défendent les plus le capitalisme, ceux ou celles qui souhaitent que le capitalisme, en tant que système fondé sur une définition abstraite de la richesse qui s’accumule ou se conserve, perdure le plus longtemps possible. Car Keynes, leur maître incontesté, avec sa prescription d’une régulation plus stricte ou d’une redistribution dite plus « juste » (ou moins « injuste », plutôt) de la valeur au sein du capitalisme, qui permettait aussi et avant tout aux patrons de faire des profits « réels » à plus long terme, désirait donc avant tout éviter à ce système une crise interne qui le menaçait constamment : la crise des débouchés. Voici donc que nos vedettes de l’« anticapitalisme » aujourd’hui proposent insidieusement un modèle de société qui est le contraire de l’abolition de ce système : elles déplorent le capitalisme « sauvage » (néolibéralisme), mais c’est pour mieux préparer le terrain pour un capitalisme plus « humain », plus « viable », plus « durable », chose qui n’est envisageable ni globalement, ni sur le long terme, ni dans l’absolu de ce fait, comme il va de soi. En France, de telles personnifications de l’imposture écriront volontiers dans le Monde diplomatique, ou viendront parfois grossir les rangs d’Attac, ou du Front de gauche. Certaines, celle qu’on nomme Lordon, par exemple, dans un souci stratégique d’enfumage conséquent, pourront s’accoler au nom de Marx (Capitalisme, désir et servitude), pour mieux dissimuler un néo-keynésianisme dérisoire (« Manifeste des économistes atterrés[1] »). C’est ainsi que Marx devient la caution « radicale » pour des néo-keynésiens qui souhaiteraient faire passer leur petit message social-démocrate ou citoyenniste face à des franges plus « rouges », plus « noires » ou plus sceptiques. Ce genre de confusionnisme est plus qu’à déplorer aujourd’hui, dans la mesure où ce type d’individus « critiques », en se faisant passer pour le summum de la radicalité, et en monopolisant la visibilité, masquent la radicalité conséquente, dont la légitimité est pourtant certaine, dans un monde où la désolation est permanente. On devra donc leur cracher à la figure cette fameuse sentence d’un certain philosophe qui pensait voir plus loin que ce qui était simplement donné : « Le désert croît. Malheur à qui protège le désert ! »

Pour nous, le capitalisme aménagé de façon « néolibérale » ou de façon « keynésienne » (il ne s’agit de toute façon ici que d’idéologies régulatrices et impensées, gestionnaires du désastre, qui ne cibleront jamais la racine du problème posé par la matérialité capitaliste), le capitalisme donc, qu’il soit dit « sauvage », « durable », « équitable », « vert », « soutenable », « démocratique », demeure un projet d’exploitation et de valorisation abstraite en soi délirant et destructeur, en lequel l’argent devient une fin en soi, en lequel les produits de l’activité humaine ne valent qu’en tant qu’ils sont rendus abstraits, non-spécifiques, indifférenciés, en lequel donc nulle conscience et nulle création humaines ou vivantes ne peuvent s’affirmer. Il ne s’agit donc pas de « purifier » les catégories du capitalisme, de les « redistribuer » de façon formellement « moins inégalitaire », très temporairement et très localement, mais bien de les abolir en tant que telles. L’argent comme fin en soi, la valeur comme quantification, le travail comme abstraction, la marchandise comme vectrice de cette abstraction, n’ont pas à être débarrassés de quelques « scories » « pernicieuses » superficielles, mais il s’agit bien de revendiquer leur abolition, si du moins nous souhaitons que tous les désastres que nous déplorons (« écologiques », « diplomatiques », « géopolitiques », « politiques », « sociaux », etc., diront les « expert-e-s », pour parcelliser les dites « problématiques ») ne dégénèrent pas en pure et simple destruction asymptotique, continuellement aggravée, dont le niveau est continuellement rehaussé.

Dans cette mesure, écrire « contre » le capitalisme au sens strict, aujourd’hui, n’est plus si courant, et c’est pourquoi cette tentative de théorie critique est proposée, tentative qui, si elle s’inscrit dans la mouvance d’un collectif critique marxien déjà existant, quoique minoritaire (la critique de la valeur, ou Wertkritik), tente aussi d’élargir parfois la perspective, en évoquant certains textes de la « tradition » philosophique occidentale, souvent pour cibler leurs inconséquences, d’ailleurs.

 

 

 

  1. La situation de la théorie critique dans les luttes anticapitalistes

 

Mais passons à un point plus décisif, quoique dans la continuité de ce qui vient d’être dit. Un pur « théoricien » n’est, a priori, pas en lui-même un « sujet révolutionnaire » de premier ordre. En tant qu’il est issu d’une catégorie sociale privilégiée (les « intellectuels »), et qu’il s’insère souvent dans une « classe » intermédiaire, s’il enseigne ou fait de la « recherche » par exemple, c’est-à-dire dans la « classe » « d’encadrement » du capitalisme (Cf. Alain Bihr[2]), laquelle « bénéficie » assez explicitement de l’exploitation capitaliste et de la domination des individus les plus prolétarisés ou précarisés au sein de la division sociale du travail, nationale ou internationale, voire « gère » même, peut-être parfois malgré elle mais certainement, les instruments de cette exploitation, il paraît d’abord irréaliste d’attendre de lui une forme de solidarité immédiate avec les individus subissant le plus la prolétarisation de leur vie et de leurs activités (et ce même, hélas, si ses discours voudraient affirmer le contraire). Indépendamment de cela, selon un strict matérialisme historique, le théorique reflète a priori simplement la vie active et subjective humaine, en tant qu’effet, mais il ne saurait la modifier structurellement, directement, comme cause agissant sans médiation. De fait, il semble bien que le travailleur ou la travailleuse intellectuelle spécialisée se meut dans une sphère plus superficielle, et moins effective, que celle du travailleur ou de la travailleuse insérée dans des secteurs directement productifs, qui transforme concrètement l’environnement humain et qui détient les instruments concrets de la révolution sociale (grèves, blocages, sabotages, au niveau de secteurs productifs stratégiques, car extorquant de la plus-value). Ces deux simples faits, qui n’en sont fondamentalement qu’un seul, nous enjoignent certainement à rester méfiants à l’égard de toute pure « théorisation » de l’anticapitalisme (et donc à l’égard de nous-mêmes, en l’occurrence). Sur un plan beaucoup plus basique, le langage qui sera utilisé par le théoricien ou la théoricienne spécialisée dans la « critique », est un langage qui inclut un jargon technique, des références livresques, qui imposent immédiatement une violence symbolique aux individus qui ne disposeraient pas des mêmes outils intellectuels (ce qui, au regard des principes égalitaires de l’anticapitalisme, n’est pas vraiment admissible). Néanmoins, il nous semble qu’il serait malvenu de sombrer pour autant dans un anti-intellectualisme primaire. Et qu’il faille donc légitimer la démarche de cet essai qui, comme tout essai « théorique » voulant critiquer radicalement le capitalisme, s’auto-contredit nécessairement quelque peu. Marx lui-même fut un théoricien anticapitaliste de premier ordre, et lui adresser les remarques que nous venons d’adresser à tout geste théorique « critique » serait partiellement juste (et cela se ferait d’ailleurs selon les principes qu’il a exposés lui-même), mais cela ne doit pas se faire sans nuance, car nous parlons là d’un phénomène non binaire, complexe et dialectique. Certes, dans la première partie de son Idéologie allemande, c'est le statut de théoricien-ne spécialisé-e que Marx sape d'emblée apparemment, et il paraît difficile de revaloriser ce statut sur les bases de ce qu'il énonce. Pour autant, Marx ne proposa pas une « philosophie » spéculative abstraite (semblable à celle des Jeunes-Hégéliens, par exemple, tels Feuerbach, Ruge, Strauss, Bauer, ou Stirner, qui croyaient pouvoir changer le monde en changeant simplement les consciences pures, sans modification des structures matérielles de la domination), mais bien, selon la formule de Michel Henry, une « philosophie de la réalité » (de la réalité subjective de la production, ou de la création matérielle de la vie). La formule même de « philosophie de la réalité » semble impliquer certes une contradiction, dans la mesure où la philosophie et la réalité pourraient être interprétées comme étant antithétiques. Néanmoins, c'est justement à travers cette tension que se manifestent le plus clairement les apports marxiens : une théorie qui reconnaît sa dépendance à l'égard d'une praxis qui la conditionne sera celle d'un individu capable par ailleurs de s'engager pratiquement dans le déroulement des affaires humaines, de pluraliser son activité, et de nourrir sa pensée d'un rapport riche et actif au monde. Surtout, une théorie devenue réellement critique d’une réalité qu’elle refuse, aura compris que cette réalité est aussi imprégnée d’idéologies qui se sont matérialisées, qui pourrissent la vie concrète, et que donc la démystification, la dénaturalisation de ces théories non pas seulement reflétantes, mais aussi en retour agissantes, demeure un geste actif, concret, pratique, de même que la parole ou l’écriture sont des gestes du corps qui viennent combattre les gestes d’autres corps qui théorisent pour mieux soumettre les vies, à travers toutes leurs dimensions. C'est à un certain mode de vie que Marx nous invite, où l'effort théorique se joint à un enracinement dans le cours matériel des choses, l'un et l'autre devant se combiner nécessairement. Dire que Marx produit une « philosophie de la réalité », c'est déjà modifier la conception courante du terme de « philosophie » : celle-ci ne serait plus une contemplation pure et désintéressée, mais une implication concrète et dynamique dans la réalité où le corps et ses désirs profonds ne sont pas absents. De ce fait, Marx restera la référence centrale de ce projet, qui se situe donc dans la continuité d’une pratique de militant révolutionnaire susceptible de s’inscrire dans les luttes, et qui n’est donc certes pas suffisant en lui-même, mais qui à la fois n’opère pas une rupture qualitative, ontologique, à l’égard d’un tel militantisme agissant (puisque tout dualisme, tout clivage, toute discontinuité essentialisée n’est jamais qu’idéologique et acritique, la séparation temporaire du krinein de la critique bien comprise, visant une réintégration, une réappropriation, intensive et pleine, en laquelle le séparé est dissous dans la complétude continue et fluide d’une vie qualitativement éprouvée). Les limites d’un tel projet, liées à des formes de conceptualisations complexes, potentiellement excluantes, sont certaines, mais il s’est agi de les minimiser, en développant une certaine clarté du propos (effort peut-être insuffisant, néanmoins). Dans d’autres contextes, de transmission orale par exemple, de toute façon, ces idées peuvent être explicitées de façon plus simple et moins « technique », et il ne s’agit pas de fétichiser l’écrit, qui n’est qu’un mode de transmission parmi beaucoup d’autres, possédant de toute façon une dimension élitiste irréductible. Quant à l’idée qu’être un-e intellectuel-le, ayant ses intérêts d’intellectuel-le, implique une certaine difficulté à agir en solidarité avec les individus subissant l’exploitation concrète la plus dure, il ne faut bien sûr pas la passer sous silence. Mais on n’aura pas encore tout dit pour autant. Car cet intellectuel aura également pu subir la violence de cette société, sous d’autres formes, dans la mesure où son activité, devenue indirectement mais certainement, toujours plus soumise à un productivisme forcené et s’étendant toujours plus, le « prolétarise » également quelque peu (de façon certes beaucoup moins aliénante que ne peut le faire la prolétarisation de la plupart, mais néanmoins réelle), dans la mesure où il aura pu lui-même se retrouver par exemple, antérieurement, dans des situations précaires relatives à des difficultés à s’intégrer dans un système du travail qui rejette toujours plus des formes de résistance critiques à ses normes (RSA, chômage, hôpital, etc.), et il aura pu subir aussi la violence symbolique de ce système, indissociable d’une violence physique massive et insupportable (en devenant fou lui-même, par exemple, étant totalement dissocié et violé par la violence symbolique et réelle extrême que son « désir théorique » perpétue malgré lui), ou encore considérer que sa simple position de « consommateur » dans une grande ville d’un centre impérialiste fait de lui, de façon insupportable, un individu « bénéficiant » directement des guerres et de l’exploitation massive, de la misère entretenue d’enfants, de femmes et d’hommes, dans les pays dits « en voie de développement » ou du « tiers-monde », guerres et misère « produites » en effet « au profit » de cette « consommation », de telle sorte qu’il pourra trouver, lui aussi, un « intérêt » propre dans le fait de dépasser le capitalisme, capitalisme en lequel, de toute façon, en dernière instance, tous les individus sans exception, à divers degrés de misères mais certainement, sont soumis à l’universelle domination impersonnelle impliquée par l’automouvement apparent des marchandises. Par ailleurs, le théorique, comme outil de compréhension et de combat, peut parfois, précisément par souci de conséquence et d’honnêteté, de vérité, de justice, intellectuelles et pratiques, se retourner contre lui-même, contre le « pouvoir » dont il est issu, et trahir sa vocation initiale (l’encadrement) pour promouvoir, dans les idées et dans les faits, des formes d’abolition des cadres autoritaires clivants (et tel est bien le but visé, à travers cet ouvrage).

Quoi qu’il en soit, le « théoricien » ou la « théoricienne » « spécialisée » dans la critique du capitalisme se doit d’affirmer, nous semble-t-il, à la base un principe de modestie, il ou elle se doit de reconnaître que son « travail », en tant que tel, est largement insuffisant, et qu’il est même nuisible s’il prétend à lui seul résoudre tous les conflits concrets et toutes les contradictions matérielles du social qu’il « désigne » (toujours imparfaitement). En tant que cette personne contribue à la lutte, parmi une multitude de contributions, dans un certain domaine qui n’est pas plus privilégié qu’un autre (et qui n’est même pas le plus efficient parmi tous les autres), elle ne « représente » pas la lutte, mais fournit éventuellement des outils théoriques ou rhétoriques aux autres personnes qui veulent sortir du système, qui ne sont rien d’autres que ses camarades. Certains penseurs « critiques » d’aujourd’hui, qui aiment à citer Marx (Friot, Lordon), mais n’auront absolument pas cette modestie de principe, n’aideront en rien la lutte à avancer. Ils ne se préoccupent d’ailleurs pas vraiment de cette « lutte », en tant qu’elle est émancipatrice, puisqu’ils n’ont pas renoncé à leur vocation d’encadrement (bien au contraire : ils voudront encadrer, précisément, le dit « peuple » qu’ils valorisent abstraitement, et de façon démagogique, en promouvant des structures en lesquelles sa « chaîne » sera un peu plus longue, mais pas moins réelle). De façon affligeante, ils supposent, très implicitement mais pas moins réellement, de façon paternaliste, que des universitaires, complètement déconnectés de la dite « multitude » (mot stupide, niais et populiste), « multitude » qu’ils aiment pourtant convoquer dans les paroles, que des universitaires pris dans leur petit monde cloisonné donc, en manipulant des concepts « magiques » (salaire socialisé, régulation, etc.), pourront résoudre toutes les tensions concrètes de la réalité matérielle. De ce fait, ils défendent (sans jamais oser l’affirmer) un aristocratisme des élites intellectuelles, élites qui disposeraient de recettes toutes faites que le dit « peuple » (subsomption formelle indécidable et vide, qui n’est qu’un fantasme de leurs esprits scindés) n’aurait plus qu’à rendre « applicables », aristocratisme ridicule dans la mesure où ils n’auront que le mot « démocratie » à la bouche

Il n’y aura donc dans cet essai aucune « recette » magique, aucune promesse de « Grand Soir », car nous pensons que l’outil théorique est trop limité et trop situé, particularisé, pour avoir de telles prétentions. Cet outil, néanmoins, peut aussi revendiquer sa dimension « artisanale », une forme de « savoir-faire » lui étant propre, qui l’enracine dans un principe quelque peu « matériel », et qui lui conférera peut-être un surcroît de modestie, mais aussi, espérons-le, un surcroît de dignité (voire, de légitimité).

 

La suite, ci-dessous (800 pages)

 

 

[1] Manifeste créé par un groupe d'économistes composé de Frédéric Lordon, donc, de Philippe Askenazy du CNRS ; Thomas Coutrot du conseil scientifique d'Attac ; André Orléan du CNRS et de l'EHESS, président de l'Association Française d'Économie Politique ; Henri Sterdyniak de l'OFCE ; qui, après la crise dite des subprimes, sont « atterrés » de voir que rien n'a changé dans les discours soutenant le libéralisme économique, ni dans les politiques économiques qui ont conduit à cette catastrophe... à suivre dans les pages suivantes.

[2]Cf. Bihr, Alain, Encadrement capitaliste et reproduction du capital : Vers un nouveau paradigme marxiste
des rapports de classes.

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