Penser un éternel retour du même sur le plan cosmologique
Introduction : Deux exemplaires de multivers, l'un spatial, l'autre temporel
1) Dans son ouvrage Des univers multiples, Aurélien Barrau envisage le fait que l'univers pourrait être spatialement infini. Dans cette situation, on retrouverait potentiellement des univers identiques, juxtaposés :
« Si l’espace est infiniment grand, comme le prédit la relativité générale dans deux des trois solutions envisageables en cosmologie (les cas euclidiens et hyperboliques), cela signifie que tout ce qui a une probabilité non nulle de se produire – tout ce qui est possible – doit non seulement se produire mais aussi se reproduire une infinité de fois. Bien qu’ici aucune théorie exotique ni hypothèse scabreuse ne soient convoquées, la manière de penser le monde s’en trouve déjà redessinée. Presque réinventée.
Notre propre existence est, par exemple, possible puisque nous sommes manifestement là. Donc, elle doit, quelque part dans l’espace potentiellement infini de ce multivers, se reproduire. Il est même envisageable de calculer explicitement la distance moyenne à laquelle cela a lieu. Elle est immense mais finie. Nos alter egos sont indiscernables de nous-mêmes. Il doit même exister des « volumes de Hubble », c’est-à-dire des univers, entièrement identiques au nôtre ! Jusque dans le moindre détail. Se produit d’ailleurs à ce stade un phénomène très intéressant : une sorte de perte de déterminisme, à un niveau purement classique (alors que l’apparition d’un aléa intervient généralement suite à des mécanismes quantiques). En effet, ces univers identiques auraient les mêmes passés, mais pas nécessairement les mêmes futurs. Si ces volumes de Hubble grandissent, de nouveaux « objets », en général différents d’une région à l’autre, vont potentiellement y pénétrer et générer des évolutions différentes. Les copies peuvent diverger.
(…)
En intégrant, c’est-à-dire en sommant, sur le volume infini de ce multivers, il est légitime d’attendre des univers extrêmement inégaux. En effet, l’infime parcelle que représente notre propre univers serait loin d’épuiser tous les possibles du multivers, pour la même raison que le système solaire est loin de représenter des exemples de tous les astres et phénomènes qui existent dans notre univers. Certains univers pourraient donc être très denses en diverses formes de matière, d’autres presque vides ou même entièrement vides, d’autres encore n’être composés que de lumière ou que de gaz. Certains seraient pauvres et ternes, d’autres foisonnants de drapés diaprés. Connaissant les lois de la physique, il est même, en principe, possible de calculer les probabilités associées à chacune de ces circonstances et l’abondance relative des univers où elles se produisent. La distance moyenne à laquelle se trouve le premier univers dépourvu d’étoiles, ou bien peuplé uniquement de trous noirs, est théoriquement calculable.
Dans un univers, d’ailleurs, cette discussion vous convainc ! Dans un autre, votre alter ego, copie conforme jusqu’alors, ne parvient pas à s’y résoudre et se détourne du propos. »
Barrau, Des univers multiples, 2, p. 23
2) Aurélien Barrau évoque un réseau de spins, à titre d'hypothèse tenant compte de la gravitation quantique. Cette hypothèse dévoile un univers qui serait, potentiellement, en rebond :
« Tout vient de ce que les effets de gravitation quantique deviennent importants quand la densité de l'univers est très élevée. C'est celle-ci qui détermine l'entrée en jeu de la gravitation quantique et non pas la taille de l'univers (…) qui peut être à tout instant infinie (…).
Le résultat est sidérant : le Big Bang disparaît. Et la singularité initiale n'est pas remplacée par quelque chose qui s'en approche mais par... un autre univers ! Un univers « en amont » du nôtre : non pas un monde ailleurs, mais antérieur. Le Big Bang n'est plus et c'est un Big Bounce, c'est-à-dire un Grand Rebond, qui en tient lieu ici. Le temps s'ouvre vers le passé. L'origine s'effondre et, avec elle, les insurmontables difficultés mathématiques qui l'accompagnent. L'axe temporel est, en quelque sorte, re-symétrisé.
Il est possible que le Big Bounce n'ait pas été unique et que de tels rebonds se soient produits un grand nombre de fois, voire une infinité de fois. C'est alors un multivers cyclique qui se dessinerait. L'intervalle de temps qui sépare ces respirations pourrait être immense ou, en principe, très petit : il n'y a pratiquement aucune limite théorique. Les univers se succéderaient sans nécessairement se ressembler. C'est d'ailleurs en cela qu'il est raisonnable de parler de différents univers se succédant plutôt que d'un unique univers oscillant (ce qui demeurerait également sensé d'un autre point de vue) : presque toute l'information se perd d'un cycle à l'autre. Chaque passage par un rebond est quasiment une remise à zéro.
Presque toute l'information se perd, certes, mais pas nécessairement la totalité de celle-ci. Tenter de mettre en évidence d'infimes traces du rebond, et peut-être même de l'univers qui l'a précédé, est précisément une tâche à laquelle je m'attelle depuis quelques années. »
Barrau, Des univers multiples, 9, pp. 118-120
1. Le multivers temporel n'exclut pas la résurgence d'univers identiques
« Les univers se succéderaient sans nécessairement se ressembler. C'est d'ailleurs en cela qu'il est raisonnable de parler de différents univers se succédant plutôt que d'un unique univers oscillant (ce qui demeurerait également sensé d'un autre point de vue). »
Le multivers de la gravitation quantique ne signifie pas que c'est toujours « le même » univers qui resurgit, indéfiniment. Même si Barrau indique néanmoins que cela pourrait être « sensé », selon un certain point de vue (il l'affirme, il n'y a ici quasiment aucune limite théorique).
Mais Barrau a dit par ailleurs : « Il est possible que le Big Bounce n'ait pas été unique et que de tels rebonds se soient produits un grand nombre de fois, voire une infinité de fois. C'est alors un multivers cyclique qui se dessinerait. » En outre : « Presque toute l'information se perd, certes, mais pas nécessairement la totalité de celle-ci. »
Ici, Barrau réinstalle l'univers au sein d'un principe d'éternité au moins potentiel. Si le nombre de rebonds est potentiellement infini, alors la durée de l'univers, de même, peut être infinie.
On pourrait alors appliquer au multivers temporel de la gravitation quantique le principe que Barrau applique à l'espace (« tout arrive, dans l'infinité spatiale »). D'autant plus que, si une part de l'information se conserve au fil des cycles cosmologiques, cela pourrait signifier que des multivers constitués des « mêmes forces », fondamentalement, pourraient resurgir à l'identique. On se permettra dès lors de détourner une phrase d'Aurélien Barrau, pour mettre en avant une logique qu'il applique à l'infinité spatiale, mais qu'il pourrait tout autant appliquer à l'infinité temporelle, au moins d'un point de vue métaphysique : « Si le temps est infiniment grand, et cela n'est pas incompatible avec le modèle d'un « univers en rebond », cela signifie que tout ce qui a une probabilité non nulle de se produire – tout ce qui est possible – doit non seulement se produire mais aussi se reproduire une infinité de fois. Bien qu’ici aucune théorie exotique ni hypothèse scabreuse ne soient convoquées, la manière de penser le monde s’en trouve déjà redessinée. Presque réinventée.
Notre propre existence est, par exemple, possible puisque nous sommes manifestement là. Donc, elle doit, quelque part dans le temps potentiellement infini de ce multivers, se reproduire. Nos alter egos sont indiscernables de nous-mêmes. Il doit même exister des « séquences d'univers », c’est-à-dire des univers, entièrement identiques au nôtre ! Jusque dans le moindre détail. Mais les copies peuvent aussi diverger. »
Ce qui reste intéressant, d'un point de vue philosophique, lorsqu'on se penche sur les multivers temporels induits par « l'univers en rebond », c'est le fait qu'ils sont très peu « limités théoriquement », comme l'affirme le physicien Aurélien Barrau. Il n'est pas même impossible que ce soit sans cesse le « même » univers qui re-surgisse cycliquement (cela pourrait être « sensé » d'une certaine manière, dit-il). Mais même dans le contexte d'une infinité de rebonds, au sein d'une durée infinie (ou « arbitraire », dirait le physicien), on voit que le raisonnement « tout arrive, dans l'infinité des cas possibles » peut signifier que des univers identiques au nôtre re-surgissent cycliquement et, potentiellement, une infinité de fois.
2. L'éternel retour du même est une hypothèse potentiellement admise, selon certains modèles de la cosmologie contemporaine
L'éternel retour du même fut l'hypothèse, d'abord éthique, qui illumina la fin de la vie consciente de Nietzsche.
Mais elle fut d'abord admise par les stoïciens, tels Zénon et Chrysippe : un feu consumant dévorait tout ce qui était possible d'être dévoré, avant le retour périodique des mêmes agencements spatiaux.
Blanqui, dans L'éternité par les astres, envisage plus précisément des univers identiques aux nôtres, à la fois dans l'infinité spatiale et dans l'infinité temporelle. Il s'appuie sur l'idée d'infini, combinée à une quantité finie de forces au sein de « notre » univers.
Leibniz envisageait des mondes identiques, mais leur valeur était d'abord mathématique, non nécessairement ontologique.
Quelle valeur épistémologique nouvelle pourrait-on accorder aux deux modèles présentés par Aurélien Barrau ?
On pourrait d'abord questionner l'humeur, ou l'affect, qui accompagne ces possibles « révélations ».
Nietzsche fut terrassé par cette « vérité sublime », l'éternel retour du même, mais on constate que la réapparition discrète de ce thème, au sein de cosmologies contemporaines singulières, ne nous « terrasse » pas. Blanqui fut atteint, quant à lui, d'un certain ennui lorsqu'il envisagea ces hypothèses, et par une certaine mélancolie : elle ressemblerait presque à la mélancolie de l'Ecclésiaste (« rien de nouveau sous le soleil »). Barrau, quant à lui, semble davantage curieux, comme un enfant piqué au vif. Ses hypothèses d'univers identiques suscitent peut-être parfois un certain désintérêt de la part d'une science « sérieuse et rigoureuse ». Mais il les présente aussi comme un programme pour l'imagination, qui peut librement divaguer à s'imaginer tous les multivers potentiels et in(dé)finis.
Epistémologiquement, la valeur des multivers de Barrau est beaucoup plus importante que celle de l'éternel retour nietzschéen, stoïcien, ou blanquien. Ces hypothèses s'appuient sur des observations et calculs approfondis, s'insérant dans le devenir d'une science cosmologique toujours plus précise et complexe. Elles ne sont pas des pures divagations philosophiques ou esthétiques, ni même un simple « test éthique », mais elles sont des hypothèses falsifiables, vérifiables à terme par une communauté de savants.
Mais cela est vrai et non-vrai, également. Car Barrau se permet aussi de faire un « saut métaphysique » qui le situe dans une sphère qui n'est plus proprement « scientifique », ou « falsifiable ». Ce saut s'appelle : « l'infini », ou « l'ouvert ».
Le scientifique pourrait dire aujourd'hui, négativement : « il n'est pas impossible que l'univers soit infini, ou ouvert ; cela n'est pas exclu par les observations et calculs ; et donc, dans ce contexte précis, puisque « notre » « bout d'univers » semble être un certain « exemplaire » aux contours délimités, celui-ci pourrait bien se répéter une infinité de fois à l'identique, non simplement dans l'infini spatial, mais aussi dans l'infini temporel. »
Mais son attestation de départ est négative : l'infinité spatio-temporelle de l'univers n'est pas impossible. Si le scientifique désire affirmer que cette infinité est réelle, il dépasse son champ d'expertise. En effet, on le sait depuis Kant, l'infini est ce qui dépasse le champ de l'expérience possible, et donc ne peut être un objet d'investigation positif pour la science.
La valeur épistémologique de l'infini, temporel ou spatial, pour le scientifique, est négative : ça n'est pas à exclure, mais ça n'est pas une valeur qu'on pourrait affirmer positivement. Si l'on voulait affirmer positivement cette valeur, de façon dogmatique, on quitterait le champ scientifique, testable et falsifiable, et l'on deviendrait métaphysicien.
On sait donc simplement, avec Aurélien Barrau, que l'univers peut être infini, temporellement et/ou spatialement, que cela n'est pas invalidé par la science. Et l'on sait ainsi que ces valeurs négatives n'empêchent pas qu'on considère « l'éternelle résurgence » des mêmes univers, dans la potentielle infinité spatiale et/ou temporelle, comme une hypothèse au moins pensable.
L'humeur de Barrau, lorsqu'il considère ces possibilités (surtout en ce qui concerne le multivers spatial, à vrai dire), humeur un peu badine et amusée, s'explique peut-être par sa situation originale : il est un scientifique qui « joue » à être métaphysicien. Et s'il était métaphysicien, il proposerait un vaste programme pour l'imagination.
Néanmoins, Barrau ne propose pas non plus des pures possibilités métaphysiques ou mathématiques. Il s'agit d'approfondir encore la valeur épistémologique de l'infinité qu'il propose ici.
Il n'y aurait pas de troisième voie : soit l'espace est fini, soit il est infini. S'il n'est pas fini, il est infini, et réciproquement. L'infini ici ne se représente pas ni ne se « dit » « adéquatement », mais il est ce qui découle de la négation du fini, laquelle négation est au moins possible, dans la réalité effective. Le scientifique pourrait parler d'une taille « arbitraire » de l'univers, pour renvoyer cette question au champ métaphysique. Kant indique qu'on ne peut dire, de l'univers, ni qu'il est fini, ni qu'il est infini. Néanmoins, si l'une des hypothèses est exclue, alors l'autre devra être admise nécessairement, car les deux hypothèses épuisent l'intégralité des cas possibles. Certes, ce n'est qu'en opérant un saut métaphysique qu'on pourrait exclure l'une des hypothèses. Mais une position ontologique, néanmoins, découle de là. L'univers doit bien être, dans la réalité, soit fini, soit non-fini. Le non-fini ne perd pas sa possibilité d'être, ontologiquement. Il est au moins pensable que le non-fini est, cosmologiquement. Si cela ne sera jamais démontrable, et si cela ne se représentera jamais « adéquatement », il se peut néanmoins que l'univers, réellement, soit non-fini. Et alors il se peut, réellement, que l'éternelle résurgence de « notre » univers, tant dans le temps que dans l'espace, se manifeste.
Autrement dit, selon la métaphysique de Barrau, on n'aurait pas simplement affaire à des pures potentialités mathématiques sans conséquence : il y a une possibilité pour que, dans la réalité effective, une telle chose se passe. Cela n'est pas incompatible avec les calculs, et cela n'est pas non plus incompatible avec les observations. On n'a pas le droit de dire que cela « est », mais on a le droit de dire, néanmoins, que cela pourrait être, dans la réalité effective (et ce, même si l'être intégral du phénomène reste à jamais voilé).
Concernant l'éternel retour des mêmes agencements spatiaux, dans l'infini temporel ou spatial, il n'y a pas de demi-mesure : soit cela « arrive », soit cela n'arrive pas. Mais on doit dire aussi que, si cela « arrive », on ne pourra pas pour autant le connaître complètement. La science peut simplement dire : « cela n'est pas impossible », dans la réalité effective. Et c'est ce que Barrau pourrait vouloir dire.
Mais on doit alors repréciser notre situation : le scientifique vient de nous dire, « dans la réalité, et non simplement selon une pure possibilité mathématique, cela n'est pas impossible, toute la texture de ce que nous appelons « notre monde » pourrait bien se répéter une infinité de fois. » Cela serait vrai dans l'infini spatial, mais on a vu qu'on pourrait considérer également que cela serait vrai dans l'infini temporel.
Barrau le dit fermement, mais peut-être n'a-t-il pas su encore être véritablement entendu : « La manière de penser le monde s’en trouve déjà redessinée. Presque réinventée. »
On pourrait voir ici plus qu'une humeur simplement « amusée ». A dire vrai, nous considérons que Barrau devrait pouvoir, philosophiquement, être beaucoup plus ambitieux qu'il ne paraît l'être aujourd'hui.
Le simple fait de dire que l'éternel retour du même n'est pas impossible, dans la réalité effective, en effet, devrait être susceptible de provoquer, chez le philosophe, une humeur plus haute que le simple amusement (et on suppose d'ailleurs qu'elle provoque chez le philosophe Barrau une certaine dignité qu'il n'a peut-être pas encore le droit d'exprimer complètement).
Prendre au sérieux, philosophiquement , les hypothèses de Barrau
Prendre au sérieux les hypothèses de Barrau, c'est d'abord leur conférer, encore une fois, la valeur créatrice qui est la leur.
La notion de réalité possible regagne l'infini. Tout devient envisageable. Mais surtout : notre réalité physique, que nous connaissons, pourrait bien se dupliquer une infinité de fois, à l'identique, tant dans le temps que dans l'espace.
C'est donc la valeur de notre réel qu'on est en droit de questionner. Le réel serait beaucoup plus, infiniment plus, que ce qu'on appelle « réel » aujourd'hui. On ne dirait pas ça, néanmoins, de façon sèchement « objective », mais selon l'orientation créatrice installée par Barrau.
Une expérience de pensée peut s'ensuivre.
Si la cosmologie, miraculeusement, pouvait répondre à ces interrogations métaphysiques, et si les humains savaient désormais que leur réalité se répète une infinité de fois, à l'identique, non seulement dans l'espace, mais aussi dans le temps, comment vivraient-ils leur vie ?
D'abord, chaque acte libre serait responsabilisé à l'extrême : car on l'effectuerait non simplement pour une fois, mais pour l'infinité de fois multipliée par deux ici en question.
En outre, le devoir de mémoire serait peut-être ce qu'il y a de plus lourd : car on saurait que chaque crime humain se multiplie à l'infini.
La joie, de même, serait on ne peut plus précieuse ; non simplement rare, mais d'une rareté multipliée à l'infini.
Cela engagerait peut-être une résolution collective, une façon de prendre éminemment soin de ce petit bout d'univers se dupliquant à l'infini, au profit de cette double infinité pensable.
Barrau ne peut prendre au sérieux de telles hypothèses, car elles réifieraient ce qui est dynamique (l'hypothèse scientifique et l'imagination).
Néanmoins, de façon fort étrange, mais aussi fort élégante, on découvre ici qu'une cosmologie de l'infini, de proche en proche, pourrait (peut-être dans d'autres mondes possibles), avoir des conséquences éthiques, historiques, voire politiques, déterminées. L'unité des savoirs serait ainsi élaborée, via une certaine synthèse de l'imagination toujours en tension...
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