Jennifer L. Reimer, décédée en avril 2014, proposa une thèse très conséquente en ce qui concerne la relation entre violences validistes et violences patriarcales, thèse intitulée : « Le trouble de la personnalité borderline et le contrôle de la femme subversive » (Reimer : 2009).
Reimer indique que la catégorie de « trouble de la personnalité borderline » (TPB) est l’une des plus interprétables et floues.
Comme le dit Reimer, le DSM III (1980) intervient en même temps qu’émerge la société dite « néolibérale », et que se développe une hyper-responsabilisation des individus, non seulement des individus au travail, mais aussi des individus structurellement opprimés ou exclus. Les « troubles de la personnalité » sont fermement établis à cette période. La catégorie psychanalytique d’hystérie (qui était idéologiquement reliée à « l’envie de pénis », à « l’angoisse de castration ») est abandonnée, au profit de la catégorie d’« histrionique », dénotant également une théâtralité dramatique. L’hystérie pathologisait la féminité en soi, puisqu’elle était censée découler du fait de ne pas être un homme. La catégorie « histrionique » prolonge cette pathologisation du féminin. Surtout, ces deux catégories définissent des « troubles féminins » que seul l’ordre gestionnaire clinique masculin pourrait interpréter, décrypter, dévoiler dans sa pleine vérité. Le féminin aurait été une énigme (une « ironie », dirait Hegel, un « simulacre », dirait Baudrillard), ou encore un jeu de dupes, que le masculin devait s’empresser de ramener à des interprétations stables et univoques.
Le TPB est renvoyé à un « comportement dramatique, émotionnel et erratique », et Reimer montre qu’il s’agit d’un trouble catégorisant prioritairement le féminin : les femmes, assignées à l’émotionnel, au compassionnel, seraient pathologisées ici parce qu’elles auraient trop exprimé cette émotivité. Reimer affirme que les souffrances féminines qu’on associe au TPB peuvent être liées à une « double contrainte » : d’un côté, le comportement féminin socialement adapté ou respectable supposerait une vie hétérosexuelle stable, avec un compagnon assigné ; d’un autre côté, les femmes devraient aussi développer une indépendance à l’égard du compagnon, et savoir ne pas trop compter sur lui. L’évolution et l’aggravation de cette « double contrainte » sera évidemment liée à la « double socialisation » des femmes, déjà évoquée, se développant depuis 40 ans (intégration des femmes dans l’exploitation salariale, et assignation maintenue dans la sphère domestique privée). La souffrance socialement construite, dans le DSM, est confondue avec une déficience objective, renvoyant à des dysfonctionnement psychiques objectifs, que développerait la personne.
La catégorie de TPB peut définir une colère des femmes potentiellement « irrationnelle », « primaire », « destructive », et elle doit être étouffée. Comme catégorie politique (qui s’ignore), elle sera susceptible de pathologiser les femmes subversives, refusant les injonctions patriarcales.
Reimer indique qu’avant le siècle des Lumières, les femmes vivant seules (« frigides ») ou encore les femmes ayant des aventures amoureuses illégitimes (« trop sexuelles ») pouvaient être considérées comme des sorcières. Le Malleus Malificarum montrait les signes sexuels qui déterminaient qu’une femme était une sorcière. Lorsque les sorcières n’étaient pas exécutées, elles pouvaient subir des traitements « appropriés » (exorcisme, guérison spirituelle). Mais le « guérisseur » pouvait échouer, à cause de « l’esprit démonique récalcitrant » (cf. Usher : 1991). Foucault montra que la catégorie d’hystérie, en 1800, déplaça le champ de la croyance (« sorcellerie ») vers le champ de la science (Foucault : 1965). Les femmes potentiellement déviantes, ou subversives, furent encadrées et catégorisées par la clinique. Les synthèses sociales théocratiques furent remplacées par des synthèses sociales économiques et cliniques. La dimension fonctionnelle et amorale de ces dernières n’abolirent pas le souci de contrôle social, mais tendirent au contraire à l’aggraver, selon un certain point de vue : elle favorisa des auto-assignations plus strictes, et des maximisations ciblées des forces vitales, orientées vers la productivité sociale.
L’hystérie définie par les premiers psychanalystes pouvait être liée à la « frigidité » : l’excitation féminine associée à des émotions déplaisantes, l’évitement des hommes sexuellement excités, pouvaient définir des symptômes de l’hystérie féminine (Freud : 1905 : 59).
Le souci gestionnaire (lié à un souci économique et démographique) de garantir une sexualité féminine hétérosexuelle productive et « viable » est reflété par ces théorisations spécifiques de l’hystérie (même si le « médecin » peut exprimer cette logique sans le savoir lui-même).
Dans un autre contexte, lors des premiers moments de la clinique, les femmes victimes de viols ou d’agressions sexuelles étaient envoyées à l’asile (on pathologisait ici leur « incapacité » à être excitées par la « sollicitation sexuelle », sans tenir compte des violences insupportables qu’elles avaient subi).
L’assignation à l’hystérie, comme l’assignation à la sorcellerie, détermine la dimension tendanciellement « déviante » (ou « démoniaque ») de la sexualité féminine, au sein de sociétés patriarcales qui tentent d’encadrer cette sexualité féminine définie idéologiquement comme « source de la vie ». Malgré leurs différences, les synthèse sociales théocratiques et scientifiques-économiques sont analogiquement reliées (de même que la critique du fétichisme marchand suppose chez Marx une analogie religieuse).
La clinique tardive définit une catégorie diagnostique de TPB qui développe les injonctions inscrites dans ces catégories d’hystérie ou de sorcellerie, et sans remettre en cause leur racine autoritaire et patriarcale : le TPB serait par exemple lié à la promiscuité sexuelle, susceptible de provoquer une impulsivité « autodestructive » (DSM III). Mais ce n’est pas seulement la sexualité féminine qui est subtilement contrôlée avec le diagnostic TPB. Comme le rappelle Reimer, la rage féminine subversive, la colère féministe, peuvent être assignées à la pathologie via cette catégorisation clinique.
Tout comme l’assignation à la sorcellerie, l’assignation au TPB sera susceptible de cibler non seulement la femme « trop sexuelle », mais aussi la femme « frigide » (telle qu’elle sera aujourd’hui, soumise à la « double socialisation », et à la « double contrainte » corrélative, déjà évoquées).
Reimer indique que les personnes catégorisées TPB auront très souvent subi des violences ou agressions sexuelles. En 1989, une étude montrait que, parmi un échantillon de personnes diagnostiquées TPB, 81 % d’entre elles avaient subi un abus sexuel (Bradley : 2007). Ainsi, de façon absolument aberrante, on verra que la catégorie psychiatrique de TPB assigne à la colère pathologique, « irrationnelle », « déviante », des souffrances qui sont tout simplement saines et raisonnables, faisant suite à des chocs et agressions horribles. Une prise en charge réellement soigneuse et attentive des personnes souffrantes, dans ce contexte, est tout simplement impossible, dans la mesure où leur vécu qualitatif singulier est purement nié, et dans la mesure où cette clinique tente avant tout d’étouffer des explosions légitimes qui voudraient se dire. Le TPB, très explicitement, détaille des symptômes, qui seraient propres à un « trouble » essentiellement intérieur (indépendant des interactions sociales) et suppose implicitement qu’il n’est pas forcément important de s’intéresser au passé de la personne pour traiter le « trouble ». Cette catégorie clinique responsabilise tendanciellement des personnes qui ont pu subir des agressions, et qui ne sont en rien responsables de ce fait.
L’ordre clinique participera du déni de toute une société patriarcale, ici. On a pu se faire une idée de ce déni structurel, de ce négationnisme patriarcal structurel, inscrits dans les instances du soin, de la justice, de l’école et de la famille, en 2017, lors du déferlement de témoignages de femmes, relatifs aux agressions qu’elles avaient subi, dans le contexte de la campagne internationale « Mee Too ». Si ces dynamiques sont encore insuffisantes, elles restent néanmoins nécessaires, et montrent déjà toute l’ampleur du désastre masculiniste moderne.
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