Le rapport problématique de Derrida à Heidegger
Dès Etre et temps en 1927 Heidegger pose un programme philosophique ambitieux. Selon lui depuis Platon et Aristote jusqu'à Hegel la question de l'être serait tombée dans l'oubli. Surtout la distinction entre l'être et l'étant ne serait plus faite. La science et la philosophie métaphysique auraient laissé tombé cette distinction. Il s'agirait de poser cette question et cette distinction à nouveaux frais pour que le peuple allemand retrouve sa quête destinale (§74). Pour opérer une telle tâche, il s'agirait d'abord de dégager une analytique existentiale du Dasein ; autrement dit il s'agirait de saisir les structures de l'existence du Dasein. Le Dasein est une unité fortement excluante : il n'est pas l'homme de l'humaniste ; il ressemble plutôt à l'allemand générique spiritualisé.
Le Dasein authentique est donc l'allemand qui affronte sa mort propre, dans le sacrifice. A la lumière des Cahiers noirs on peut dire que de tels thèmes heideggeriens étaient déjà antisémites. L'étant qui s'autonomise et qui empêche de penser la différence ontologique n'est rien d'autre que le juif hypostasié, réduit à l'état de chose (le juif est « sans-monde » chez Heidegger). En outre, la dictature du « on » qui empêche l'authenticité du Dasein renvoie bien au juif chez Heidegger, c'est-à-dire à la curiosité (journalisme « juif »), au bavardage (corruption de la langue par le « juif »), au déracinement, à l'équivoque. Heidegger associe le juif à l'ère de la technique déracinée, à l'esprit de calcul, à l'abstraction, c'est-à-dire à cet étant autonomisé qui empêche de penser l'oubli de l'être.
Pourtant, aujourd'hui encore des heideggeriens académiques prétendent « penser la Shoah avec Heidegger ».
D'abord Derrida voudrait radicaliser l'anti-humanisme heideggerien. Il considère que le Dasein reste l'humain, et que Heidegger n'aurait pas accompli jusqu'au bout son programme anti-métaphysique et anti-humaniste. En outre il considère que Heidegger pense l'animal de façon humaniste et anthropocentriste : l'animal est pauvre-en-monde chez Heidegger. Cela empêcherait Heidegger de penser la question de la mort jusqu'au bout. Derrida considère même que le moment où Heidegger est le plus humaniste sera son moment nazi en 1933, où il utilise l'esprit, le « Geist », au premier degré. Une telle hypothèse est très dure à tenir : le nazisme de Heidegger, qui se poursuit pendant des années (comme on le voit dans les Cahiers noirs) est radicalement anti-humaniste.
Pourtant, c'est en un sens précis qu'on pourrait vouloir « penser la Shoah avec Heidegger » : l'anti-humanisme heideggerien serait un contre-poison à opposer au « nazisme humaniste » de Heidegger. Quand on voit, dans les Cahiers noirs, que Heidegger évoque, de façon atroce, « l'auto-extermination des juifs », une telle perspective ne peut qu'effrayer.
A vrai dire, Derrida n'a pas aperçu que l'anti-humanisme de Heidegger n'avait rien d'émancipateur, mais était radicalement excluant : le Dasein n'est définitivement pas l'humain ; il est l'allemand académique antisémite, masculiniste, occidentaliste et validiste. On ne peut élaborer un programme émancipateur dit « déconstructionniste » sur la base d'un tel programme effrayant. Le dépassement de la « métaphysique » (que Derrida revendique) est un thème explicitement antisémite chez Heidegger, puisque la métaphysique et l'arraisonnement des étants sont jugés « juifs ».
Tout le programme de la différance derridienne est empreint d'heideggerianisme : Derrida voudrait aller au « fond » de la différence ontologique entre l'être et l'étant en pensant la différance dans l'écriture. L'écriture, la trace, serait sans cesse différée, en laissant une inscription qui permet la survivance. Derrida entend ainsi dépasser la « métaphysique de la présence ». Cela suppose également de penser une dissociation entre parole vive et écrit. Pour Derrida, il n'y a pas de hors texte. La déconstruction suppose de renverser les rapports traditionnels entre parole et écriture. Une telle déconstruction est directement héritière du concept heideggerien de Destruktion de la métaphysique. Quand on sait que cette métaphysique chez Heidegger est structurellement juive, une telle continuité reste problématique. Il serait bien sûr absurde de taxer Derrida d'antisémitisme, mais c'est plutôt sa tendance anti-historiciste et anti-sociale qui ressort ici. Voyons ce qu'il en est.
Le philosophisme occidentaliste et idéaliste de Derrida
Selon Derrida, le texte est la trace, l'inscription, ce qui dure et survit. D'où la pensée du spectre chez Derrida, qui est une pensée de l'écriture et de la technique de la trace. L'écriture aurait deux caractéristiques : l'oblitération du nom propre et la classification.
Mais Derrida se meut ainsi dans un système clos, homogène, moniste, totalisant. Ses différances se meuvent dans un même ensemble cohérent, qui est l'histoire de la philosophie et de la littérature. En effet, les seuls textes, les seuls objets qu'il interroge sont des textes philosophiques et littéraires occidentaux. « Il n'y a pas de hors texte » résonne alors de façon différente : il n'y a plus de non-identité, plus de souffrance indicible non-identique aux formes homogènes de l'écrit, plus de facticité historique non-métaphorique, plus de praxis. Il n'y a plus de littérature des opprimés non plus. Le « texte » derridien est très configuré, et d'abord configuré par la démarche occidentaliste de Heidegger (des Grecs jusqu'à l'Europe humaniste).
Il y a en outre un logicisme, voire un rhétoricisme derridiens : Derrida opère systématiquement l'argument logique de la « contradiction performative ». Autrement dit, il dit à chaque texte : « c'est celui qui dit qui est ». Il ne questionne jamais les conditions historiques d'apparition des textes, mais les fait dialoguer comme dans un grand banquet philosophique intemporel.
Le monisme du texte est le monisme de la valeur : comme chez Heidegger, Hegel, Kant, l'être, la substance, la catégorie, ou encore le texte, c'est la valeur économique rétroprojetée sur un passé archaïque, et ontologisée dans le contexte de rapports sociaux fétichistes modernes. En effet, tout rapport idéaliste à la philosophie occidentale, qui pose un substrat homogène, tend à ontologiser la valeur moderne. Aujourd'hui, Derrida est encensé dans le Figaro, sa pensée politique a toujours refusé de se confronter à une critique catégorielle du système. Son philosophisme idéaliste et occidentaliste le rend soluble dans une pensée conservatrice et libérale.
Ainsi, Platon se contredirait puisqu'il aurait écrit que l'écrit est un poison : et que la parole vive, la dialectique, permettrait une authentique réminiscence. Selon Derrida, Platon serait le texte qui « nous » parlerait toujours déjà, qui imprégnerait chacun de nos gestes et chacune de nos pensées. Mais qui est ce « nous » ? Pour Heidegger, ce « nous » est le peuple allemand antisémite. Tout retour aux « grecs », dans la modernité capitaliste, est empreint du nationalisme allemand des grands idéologues germaniques. En choisissant d'universaliser « Platon nous parle toujours déjà », Derrida universalise une position occidentaliste, et même nationaliste-allemande. La contradiction performative de Platon (inversion entre écriture et parole) ne serait jamais que le symptôme de toute la « civilisation » pour laquelle il n'y a pas de hors-texte. Derrida critiquera lui-même l'ethnocentrisme de Levi-Strauss, mais il est lui-même fortement ethnocentrique, suivant l'histoire de la philosophie occidentale, et suivant le programme nationaliste-allemand « historial » heideggerien.
Rousseau quant à lui dévalorise l'écrit, mais en l'écrivant : contradiction performative, selon Derrida ; ici encore, un pur logicisme étranger à toute contextualisation historique se déploie. C'est toujours déjà Platon qui « nous parle ».
Le rhétoricisme de Derrida
Derrida, suivant la pensée de Nietzsche, considère que tout discours est métaphorique. La « clarté » de la vérité, par exemple, serait métaphorique. Mais s'il n'y a pas de « hors-texte », alors il n'y a pas de « hors-métaphore ». La non-identité, ici encore, manque. L'irréversible souffrance des massacres et des camps, certes indicible, débouche néanmoins sur des discours historiques positifs, qui n'ont rien de métaphoriques. Comme le dit Arendt à la fin de la Crise de la culture, il faudra toujours préserver la vérité des faits, et leur caractère indépassable, non-métaphorique. Il n'y a pas que des simulacres et des fictions, tout n'est pas que jeux logiques performatifs. La pensée adornienne de la non-identité, et la pensée arendtienne de la vérité de fait, devraient éviter de tout réduire à une simple apparence, ou à une simple métaphore. Nietzsche voyait dans la guerre un simple phénomène esthétique, et voulait sanctifier le monde en en faisant un simple phénomène esthétique. Une telle démarche peut autoriser une négationnisme ontologique effrayant. C'est aussi le négationnisme ontologique de Heidegger, qui demanda, face aux juifs morts dans les camps « Meurent-ils ? » Comme les juifs seraient « sans-monde », ils n'auraient peut-être pas en eux la possibilité de l'existence... ni de la mort.
Il serait absurde d'imputer toutes ces dérives négationnistes à Derrida, qui s'est battu pour la mémoire. Mais hélas, son corpus n'interdit plus de tels rapprochements, surtout depuis les révélations des Cahiers noirs.
Finalement, on peut s'intéresser à la manière dont Derrida a traité L'histoire de la folie de Foucault : pour Derrida, Foucault aurait fait une erreur philosophique en supposant que Descartes était purement extérieur à la folie. En réalité, selon Derrida, l'hypothèse du malin génie montrerait que la folie contamine toujours déjà la raison. Ainsi, Derrida ne prit pas en compte une seule seconde les 650 pages de matériau historique et empirique de Foucault : il le tacla sur une erreur de philosophie, comme pour invalider tout son geste. Une telle démarche montre bien l'anti-historisme de Derrida, son absence de considération pour l'événement historique (qu'il ravale au rang de métaphore).
Heideggerianisme, philosophisme occidentaliste et rhétoricisme sont donc les aspects plus que problématiques de Derrida, qui est un auteur à lire aujourd'hui, essentiellement, de façon critique.
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