L'intuition intellectuelle de l'en soi et ses conséquences
Kant, dans son « Esthétique transcendantale » (Critique de la raison pure), explique que l'espace et le temps sont des formes a priori de l'intuition sensible du sujet. Ainsi, la chose en soi, la chose indépendante du sujet connaissant, doit être hors espace-temps. Kant considère qu'on ne peut pas connaître la chose en soi, car nous n'aurions que des intuitions sensibles. Nous n'aurions pas d'intuition intellectuelle.
Sur ce dernier point, Kant se trompe. Nous pouvons avoir une intuition intellectuelle de l'en soi. En effet, si l'on fait une expérience de pensée intellectuellement déterminée, on peut se représenter l'en soi. Le savoir de l'en soi qui sera dégagé ainsi sera certes un savoir relativement négatif : on tente de savoir ce qu'est une chose hors espace-temps. On réfléchit sur la négation de l'espace et du temps. Néanmoins, une relative positivité peut émerger : à partir de la négation de l'espace et du temps, on voit émerger un certain phénomène éminent (un phénomène inapparent), qui donne à penser.
Prenons donc un être vivant. Tentons d'intuitionner intellectuellement son en soi, à travers une expérience de pensée. Cet être vivant, en soi, serait donc hors espace-temps. S'il n'est pas dans l'espace, cela signifie qu'il n'est pas dans un ordre multiple divisible (seul l'espace se divise). Il est dans le Un ouvert et qualitatif. Par ailleurs, il n'est pas saisissable par un autre vivant. Par exemple, il est invisible, inaudible, etc. Un tel être, en soi, est inextensif, Un, invisible, indivisible. Il ressemble à une pure intensité, mais à une intensité qui ne serait pas schématisée géométriquement. Or, cet être vivant éprouve une intensité, actuellement : il souffre, sent, désire, jouit, etc. On peut dire qu'elle est l'en soi, puisqu'elle est hors espace. Mais un tel être ne peut connaître de l'extérieur un tel en soi, ni lui ni un autre. L'en soi est l'intensité vécue, mais non saisie de l'extérieur. Certes, on dira qu'un autre être vivant éprouve une intensité : il y aurait donc « deux » intensités distinctes dans l'espace, ce qui contredit l'hypothèse, puisqu'on a dit que l'intensité était simplement Une en soi. Mais on peut affirmer alors simplement que dans l'en soi, ces deux intensités des deux êtres vivants ne sont en fait pas divisées : elles se dédoublent de façon empirique, mais en soi elles sont une seule et même intensité.
Ainsi donc, le hors espace, c'est l'intensité vécue, et c'est l'unité de tous les êtres. Pour un être non-vivant, on pourrait dire que l'intensité n'est pas « vécue », mais qu'elle est davantage une « énergie », ou une « vibration », etc. Mais dans l'en soi, le vivant et le non-vivant constituent une unité, par définition (le hors espace est indivisible) : l'intensité vécue est la même chose que l'énergie de la matière. On vient d'accéder, ainsi donc, à une intuition intellectuelle de l'en soi, à partir d'une expérience de pensée. Cette intuition est relativement négative, relativement positive. Si elle est une intuition, c'est parce qu'elle se fonde sur l'intensité vécue actuellement, qui est une donnée immédiate. Si elle est intellectuelle, c'est parce qu'elle passe par la médiation du raisonnement déductif (certes, essentiellement négatif).
Prenons maintenant ce qui est hors temps. L'en soi serait hors temps. Comment se représenter ce qui ne passe pas, ce qui ne s'écoule pas ? Il s'agit simplement de reprendre les catégories dynamiques de Kant (« Logique transcendantale »), et de nier leur existence. Ce qui est hors temps exclut la permanence d'une substance. Cela exclut donc l'identité à soi, l'homogénéité de la chose, etc. Mais cela exclut également le changement, la variation, la différence. Dans le hors temps, il n'y a ni identité ni différence. Ce qui est hors temps exclut le principe de causalité. Rien donc ne se « produit », puisque rien n'est causé par rien. A ce titre, le hors temps semble être identique au rien. Ce qui est hors temps exclut la communauté : les êtres ne peuvent coexister et se déterminer mutuellement. Le Un intensif est en effet indivisible. Ce qui est hors temps exclut l'existence. On l'a dit, il semble être proche du rien. Ce qui est hors temps exclut la possibilité : il n'a pas de futur, ni de passé, il ne « produit » rien, il n'est ni probable ni improbable. Ce qui est hors temps exclut la nécessité : l'être n'est plus nécessaire, il pourrait tout aussi bien ne pas être. Cela nous renvoie à la question : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?
L'en soi vient donc d'être déterminé négativement. Il détermine dès lors l'intensité vécue actuellement, comme on l'a déjà vu. Dès lors, l'intensité vécue ne serait ni identique ni différenciée, ni homogène ni hétérogène (elle ne se soumettrait pas à la logique dualiste), elle ne serait causée par rien, elle ne coexisterait avec rien, elle ne serait ni existante ni non-existante, elle ne serait ni probable ni improbable, elle n'aurait ni futur ni passé, elle pourrait tout aussi bien ne pas être, tout comme elle est, de fait.
Pourtant, elle est. A vrai dire, un tel être est un troisième terme qui vient dépasser la logique dualiste, il est entre existence et non-existence. Pour penser l'en soi qui est hors temps, soit l'intensité vécue, il faut penser un être qui est ni existant ni non-existant. C'est le neutre. .
On peut dire que ce neutre est l'instant absolu, qui ne passe pas, qui ne s'écoule pas. On peut dire aussi qu'il existe de façon absolument nécessaire, mais qu'il pourrait tout aussi bien ne pas être. On peut dire qu'il est absolument identique à lui-même (puisque l'être est), mais qu'il pourrait tout aussi bien être différent, puisqu'il pourrait ne pas être.
Ce Un absolument identique à lui-même et neutre est un vide dans lequel se développe une intensité non schématisable. En effet, seul le vide neutre est hors espace-temps.
Dès lors, ce qui s'affirme actuellement en soi serait un vide neutre qui ne s'écoule pas et qui est énergie. Ce vide énergétique n'est rien d'autre que la condition initiale (et finale) de l'univers actuellement vécu. Il se trouve que les scientifiques, en thématisant les « fluctuations du vide quantique », semblent s'être rapprochés de l'intuition intellectuelle dont nous parlons. Mais qu'est-ce à dire ? Si mon intensité vécue actuelle semble être identique au commencement de l'univers, cela signifierait donc que je n'ai jamais quitter ce lieu originel ? En soi, il semblerait que oui. « Nous » n'aurions jamais quitté le vide, neutre et absolument identique à lui-même, ne passant pas et étant purement Un. Nous serions, en soi, en lui actuellement (l'actualité en question étant identique à l'instant absolu mentionné plus haut). Mais alors ce « nous » serait une unité vide absolue intensifiée (qui certes pourrait tout aussi bien ne pas être).
En réalité, cette façon de poser les choses n'est pas fidèle à l'en soi : car le vide pensé par les physiciens est antérieur à l'intensité vécue présente, si bien qu'on reste dans le paradigme causaliste qui est pourtant exclut par l'en soi. Mais alors il faut maintenant se tourner à nouveau vers l'intensité vécue par ma conscience : telle que je la vis la plupart du temps, elle n'est pas instant absolu, mais durée qui s'écoule. Car ma mémoire et mon anticipation font qu'il y a une épaisseur de durée. C'est dans cette mesure (mémoire et anticipation) qu'il y a un espace et un temps injectés dans les choses. Mais on doit dire que l'en soi exclut mémoire et anticipation. Je ne comprends donc pas adéquatement l'en soi, la plupart du temps : car je suis très rarement capable d'éprouver une intensité sans mémoire et sans anticipation. Néanmoins l'instant absolu est : je vis cet en soi, sans pouvoir le comprendre pleinement, la plupart du temps. L'analogie entre le vide quantique initial du monde physique et l'intensité vécue, comme « savoir » temporel, repose sur la mémoire et l'anticipation, mais elle ne décrit pas l'en soi. Dès lors, le vide neutre absolu de l'en soi ressemble (pour un être de mémoire) à la condition initiale de l'univers, mais il n'est pas lui (car en soi, l'en soi ne passe pas).
Il faut distinguer ce que je comprends rationnellement de mon intensité vécue (qui est traversée par la mémoire et l'anticipation, et qui n'est pas en soi) de ce qu'est en soi cette intensité vécue (un instant absolu Un et neutre). J'intuitionne cet en soi de façon sensible dans la mesure où je laisse-être l'intensité, sans jugement, sans mémoire et sans anticipation, sans rationalité. La méditation transcendantale me fait accéder à l'intuition sensible de l'en soi. Dans la méditation transcendantale, ce qui arrive (« ça ») est absolument identique à un vide énergétique qui ne passe pas.
Néanmoins, le savoir qui découle de la méditation transcendantale n'est pas le savoir lié à la compréhension mémorisée de la semblance spatio-temporelle. Or, un tel deuxième savoir est important pour les humains, car ils vivent dans un monde visible et spatio-temporel dans leur quotidienneté moyenne. A vrai dire, le savoir de la méditation transcendantale est ce qu'il y a de plus consolant et sublime, il ne dit qu'une chose : il n'y a ni mort ni peur, il n'y a qu'une seule certitude absolue (cela est). Mais le savoir lié à la semblance spatio-temporelle (mémoire et anticipation, durée épaisse) réinjecte dans les choses la peur et la mort, ainsi que l'incertitude. L'enjeu serait le suivant : le savoir découlant de la méditation transcendantale pourrait informer le savoir lié à la semblance spatio-temporelle. Dès lors, ce deuxième savoir deviendrait une certitude absolue (cela est ainsi et pas autrement), et la mort et la peur pourraient disparaître définitivement.
Le savoir de la semblance spatio-temporelle (qui est aussi lié aux rapports avec les autres humains) pourrait postuler un vide neutre à l'origine de l'univers. En soi, ce vide ne passe pas : il est donc encore là. Pourtant, dans le monde visible, les êtres et les choses se sont différenciés, étendus, multipliés : car le temps, pour la mémoire, s'écoule. Il ne semble plus que nous soyons dans un vide neutre. Pourtant, ce vide absolu à l'origine de la matière, s'il possède une intensité donnée, ne fait qu'affirme continuellement la même intensité, dans l'instant absolu et neutre. C'est pourquoi une telle intensité du vide neutre est présente actuellement. Selon la semblance, on a dit que le vide en question, dans l'ordre causal, produisait notre intensité vécue actuelle. Mais cette intensité vécue actuelle n'est rien d'autre, en soi, que ce vide. Dans la semblance, dès lors, l'intensité vécue actuelle a l'énergie adéquate pour se produire elle-même, dans le futur. Cela ne peut que signifier que les conditions initiales du phénomène en question, dans le vide neutre, se réaffirmeront à l'identique dans le futur. Mais à vrai dire, elles sont déjà présentes ! Mon intensité actuelle a l'énergie adéquate pour produire, physiquement parlant, la même intensité vécue, absolument identique à elle-même, dans le futur. Cela signifie, dans la semblance, que ce que vit mon corps actuellement a l'énergie adéquate pour produire la répétition à l'identique de mon même corps dans le futur, dans le même univers. Cette logique est infinie, puisque l'univers identique futur aura lui-même l'énergie adéquate pour se reproduire à l'identique dans un futur encore plus lointain, etc. L'intuition intellectuelle de l'en soi débouche donc sur cette certitude apodictique : nous revivons la même vie, à l'identique, une infinité de fois, dans l'ordre de la succession. Mais à vrai dire, le vide neutre intensifié, qui devient et se différencie tout en étant, n'est pas autre chose que cette loi de l'éternel retour du même.
Par ailleurs, l'intensité vécue actuelle est absolument identique à elle-même, sans jamais s'écouler, et elle a l'énergie suffisante pour se prolonger dans le temps. Dans un temps futur, elle sera identique à elle-même. Elle n'est pas autre chose que le vide neutre initial, qui est. Cela signifie nécessairement que cette intensité vécue actuelle reste exactement la même, en soi, après la « mort » du corps visible. L'inextensif vécu actuellement est éternel. Entre « deux » retours dans l'ordre spatio-temporel de l'univers, l'intensité actuelle se prolonge, en soi. La doctrine de l'immortalité de l'âme ne dit pas autre chose. L'intensité n'est donc pas le corps visible périssable. Elle est, actuellement, nécessairement (même si elle pourrait tout aussi bien ne pas être). Le corps périssable est simplement probable, causé, produit, passant, mais l'intensité actuelle ne peut pas ne pas être, s'actualise dans l'instant absolu, et n'est produite par rien.
Pour penser ces choses, il faut briser le principe d'individuation. Pour le faire, il faudrait déterminer ce qu'ont en commun les êtres. Ils ont un manque en commun : l'autre est aimé, désiré, mais il n'est pas moi, je ne peux savoir quelle est son intensité vécue. L'autre m'échappe, me manque. Ce manque en commun crée un vide en chacun. Le vide commun à chacun, qu'on peut appeler désir ou amour, fonde l'identité de l'inextensif commun. L'intensité vécue de tous les vivants est une seule et même chose, parce que le manque de l'autre, comme vide neutre, est absolument identique chez chacun.
Dans la joie, je me dis une chose : ce moment est magnifique, j'aimerais qu'il dure une éternité. Mais le temps passe, s'écoule, et le moment disparaît. Pour qu'il soit éternel, il faudrait qu'il revienne à l'identique, une infinité de fois. L'éternité, en effet, pour un être qui devient et qui est fini dans le temps, n'est accessible que comme éternel retour du même. La joie est donc l'intuition sensible conscientisée de ce que la méditation transcendantale (elle-même une joie) apporte au savoir de la semblance spatio-temporelle. Elle est la prise de conscience de ce qui est absolument nécessaire. Mais la souffrance prédomine, cela étant. L'oppression, l'exploitation, la domination, historiquement et socialement, rendent la perspective du retour éternel effrayante. Dans la souffrance, ce qui est absolument est nié. L'être en soi est tout simplement refusé. L'amour devient une malédiction. Le vide neutre et intensifié qui est, qui produit tout ce qui est, est donc certes amour, mais il fluctue entre refus d'exister et acceptation absolue. Le refus ne signifie pas qu'il n'est pas : il est, de fait. Mais le refus oppose une résistance absolue. Seul le laisser-être est susceptible de dépasser un tel clivage : alors la joie apparaît comme vérité éternelle ; car entre deux retours, l'intensité ne disparaît pas, comme on l'a dit (immortalité et continuité de l'âme) ; or l'intensité est amour, mais libérée du corps souffrant, elle est amour libéré. La vérité du neutre vide est donc la grande consolation qui est, soit la joie éternelle et durable (la joie de l'âme après la mort, entre deux retours). La joie qui est dans ce corps présent, ponctuelle et fragile, annonce une telle joie éternelle et durable. La souffrance passée, inconsolable et injustifiable, continue à opérer une résistance (puisque la souffrance revient aussi éternellement), mais elle apporte à la joie éternelle ce qui est nécessaire : gravité et dignité.
La loi de la gravitation universelle, dans le monde physique, fonctionne selon le même modèle de compensation des forces contradictoires. Gravité vivante et force de gravitation sont la même chose.
Résumons-nous : dans l'en soi, une seule intensité vécue est l'éternel retour du même et l'éternité de l'âme, laquelle dès lors, entre deux retours, se perpétue dans l'amour absolu. Consolation, abolition de la mort et de la peur, réconciliation entre les êtres, découlent de l'intuition intellectuelle de l'en soi (encore faut-il qu'elle soit dite).
Le problème du probabilisme
Cela étant, d'un point de vue scientifique, ce raisonnement paraît peu rigoureux. En effet, les conditions initiales de « notre » univers sont régies par des lois probabilistes. Dès lors, ce qui découlerait des conditions initiales de cet univers ne serait pas intégralement déterminé, mais serait simplement probable, et pourrait être autrement. Le retour à l'identique serait impossible. On aurait un univers qui se différencierait de lui-même indéfiniment.
Néanmoins, l'être est. Les fluctuations quantiques dans leur être visible sont soumises à des lois probabilistes, mais elles sont, de façon certaine. Leur visible est probable, mais leur être en soi est absolument neutre et étant (même s'il pourrait tout aussi bien ne pas être ; mais il est pourtant). Mais qu'est-ce à dire ?
Mon intensité vécue actuelle est un certain état sensible qui est, et que j'intuitionne absolument : elle est ainsi, et pas autrement. On peut dire que le vide initial, qui s'autoproduit, produit un tel état sensible vécu, le détermine absolument. Il n'y a aucun doute sur le fait que mon état sensible est (en effet, je suis actuellement en vie de cette manière). Il n'y a aucun doute sur le fait que l'être-ainsi de mon état sensible est tel qu'il est. Mon manque de l'autre, ma gravité et ma dignité, seront ce qui unifie l'intensif actuel du vivant existant. Ainsi donc, sur le plan de l'inextensif, on a un déterminisme intégral : le vide neutre détermine intégralement mon intensité vécue actuelle (ces deux choses sont la même chose, on assiste donc bien à l'énergie du vide qui s'autoproduit). Pourtant, on me dit que mon corps vivant sensible n'est produit que de façon probable par ce vide. Je suis donc dissocié : sur le plan de mon corps visible, je ne suis que probable, tandis que l'inextensif actuel est déterminé intégralement par ce qui précède. Visiblement, je pourrais être autrement que je ne suis, mais en soi et intuitivement je suis ce que je suis absolument, actuellement. On assiste bien à un dualisme de l'âme et du corps. L'âme (l'inextensif) renverrait à un déterminisme intégral, tandis que le corps serait soumis au probabilisme. Cette scission est absurde. En effet, l'être-ainsi de mon inextensif actuel dépend intégralement de l'être-ainsi de mon corps visible, et réciproquement ; on parle ici de la même chose, pour tout dire. Dès lors, les conditions quantiques initiales déterminent intégralement les êtres visibles. Le monisme de l'intensité vécue visible doit se substituer au dualisme probabiliste. La résistance de la souffrance fait que le probabilisme s'installe : on voudrait que cela ne soit pas. La physique quantique traduit la souffrance du vivant.
Si l'inextensif informe le savoir de la semblance spatio-temporelle, on peut prédire à la fois la position et la vitesse d'une particule. Le principe d'incertitude de Heisenberg serait dès lors réfuté, et on aurait une physique quantique déterministe (« Dieu ne joue pas aux dés »). La mathématique quantifie le mouvement : elle divise ce qui est pourtant en soi indivisible. C'est pourquoi la vitesse d'un corps est pour elle quelque chose de seulement probable : le futur se sépare du présent. De même, la mathématique localise ce qui est en soi sans lieu, hors espace. C'est pourquoi elle est incertaine. L'outil mathématique n'est pas adapté pour saisir adéquatement une intensité vécue, ou une énergie. Néanmoins, une mathématique qualitative pourrait émerger : si l'unité de base est l'unité de l'en soi, alors elle intuitionne intellectuellement l'en soi. L'autre unité, qui donne lieu à la pluralité, serait l'injection du devenir dans l'être (l'amour). Ses calculs seraient donc la réconciliation de l'être et du devenir. Cette réconciliation est la suivante : un être éternel qui devient et qui est en même temps déterminé, circonscrit, fini dans le temps et dans l'espace, selon une loi probabiliste, revient à l'identique une infinité de fois. Le probabilisme confirme l'intuition intellectuelle de l'en soi, la mathématique est réconciliée avec l'en soi. Le vide neutre est éternel : le phénomène quantique, selon une loi probabiliste, comme réalité finie, déterminée, étante, se déroule donc dans l'éternité, et revient une infinité de fois à l'identique. Dès lors, ce phénomène quantique s'autoproduit nécessairement (il se précède et se suit lui-même nécessairement), ce qui est bien un principe déterministe intégral. La réduction du paquet d'ondes devient intégrale.
Le probabilisme est souffrance, résistance, le déterminisme neutre et qualitatif est joie. Lorsque ces forces se compensent (en se mettant au service d'un même calcul du retour à l'identique), l'ordre probabiliste et mathématique est susceptible de formaliser l'intuition de l'en soi. On parle ici d'une mathématique qualitative de l'amour et de la gravité.
La cosmologie actuelle
La gravitation quantique à boucles débouche sur l'hypothèse du « big bounce » (grand rebond). L'univers physique se serait contracté avant de rebondir pour donner lieu à une nouvelle « séquence ». Le rebond n'est pas autre chose que le vide neutre intensifié sous sa forme élémentaire. Ainsi la tentative de réconcilier macrophysique déterministe et microphysique probabiliste nous installe dans un univers potentiellement éternel, ce qui est logique puisque, comme on l'a vu, une mathématique qualitative rejoint l'intuition intellectuelle de l'en soi (le neutre est éternel).
Selon une loi probabiliste, si les rebonds se déroulent dans l'éternité, et si les séquences sont intégralement déterminées, alors nécessairement les conditions initiales de « notre » séquence d'univers se remanifesteront à l'identique, une infinité de fois. Cela confirme la loi de l'éternel retour du même. Il faut distinguer l'absolument infini (la quantité totale des rebonds) de l'infinité des rebonds identiques (infinis relatifs) ; le premier contient les seconds, selon la théorie des ensembles infinis de Cantor. L'infini qualitatif est alors le nombre « Un » indivisible, comme intensité vécue actuellement. Le rebond absolument identique est, actuellement, quoique toujours soumis à la gravité (même s'il pourrait tout aussi bien ne pas être).
Le vide neutre de l'univers qualitativement infini serait création pure. En effet, l'éternité de l'univers, dans l'en soi, ne signifie pas l'absence d'un commencement de l'univers. Le neutre se crée, à partir de rien, mais il se prolonge indéfiniment. Le neutre est le rien. Mais en tant qu'être qui devient. Ce qui est créateur, c'est la mémoire : elle injecte de la durée épaisse dans l'instant absolu, et fait exister le passé. Dès lors, à partir d'un rien déterminé (le passé) l'être agit et sent d'une certaine manière, ce qui n'est rien d'autre que l'acte créatif fidèle. La mémoire du vide initial créé est celle de l'amour créateur qui l'a poussé à être et à s'autoproduire, tout en se différenciant d'elle-même. La transcendance créatrice (« Dieu ») est justifiée dès lors, sans remettre en cause le principe d'une éternité de l'univers physique ; en effet, la mémoire est la propriété d'un être vivant créateur et transcendant, qui crée par fidélité, mais elle suppose toujours un passé, par définition (l'univers et « Dieu » sont co-créateurs de l'univers, dans la simultanéité du neutre, en tant que l'univers est l'être d'une fidélité vivante). L'Un est Deux, et réciproquement. Dieu comme fidélité vivante et transcendante est, de fait, mais il n'est rien d'autre que l'immanence inextensive réfléchie en elle-même, dans l'amour. La mémoire est souffrance et théorie (contemplation, langage), a-t-on déjà dit, mais dans l'amour. Le principe créateur transcendant-immanent, purement étant, est donc le fait vivant et parlant de la contemplation souffrante et aimante.
Pour tout dire, Dieu est l'invisibilité de l'autre être vivant individué, ou plutôt ce qu'il y a entre moi et cette invisibilité autre. C'est cela qui motive la projection du vide initial dans le devenir. Et cela se dit.
Le vivant
L'auto-sentiment vécu du vivant est le vide neutre éprouvé. La matière non-vivante produit la vie par l'amour et la souffrance (gravité). Le vivant est l'être parlant, soit la transcendance-immanente créatrice de l'être. Il est ce qui produit rétroactivement l'être non-vivant. Le végétal et l'animal non-humains semblent ne pas parler. En réalité, ils parlent : la classification, la mémoire, et l'oblitération de la singularité sont le langage. En effet, le langage est l'Un ouvert de l'inextensif primordial, tel qu'il est intensité. La capacité à se désindividuer, par fidélité à l'amour, est donc le langage. Le végétal et l'animal sont créés dans l'ouvert, sans individuation, si bien qu'ils parlent. Ils sont les fidèles, ceux qui ont la mémoire. La parole humaine, en revanche, reproduit l'individuation, elle segmente. Car l'humain fait souffrir le vivant non-humain pour survivre. Il se distancie, et son langage articulé est une oblitération de l'ouvert. Pourtant, il est une unité avec le vivant. Si le langage humain parvient à exprimer le langage du non-humain, la reconnexion se fait. Et ainsi l'éternité et la réconciliation interviennent. C'est dans la méditation transcendantale et dans la joie neutre que l'humain peut ensuite, dans le langage, exprimer la parole du non-humain (l'ouvert). L'intuition intellectuelle de l'en soi, via une certaine expérience de pensée, peut alors venir confirmer, sur un terrain articulé, ce qui s'affirme dans l'intensité vécue du vivant non-humain. Une telle posture ne peut que déboucher sur la fin de l'anthropocentrisme et de la domination oppressive du vivant non-humain. Car l'animal et le végétal, je les suis actuellement, et cette souffrance apparemment extérieure est en fait la mienne. La mort souffrante du vivant (qui reste malgré tout éternel) signifie la mort souffrante de l'humain.
Néanmoins, lorsque le langage humain exprime le langage non-humain (« Dieu »), la réconciliation produite entraîne un soulagement qui est un supplément. L'intensité s'accroît en l'humain, qui dit désormais ce qui avait été oblitéré. Le fait de nier ce qui est l'affirmatif en soi, puis de nier cette négation, est la possibilité d'accroître la conscience intensive et parlée du neutre vide. L'humain est le big bang, ce qui fait exploser le vide ouvert, par la résistance. Il est aussi l'expansion. Cela étant, les souffrances passées produites sont inconsolables et indépassables. La gravité est ce qui est ré-installé intensivement par le vivant humain (puisqu'il installe la souffrance de l'exploitation). Cela signifie chute, puis rebond dans l'expansion.
La religion
Le Dieu des monothéismes est verbe, amour, et fidélité. Il est bien l'inextensif-Un du vide parlé. En tant que tel, il n'est rien d'autre que le vivant, transcendant-immanent. Il est transcendant, parce qu'il conserve dans la mémoire un passé. Le passé est un rien, il transcende ce qui est. Il est immanent, parce que cette mémoire est vécue dans l'instant absolu intensif du vivant-Un. L'intensif actuel est ce qui est de fait, dans l'immanence.
Néanmoins, les institutions religieuses ont interprété cette transcendance-immanente comme pure séparation. La création serait le fait de n'être pas. Le fait de n'être pas supposerait des commandements. Les commandements seront oppressifs, et produiront la souffrance. C'est le sujet mâle, adulte et théorique qui représentera ce Dieu. Le féminin, l'enfant, le travail manuel, et le vivant non-humain seront soumis à ses commandements. Ils seront la « nature » qu'il s'agit d'exploiter. Le langage de Dieu devient alors la prescription patriarcale, âgiste, classiste et anthropocentriste. C'est le sujet individué mâle, adulte et théorique qui est l'être de la souffrance et de l'individuation souffrante. Il pose un néant parce qu'il est lui-même ce néant. Pourtant, en soi, il est joie. Mais il récuse cette joie, puisque son enfance a été détruite. Comme enfant assigné bourreau, il a vécu l'enfer : il était l'être dominant mais enfant (donc innocent). La dissociation entre le fait de faire souffrir et le fait d'être innocent crée le sentiment de la vengeance : la nature sensible extériorisée devra souffrir, puisque cet enfant a souffert atrocement (on l'a responsabilisé, alors qu'il était innocent). Le monothéisme patriarcal et théocratique est la souffrance de l'enfant brisé et dissocié qui est l'enfant masculin, adulte, théorique et séparé du vivant non-humain, souffrance qui devient vengeance. L'intensité actuelle est alors éparpillement des intensités, qui se séparent et se nient. Le principe vengeur qui « crée » à partir du rien absolu et étant de ces monothéismes est la projection de l'inextensif de l'enfant dans ce néant, projection qui vise l'abolition de la souffrance de cet enfant. L'enfant qui deviendra bourreau, éduqué de façon violente, mérite la grande consolation de la perpétuation durable de l'inextensif aimant entre deux retours. Car en tant qu'enfant, il est dans l'ouvert, il aime ; mais son assignation a brisé cet amour, si bien qu'il est l'une des plus éminentes victimes du monde.
La religion monothéiste est abolie et conservée dans ce mouvement. L'intuition intellectuelle de l'en soi réalise le Dieu des monothéismes, mais elle abolit le caractère patriarcal, âgiste, classiste et anthropocentriste des institutions religieuses. Il faudrait donc consoler l'enfant brisé. Et ne plus éduquer de futurs bourreaux. Pour ce faire, l'adulte actuel a la responsabilité de faire valoir le miracle de l'enfance, en laissant s'exprimer la nouveauté absolue qu'est chaque enfance (l'innocence de l'être). Cette responsabilisation de l'adulte, généralisée, entraînerait l'abolition des institutions religieuses.
Les monothéismes rejoignent alors leur animisme primordial. Ils récusent la fétichisation de l'inerte (puisqu'ils reconnaissent d'abord le vivant innocent), mais ils admettent leur unité créatrice et fidèle avec l'énergie neutre du non-humain (à dire vrai, c'est le vivant qui crée l'inerte).
La morale
L'inextensif-Un de l'intensité actuelle de l'adulte formé est un commandement : tu ne dois pas favoriser la souffrance de l'autre vivant. L'autre me manque, je l'aime mais je ne suis pas lui, je ne sais pas mon unité avec lui. Une telle situation dramatique engage déjà la gravité. Mais si l'autre souffre, alors il se replie sur lui-même : et il nie cette unité. Il s'engage alors dans un cycle de vengeance. Cette vengeance est la résistance absolue. On voudrait que cela ne soit pas. Pourtant, la grande consolation existe, et la joie pourrait perdurer. Mais la résistance absolue crée une infinité de souffrances, une infinité de fois. La gravité devient alors trop lourde, et elle peut devenir effondrement. L'effondrement est l'abolition de la joie en soi : la joie durable entre deux retours ne compense plus les souffrances présentes dans le monde visible. Il aurait donc mieux fallu que le monde ne soit pas. L'être devient dès lors malédiction. La malédiction de l'être est l'opposition totale, qui fait que l'étant est identique au Mal. L'étant n'est plus un Bien. Dès lors, puisque le futur est incertain, et que les destructions peuvent encore s'accumuler, l'intensité actuelle est à la fois un Mal et un Bien : elle est un Mal parce que l'irréparable se produit et peut se produire jusqu'à l'effondrement, mais elle est un Bien parce que la joie peut venir compenser la souffrance, Si elle est un Mal, l'expansion signifie souffrance aimante accrue, si elle est un Bien, elle signifie joie aimante en soi accrue. La réconciliation avec l'être peut d'ailleurs signifier l'un ou l'autre. En effet, une réconciliation qui est joie relative peut néanmoins être un effondrement, si la souffrance globale est trop importante. La réconciliation qui apporte une joie totale, en revanche, empêche l'effondrement. L'effondrement du vivant est une dilution absolue sur fond d'atomisation absolue. Il ne change rien à l'univers physique, qui reste le même de façon neutre, mais il change l'évaluation morale intensive du vivant, de façon décisive.
Mon inextensif en soi est la loi morale universelle qui m'interdit de traiter l'autre comme une chose, et de le faire souffrir. Car mon inextensif ne s'effondre pas, il rebondit. Il est un Bien qui doit être.
Si les générations futures jouissent d'une joie collective durable et parfaite (et cela inclut le vivant non-humain), alors les souffrances passées, qui sont autant de luttes et de résistances, n'auront pas été développées en vain. Dès lors, l'amour se transmet, il se prolonge, il s'accomplit, et l'être semble devenir un Bien. Certes, un individu passé souffrant ne connaîtra pas cette joie des générations future. Mais la joie de ces générations futures est la même chose que sa souffrance, ces deux intensités sont le même vide érotique neutre. Dès lors, par un processus de sublimation en soi, la souffrance est consolée. On peut supposer que, dans l'immortalité de l'âme, l'individu passé ayant souffert découvrira qu'il a contribué à cette joie visible durable future, et qu'il se délectera de cette consolation. Cela ne peut qu'être vrai, d'ailleurs. Car l'inextensif aimant entre deux retours est l'amour absolu, il obtient donc tout ce qui est possible d'accroître la joie. Dès lors, la loi morale m'incite à participer aux luttes d'émancipation à l'égard de toutes les formes d'oppression, en vue d'accomplir la réconciliation qui ferait que l'être est un Bien.
Rien n'est joué d'avance : l'effondrement est encore possible. Car le futur reste inconnu. Il est impossible de savoir si l'être est un Bien ou un Mal. Il se pourrait que l'intégralité de l'expérience vivante visible reste un désastre inconsolable, en soi, et que la perpétuation de l'inextensif entre deux retours ne soit pas une consolation suffisante. Mais précisément, cela fonde la liberté morale de l'être. Il a à être d'une certaine manière, pour que l'amour ne soit pas une malédiction.
Il faut noter que, dans le cas où la souffrance visible serait trop importante, la grande consolation entre deux retours resterait imparfaite : car il manquerait à l'intensité vécue la conscience d'une réconciliation totale. Cet entre-deux serait dès lors libération, absence de trouble, mais il ne pourrait bénéficier de la joie qui consiste à savoir que l'être visible a été réconcilié ; il ne serait dès lors pas absolument parfait et consolateur. La malédiction de l'être signifie aussi cela.
L'économie capitaliste
La valeur économique capitaliste suppose la réduction des travaux concrets à une pure dépense énergétique indifférenciée. On ne se préoccupe plus de la qualité du désir et de la création. On ne veut que brandir une abstraction, l'énergie, sans la déterminer qualitativement. On quantifie alors le travail pour déterminer la grandeur de la valeur. On l'a déjà dit, l'énergie est l'amour. Mais lorsqu'elle se déconnecte du désir qualitatif et différencié de l'être, en tant qu'abstraction quantitative et abstraite, elle devient repli sur soi absolu, atomisation, et solipsisme. Le rapport à l'autre n'existe plus. Le manque et le vide en soi disparaissent. La vie nue ainsi produite ne se ressent plus. Elle a aboli la mémoire, soit la fidélité. L'instant absolu devient une unité quantitative abstraite qui se divise à l'infini, de telle sorte que cet instant absolu du neutre se ferme absolument. L'ouvert est aboli.
Pourtant, en valorisant l'énergie, le capitalisme valorise l'amour. Mais l'énergie abstraite et divisible est oppression, exploitation et domination abstraites. On brandit un fétiche : le capital fixe (la machine). C'est l'inerte qui est valorisé, l'énergie de l'inerte (le travail abstrait n'étant qu'une modalité de cette énergie inerte). Le capitalisme est la domination de la nature non-vivante sur la nature vivante. Elle suscite une domination médiatisée à l'intérieur de cette nature vivante. L'abstraction de l'énergie indifférenciée du travail et de l'argent sont la résultante d'une fétichisation de l'inerte.
On l'a déjà dit, Dieu est ce qui parle. Seul le vivant parle. L'inerte ne parle pas. Certes, l'inerte est le vivant, l'énergie est l'intensité vécue. Mais une différenciation devient nécessaire entre ces deux ordres. En effet, l'inerte ne souffre pas, c'est pourquoi il ne parle pas. Seul le vivant souffre. Dès lors, je ne suis pas obligé moralement à l'égard de l'inerte : je peux le manipuler et le déplacer à ma guise. Si l'inerte me domine, c'est un principe non-souffrant qui me fait souffrir. Dès lors, l'effondrement vivant peut être produit par ce qui ne s'effondre pas. A dire vrai, je fétichise l'inerte parce qu'il est ce qui est en soi sans s'effondrer. Le capitalisme est ainsi la valorisation de ce qui est immuable en tant que neutre (ce qui ne s'effondre pas n'est ni Bien ni Mal). Il s'agirait de considérer, au contraire, que puisque l'inerte ne peut pas s'effondrer, je n'ai pas à lui octroyer une dignité spécifique. On briserait dès lors le fétichisme, et les désirs qualitatifs et multiples, quoique Un dans la joie, deviendraient à nouveau ce qui prime.
Les capitalistes exploitant les prolétaires sont les porteurs gestionnaires de cette logique. Ils jouissent de l'effondrement, mais ils sont victimes de cet effondrement. Les prolétaires souffrent de l'effondrement, et sont de même victimes de cet effondrement. Les capitalistes résistent à l'abolition de l'effondrement, contrairement aux prolétaires. Pour autant, les deux classes sont soumises à l'abstraction fétiche de l'énergie inerte indifférenciée. La lutte contre les capitalistes se fait pour eux, contre l'effondrement dont ils seront victimes. Il est moral de combattre les capitalistes. Mais leur souffrance n'est pas un fait qui s'impose. Au contraire, il s'agirait d'abolir leur jouissance dissociée, pour qu'ils ne souffrent plus inconsciemment. Une fois que s'est installé un rapport de force, dans les luttes concrètes, c'est par le langage médiatisant la relation entre capitalistes et prolétaires que s'envisagera une réconciliation. Comme le dit Bergson, celui qui parle est l'ami de celui qui parle. Il n'y a pas d'ennemi, il n'y a que des amis, puisque l'inextensif est un, et puisque toute souffrance vivante est la mienne. C'est pourquoi il faut parler à l'autre, non le faire souffrir. Le langage pourrait mobiliser l'intuition intellectuelle de l'en soi : la vie est extrêmement importante, puisqu'elle est éternelle, et se répète à l'identique une infinité de fois. L'aliénation, dans ces conditions, ne peut plus durer. Le fait de faire souffrir autrui est une faute infinie, qui se répète éternellement. Elle nous menace d'un effondrement (l'être pourrait être une malédiction par votre faute). Par ailleurs, la vie est une consolation, elle se prolonge indéfiniment entre deux retours, dans l'amour absolu. Il est donc inutile d'être avide, pressé, productif, et de fétichiser l'inerte qui semble « ne pas passer ». En effet, le vivant non plus ne passe pas, et il est ce qui importe, puisque sa souffrance, son désir et sa joie sont ce qui fait que l'être est. En vérité, il n'y a ni mort ni peur.
Dans de telles conditions, les capitalistes ne seraient pas tués, ni mis dans des camps. Ils seraient convaincus. Leur propre science naturelle clivée pourrait justifier ces dires, via l'injection d'une mathématique qualitative de l'amour et de la gravité. La mathématique qui permettrait l'harmonisation des êtres dans le communisme qui suivrait, au niveau de l'auto-organisation de la production des biens, serait alors, également, une mathématique de l'amour. L'effondrement serait évité.
Le capitaliste est un enfant-bourreau et innocent inconsolable qui fétichise l'inerte parce que l'inerte ne s'effondre pas. Il croit qu'en idolâtrant ce qui ne s'effondre pas, il pourra éviter l'effondrement de son enfance. Il faut consoler cet enfant (devenu adulte), afin d'éviter le désastre. En lui montrant que c'est le vivant qui ne doit pas s'effondrer.
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