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1. Citations de Pierre Rabhi, un « décroissant » d’aujourd’hui

Pierre Rabhi, à propos de « la » « Famille » :

« Et bien disons la famille, c’est une communauté naturelle, que la vie a établie, de cette façon. Et bien disons qu’il y a le père la mère, les enfants, tout cela représente une communauté, on pourrait dire viscérale, biologique, on ne pourrait pas la récuser. »

 

Pierre Rabhi, à propos du mariage homosexuel :

"Oui, toutes ces nouvelles idées… Il n’en reste pas moins vrai que ce qui n’est pas récusable et que ce qui a été depuis l’origine de l’humanité c’est que l’homme, la femme procréent et ont des enfants et constituent un groupe sociale biologique. Et ça personne ne peut le récuser. Alors on a beau avoir toutes sortes de discours, de théories, de thèses et d’antithèses cela n’enlève rien à cette réalité là."

 

Pierre Rabhi, à propos d’un enfant élevé par un couple homosexuel :

« C’est à dire qu’il risque d’être mis devant un fait accompli d’avoir deux papas et deux mamans et de n’être pas dans ce qu’on appelle la norme. Et quand on dit la norme c’est la norme, on ne peut pas tourner autour du pot, il ne peut pas y avoir de procréation sans un homme et une femme. »

 

Définition de la norme, par Pierre Rabhi :

« La nature elle-même. C’est que pour qu’il y ait procréation, il faut mâle et femelle (...). Une chèvre a besoin d’un bouc, la vache a besoin d’un taureau. Donc ça c’est une loi invariable à laquelle même les homosexuels doivent leur propre existence. »

 

Pierre Rabhi, sur la radio chrétienne RCF Berry, le 21 août 2014

 

 

 

 

 

2. Conceptions homophobes et transphobes du collectif « technocritique » de Pièces et main d’oeuvre

     

    Le collectif « technocritique » de Pièces et main d’œuvre considère que les transsexuel-le-s/transgenres, que les chirurgiens, disent-ils, « équipent ou débarrassent suivant les cas, d’un pénis détesté ou désiré », que les intersexes, que le dit « lobby LGBT » et que « l’élite gay et lesbienne », qui aurait selon eux la mainmise sur le monde de la mode, et voudrait « imposer l’homonormalité », doivent être associé-e-s à la « dérive » « technologique » moderne, pourquoi pas au projet « transhumaniste » totalitaire.

     

    PMO, « Ceci n'est pas une femme. A propos des tordus queer »

     

     

     

     

    3. Un positionnement réactionnaire d'un certain écologiste, à l’occasion du débat sur le mariage pour tous

     

    "Dans le cas particulier des unions homosexuelles, un enfant pourrait alors avoir officiellement deux mères (et pas de père) ou deux pères (et pas de mère) : le discours légal contredirait alors la réalité de l’existence de deux parents biologiques de sexe différent."

     

    "Si le projet de loi devait être adopté, ce serait une négation sidérante de la nature, l’aboutissement consternant de notre société industrielle qui détruit la nature non seulement dans la réalité mais aussi dans les esprits. L’homme se prend pour un démiurge : nucléaire, OGM, nanotechnologies… sans jamais mettre la moindre limite à son action. « No limits », tel est le slogan des ultralibéraux qui définissent le nouveau politiquement correct. "

     

    Thierry Jacaud, « La vérité pour tous »

     

     

     

     

     

     

    4. Citation d'Eugénie Bastié, prônant « l'écologie intégrale » (revue Limites)

       

      « Nous essayons de déconstruire cette injustice, et de montrer que christianisme et écologie ne sont pas seulement compatibles, mais indissociables (…) Faites des enfants, pas les courses ! »

       

      Bastié, « Faites des enfants, pas les courses », 4 septembre 2015, in : lerougeetlenoir.org

       

       

      5. Propos de Jacques Ellul, « critique de la technique »

       

      Ellul, en 1984, dans Les combats de la liberté, considère qu’il faut abandonner l’homosexualité et qu’elle est une perversion et un péché, une sexualité « médiocre » qui serait « destruction de soi et des autres ».

       

       

       

       

      Commentaires

       

      Ces cinq interventions sont bien sûr issues de mouvances politiques différenciées. Elles manifestent divers degrés d'exclusions et de violences. Celles de Pierre Rabhi, Thierry Jacaud et Eugénie Bastié, apparemment plus « dialectiques » que celles D'Ellul et de PMO, peuvent s'insérer dans un discours général dit « humaniste », ou « universaliste », qui se veut donc complexe, et qui pourra même prôner l'acceptation des différences, etc. Cela étant précisément, ces « différences » seront définies en fonction d'une normalité, d'une naturalité, elles-mêmes impensées.

      Ce qui devra retenir l'attention, ce seront bien certaines structures idéologiques communes.

      On constate que, dans les centres occidentaux de la gestion globale, des discours critiquant le dit « système », se développent, au fil du processus capitaliste de crise. Un discours écologiste dit « radical », ou « intégral », ou même « décroissant », pourra développer cette critique. Mais précisément, le développement et l'aggravation de la dissociation-valeur, comme on l'a vu, produit aussi progressivement le refoulement de cette dissociation. Dans le même temps où ses structures assignantes et réifiantes radicalisent la scission, cette scission devient toujours moins consciente pour les individus. C'est ainsi qu'une certaine pseudo-critique du système, totalement hébétée, insérée pleinement dans la religion fétichiste-marchande du quotidien, pourra prétendre « remettre en cause » la modernité, dans le même temps où elle s'appropriera pleinement et absolument ses catégories les plus explicitement destructives et morbides.

      Tâchons de définir les structures générales de cette « technocritique », ou de cette écologie naturaliste pseudo-critique, qui revendique le maintien des assignations productivistes, dans le même temps où elle pense confusément les dénoncer.

      Cette écologie naturaliste opposera systématiquement à « la technique », hypostasiée, ou à « l'artifice », au « simulacre », une certaine « nature humaine », elle-même figée, non dynamique. Une telle « nature humaine » sera définie en fonction d'une « identité biologique » immuable du « vivant humain », elle-même associée à « l'identité biologique » de toute vie, animale ou végétale. Elle implique les définitions catégoriques d'une « famille », d'une « sexualité », et de « genres », compris comme « normaux », ce qui supposerait, politiquement, une normalisation précise et « responsable », et certaines différenciations corrélatives.

      Cette pseudo-critique manichéenne et binaire de « la » technique en général, qui viendrait « corrompre » quelque « nature humaine » « normale », relève d'une idéologie biologisante qui tente de définir un « être » fixe de l'existant, qu'il faudrait « prendre en considération ». Mais cette idéologie ne voit pas qu'elle est elle-même construite socialement et historiquement, et que l'idée de « nature fixe », qu'elle mobilise, qui n'est jamais qu'une élaboration théorique déterminée, ne peut être elle-même, par définition, considérée comme immuable et éternelle.

      Par ailleurs, outre le fait que cette pseudo-critique est franchement nauséabonde, car ontologiquement patriarcale, indépendamment des bonnes intentions de ses défenseurs, elle n’est pas une critique conséquente du capitalisme : car c’est en ciblant les structures de dépossessions matérielles massives de la technologie en régime capitaliste, et surtout leurs fonctions de domination, très spécifiques, que l’on pourra, en effet, les destituer.

      Pourquoi dira-t-on, donc, que cette nature, que cette normalité, que nos « technocritiques » réactionnaires convoquent, implicitement ou explicitement, est elle-même une construction sociale et historique récente, très moderne, et qu'elle s'auto-contredit, de ce fait, en elle-même ?

      A vrai dire, la réduction des vies humaines individuelles, a priori linéaires et historiques, à des déterminations biologiques cycliques (engendrement, consommation, production, reproduction), est une réduction qui se développe de façon explicite au sein de notre modernité, et que les totalitarismes massivement meurtriers du XXème siècle finiront par exploiter de façon désastreuse, quoiqu'elle se poursuivra dans les sociétés libérales plus tardives.

      Et ce caractère spécifiquement moderne des assignations biologisantes est encore mieux compris si l'on considère le projet économique moderne : le capitalisme.

      Le capitalisme est un ordre productiviste et fonctionnaliste, en un sens également biologisant : les individus au travail sont réduits à n'être que l'actualisation d'une pure « force », énergétique, physiologique, de travail. La valorisation des marchandises par le travail suppose cette réduction physiologique. L'idée de « pure énergie », indistincte et indifférenciée, en un sens physiologique et « biologique », est indissociable des déterminations interne au travail abstrait (catégorie fonctionnelle capitaliste). Ce fonctionnalisme colonise tous les aspects de la vie, dans la mesure où c'est l'exploitation de cette « force » énergétique, permettant l'augmentation de la valeur économique, qui concentre tous les regards, dans la circulation inversée A-M-A'. Ce fonctionnalisme déterminera donc une division rationnelle des activités de la production et de la reproduction de la vie, ou de la force de travail, dans les espaces privés. Ce fonctionnalisme de la reproduction de la vie dans l'espace privé, vie définie comme pure puissance physiologique, assignera les individus à de « genres », à des « sexualités » déterminées, en fonction du rôle qu'ils jouent (ou ne jouent pas) dans la dynamique productive et reproductive générale.

      Ce capitalisme fonctionnaliste, biologisant, dès lors, sera, bien sûr, structurellement patriarcal, sexiste, homophobe, et transphobe. Ce sont ses techniques mêmes de gestion de l’existant, techniques calculatrices et rationnelles, qui rendent nécessaires puis opérantes, de telles discriminations, assignations, catégorisations, réductions. Le « féminin », assigné à la tâche de l'engendrement et de l'entretien de la force de travail, dans le foyer privé, subit les divisions et réductions « adéquates ». Les existences « non-hétérosexuelles », ou « hors-genre », définies comme « stériles », « inaptes à engendrer », subissent d'autres réductions et discriminations spécifiques.

       

       

       

      L'assignation patriarcale des femmes à la gestation exclusive, et à ses « responsabilités » corrélatives, dans le foyer, certes plus archaïque que la modernité capitaliste, sera déterminée néanmoins de façon nouvelle et spécifique, au sein de cette modernité, de façon beaucoup plus amorale et impersonnelle, si bien que ce patriarcat, recomposé, définit lui-même une « naturalité biologique » inédite, qu'il faut savoir penser spécifiquement.

      Quoi qu'il en soit, « biologisme », « naturalisme » patriarcal moderne, et technologies classistes, travaillistes, de la domination, de l'exploitation et de la destruction, ne s'opposent absolument pas au sein du capitalisme, mais sont les deux faces d'une même pièce.

      Ce n'est pas d'abord le « rejet affectif » des « différences » qui fonde ces dominations ou discriminations : comme réductions fonctionnelles, elles relèvent de déterminations calculantes, amorales et aveugles à l'empiricité concrète des existences. Le « rejet affectif » de l'autre qui est « différent » ne vient que se surajouter à ces déterminations calculantes, il n'est en rien une cause immédiatement motrice dans cette situation : il n'est qu'un effet, lui-même provoqué par une division plus primordiale, rationnelle et instrumentale, des forces individuelles et collectives, division relative à un ordre (re)productif organisé formellement ; rétroactivement, certes, un tel affect altérophobe consolide cette division fonctionnelle, laquelle, ainsi renforcée, produit en retour le développement affermi de cet affect, etc., indéfiniment.

      Les individus humains semblent donc devoir se conformer particulièrement à un ordre « biologique » fixe, car c'est d'abord la détermination passive de la survie physiologique qu'organise la société de la valeur synthétisée par le travail abstrait. Mais cette « naturalité » n'a rien de transhistorique : elle émerge au moment où ce travail, précisément, devient à ce point indifférencié, qu'il est réduit à des composantes physiologiques indéterminées, sans contenu concret propre. La « nature non-humaine » (animale, par exemple) à laquelle on se référera pour justifier cette naturalité « normale » de l'organisation sociale et familiale sera elle-même, à son tour, une construction historiquement déterminée, s'adaptant à de telles injonctions : le devenir de cette « nature non-humaine », dynamique, ainsi que sa complexité, sont niés par de telles constructions idéologiques, pour que des analogies précises entre l'ordre de la valeur économique et cet ordre « non-humain » réifié, théoriquement élaboré, soient rendus possibles, et pour mieux légitimer le premier (cf. Spencer).

      Lorsque ce capitalisme développe une folie meurtrière, comme national-socialisme, son fonctionnalisme devient à ce point délirant qu’il finit par enfermer ou assassiner les personnes n'ayant pas une « sexualité productive » (personnes homosexuelles), de même qu’il pourra assassiner les individus « non viables » pour la « nation », ou pour son économie « réelle » (personnes handicapées, personnes tziganes non « territorialisées », personnes juives assignées au capital financier « sans attache »).

      Son correspondant pétainiste défendra l’idée d’une famille naturelle, c’est-à-dire : patriarcale, idée indissociable d'un ordre industriel et technique travailliste, et d'un ordre national organique, massifiant les consciences autour d'un projet commun de division productive (« travail, famille, patrie »).

      La pseudo-critique anti-technique, ou se voulant « écologique », ou « anticapitaliste », qui finira par prôner, aujourd'hui, une norme « naturelle » familiale (implicitement patriarcale), qui confondra l’homosexualité, l’intersexualité, ou la transsexualité, avec quelque « dérive » productiviste ou technologique, ne fera en fait que défendre les valeurs que le capitalisme, primitivement, et aujourd’hui de façon plus voilée, mais aussi plus sauvage, défend lui-même d’emblée. C'est l'idée fonctionnelle, capitaliste, moderne, de « naturalité biologique » sexuelle, familiale, génétique, que cette pseudo-critique défend de fait, et donc elle défend également, implicitement, toutes les technologies biopolitiques, juridiques, sociales, induites par cette idée.

      Le mariage homosexuel, les techniques chirurgicales permettant le changement de sexe, qui sont timidement rendus possibles aujourd’hui, sont d'abord issus de luttes, et de contre-tendances, au sein d’une dynamique qui fonctionnalise toujours plus les genres et les sexualités. Le droit à l'avortement, de même, que nos « écologistes » naturalistes pourraient appréhender comme « non-naturalité », sans contredire leurs principes axiologiques (même si leurs positionnements formels peuvent être différenciés concernant ce sujet), ce droit acquis grâce à des luttes féministes déterminées, est bien aussi une contre-tendance au sein du fonctionnalisme moderne industriel et biologisant. Ces « techniques » de gouvernementalité, ou ces « techniques » médicales, permettent en effet de contrecarrer quelque peu les structures technologiques massives capitalistes qui tendent à étouffer toujours plus les « déviations ».

      Ces contre-tendances juridiques et médicales ne s'insèrent pas immédiatement dans le processus d'accélération productiviste et technologique moderne, mais sont d'abord issues de luttes réelles, développées contre ce système technologique-familialiste. Néanmoins, on doit dire aussi que ces contre-tendances se sont développées au sein de luttes qui n'ont finalement pas aboli le capitalisme familialiste global, et qu'elles finissent par s'insérer dans l'immanence du processus dialectique du capitalisme (intégration, récupération). En outre, on doit reconnaître que ces contre-tendances émergent sur la base des contradictions mêmes du procès capitaliste de crise. Comme il a été déjà dit, le capitalisme met en place des structures (« famille », sphère domestique féminine) qu'il finit par décomposer, comme développement auto-contradictoire, et comme procès d'extension indéfini (besoin d'une main-d'oeuvre mixte, intégration relative de minorités traditionnellement exclues dans le salariat et la consommation, etc.). Les contre-tendances juridiques ou formelles émergeant en son sein ont donc pu être engendrées par sa dynamique auto-contradictoire (impliquant le refoulement, mais aussi la barbarisation de la dissociation sexuelle-patriarcale de la valeur), si bien qu'il récupérera d'autant mieux de telles contre-tendances, pour les intégrer à son fonctionnement automatique indéfini.

      Ainsi, au fil de la manifestation de ces contre-tendances, et de leur « reconnaissance » relative par le système, il y aura potentiellement un calcul amoral, stratégique, sans que ce calcul puisse être rattaché à des intentions toujours conscientes ou formulées (on parle ici d'un système essentiellement impersonnel) : en effet, l’extension de la marchandisation du monde implique l’intégration relative de certaines franges d'abord exclues. Des « techniques adaptées », promouvant la « reconnaissance » inédite, mais relative, de ces franges d'abord exclues, doivent être mobilisées dans ce contexte. Dès lors, si ces « techniques » nouvelles permettent des formes d’émancipations et de prises en charge matérielles qui furent attendues, revendiquées, et si les acquérir est bien plus souhaitable que le fait de demeurer dans des situations psychologiques, matérielles, qui seraient beaucoup plus précaires et insupportables sans elles, néanmoins, ces « techniques » sont finalement prises en charge par un ordre qui aura maintenu primitivement des formes d'assignations insupportables. Ces techniques, en toute logique, impliqueront donc aussi des subversions atténuées, des tutelles nouvelles : le fait de rester dépendantes, en étant intégrées par lui, à un ordre républicain, médical, juridique, qui aura exclu à la base, fondamentalement, certaines formes sexuelles ou genrées, « déviantes » ou « inférieures » c’est, pour des personnes toujours déjà réduites, n’obtenir qu’une reconnaissance tronquée, étouffée par un souci de contrôle et par une méfiance jamais désactivés.

      Une critique de ces techniques tardives de la « reconnaissance », non binaire, non manichéenne, doit oser se formuler. Mais précisément, contre toute « écologie » naturaliste, ou familialiste, issue de l'aggravation du refoulement de la dissociation sexuelle-patriarcale de la valeur, on ne critiquera pas ces techniques ambivalentes au nom d'un « retour à la famille » mais au contraire, en vue de l'abolition du familialisme formel et marchand qui continue à les conditionner. Par souci de réalisme, cette critique radicale de la valeur familialiste doit reconnaître qu'elle ne fait que dessiner un horizon lointain, post-capitaliste, et qu'elle ne doit pas dénoncer bêtement les luttes existantes qui revendiquent l'amélioration ponctuelle et temporaire de ces techniques, ou encore le maintien, toujours menacé, des techniques qui ont été acquises difficilement, même si celles-ci restent ambivalentes. Mais cette critique s'en prenant à la racine de la domination moderne s'inscrit aussi dans des dynamiques formulant des exigences plus radicales, et plus globales, qui pourraient bien développer le germe révolutionnaire des luttes existantes, même des luttes dites « réformistes ».

      De même qu'il s'agit d'articuler les luttes visant la redistribution de la valeur à l'enjeu de l'abolition stricte de la valeur, de même, il s'agirait un jour d'articuler les luttes visant de simples modifications juridiques ou institutionnelles à l'enjeu de l'abolition de la fonction politique en tant que telle, de l'Etat en tant que tel.

       

      Le droit à l’avortement, par exemple, si l’on défendait jusqu’au bout l’idée d’égalité réelle, ne devrait plus être défini comme un droit formel dont « jouiraient », temporairement, les femmes ; dans une société directement libre et égalitaire, qui ne serait plus synthétisée par la structure marchande, l'argent, le travail abstrait, et par la fonction politique-juridique qui les gère, on prendrait en considération toutes les personnes humaines, et ce « droit » n’aurait pas à être un « droit » temporaire, excluant (il serait aboli comme droit abstrait ou sélectif). Aujourd'hui, une femme « usant » de ce droit sera encore, implicitement, accusée : on lui ferait une « faveur », elle aurait à se sentir « responsable » (Dolto par exemple, imagina qu’une femme se faisant avorter devait payer une amende symbolique). En outre, comme « droit » seulement légal, et donc, par principe, acquis, qu’on peut perdre potentiellement, ce « droit à l’avortement » n’est pas encore une évidence éternelle, mais il reste toujours un sursis, négatif, menaçant. Pourtant, le fait que chacun-e peut et doit disposer de son propre corps apparaît a priori comme un fait évident (mais cette évidence, le droit juridique-formel, ou les codes moraux et légaux divers, la masquent et l'oblitèrent historiquement, ce qui engage des luttes nécessaires). Tant que les structures juridiques modernes et marchandes, d’emblée patriarcales, et dont les « reconnaissances » sont plus qu'ambivalentes, perdurent, nulle égalité réelle n’est envisageable. C'est seulement par l’abolition du droit formel capitaliste, incluant l'abolition de la dissociation sexuelle-patriarcale de la valeur, que cette égalité réelle se laisse envisager.

      Le mariage homosexuel est aussi un enjeu matériel important, et une reconnaissance acquise ; mais la détermination négative de ce mariage, perçu par certains "citoyens" comme droit « réclamé », implique un déni de reconnaissance implicite. S’il s’accompagne de manifestations de rue homophobes, humiliantes pour les personnes concernées, c’est plus leur impossibilité d’obtenir une visibilité publique saine, que leur reconnaissance pleine, qui sera dévoilée. En outre, la structure formelle du « mariage républicain », issue de la fonction politique moderne qui structure l'automouvement des catégories capitalistes du travail abstrait, de la marchandise et de la valeur, empêche tendanciellement la subversion, et les possibilités individuelles et collectives d'abolir le système de la dissociation sexuelle-patriarcale de la valeur.

      Un couple homosexuel éduquant un enfant pourra être « permis » juridiquement. Mais des différenciations sont exigées. En outre, selon certains discours naturalistes, « un papa, une maman », relativement à une « biologie » qui devient une prescription sociale, resteraient un cadre plus « naturel », plus « normal », et donc plus « sain » pour l'enfant. D'après ces focalisations obsessionnelles, les conditions matérielles ou psychiques d'existence ne comptent donc plus vraiment : la misère économique et sociale des existences familiales, et des existences tout court, pourtant généralisée, n'est plus le critère qui prévaut pour dénoncer des ordres dont on se scandalise, mais c'est une conception naturaliste de la famille qui doit définir le « bien-être » des enfants. On ne voit plus non plus que les assignations sexuelles essentialistes, liées à un système productiviste intrinsèquement destructeur, et qui conditionnent très souvent les existences dans les foyers privés, peuvent produire des dissociations graves pour les parents hétérosexuels « biologiques », et donc pour l'enfant qu'ils éduquent, s'ils l'éduquent. En effet, une femme vivant dans une société où elle reste dévaluée économiquement, publicitairement, symboliquement, développant des relations conjugales de ce fait clivées, un homme assigné à une force physiologique de travail, à la production de valeur, à sa responsabilité de reproducteur dominant, peuvent devenir des parents qui développeront une éducation produisant une enfance désarçonnée, divisée, enfance qui reproduira, plus tard, devenue formée, fréquemment, ces phénomènes de déprises sociales et psychologiques. Dire donc que les parents homosexuels pourraient produire une éducation « néfaste », c'est supposer implicitement, mais certainement, qu'une « bonne éducation », « saine en elle-même », hétérosexuelle, comparativement, existerait de façon structurelle, de façon majoritaire, aujourd'hui : c'est donc ne plus vouloir considérer le facteur, pourtant décisif, de la misère matérielle, qui rend pourtant l'existence familiale insupportable, et l'existence tout court, même, souffrance qu'on ne peut bien sûr pas du tout ramener à des enjeux de sexualité parentale. C'est en outre ne pas vouloir voir que l'éducation développée par des parents « biologiques » hétérosexuels peut être clivée, et précisément à cause de l'ordre normatif, fonctionnel, productiviste, patriarcal, qui assigne les êtres à des « genres » et à des « sexualités » naturalisées. Les discours pseudo-critiques naturalistes, donc, instrumentalisant eux-mêmes une idée abstraite de « l'enfance saine », nous empêchent de voir que de nombreux enfants aujourd'hui souffrent de leurs conditions d'existence, sans que le sexe de leurs parents ne soit le facteur de cette souffrance, mais aussi que les enfants éduqués par un couple hétérosexuel peuvent souffrir des assignations biologiques subies par ce couple.

      Ces écrans de fumée empêchent des prises en charge attentives et soigneuses, et des transformations plus profondes, qui engagent aussi une critique radicale d'une certaine économie politique. Surtout, la « famille » que les « technocritiques » biologisantes défendent relève d'un naturalisme qui, très profondément, réduit l'être humain à ses déterminations physiologiques, et prive finalement l'individu qui apparaît dans le monde, l'être qui naît, de sa nouveauté et de sa singularité propre : il encourage la mutilation de l'enfance, et de sa nouveauté comme nouveauté.

      Un enfant éduqué par deux personnes homosexuelles pourrait souffrir d'une chose précise : il pourrait sentir le poids du regard d'un ordre normatif qui déterminerait que sa situation est « non-naturelle », « anormale ». Mais ce n'est alors pas les parents qu'il faudrait accuser ici, ou leur désir d'éduquer un enfant, ni même ce qui leur permet de satisfaire ce désir, mais bien l'idéologie naturaliste-familialiste de la valeur, déterminant des structures sociales spécifiques, qui produit cette souffrance éventuelle. Si cet enfant vit dans un monde où l'on n'instrumentalise plus sa nouveauté, où l'on ne réduit plus celles ou ceux qui l'éduquent et prennent soin de lui à des fonctions sexuelles ou biologiques, si cet enfant vit dans un monde où les conditions matérielles d'existence sont vivables pour lui, et pour toutes et tous, alors il vit ce que tout enfant tend à vivre a priori, et sans plus ressentir un poids étouffant : il aime très simplement, et sans le moindre jugement, celles ou ceux qui l'accompagnent dans son développement.

      Le changement de sexe chirurgical, enfin, fait cesser des souffrances psychiques douloureuses. Il est en cela un progrès, juridique, éthique, médical, certain. Mais la pathologisation implicite de ce désir, via des « soins » médicaux « attentifs », est un rappel constant, dans un ordre qui continue de soumettre et d'assigner en même temps qu'il intègre, à ce que serait une norme plus « acceptable », pour un système (re)productif « naturel ».

      Plutôt que de voir, absurdement, dans ces techniques ambivalentes, des triomphes de la « dénaturation de l’humain », « à l’ère de la technique » (cf. PMO), il faudrait apprendre à voir que ces personnes bénéficient ici de techniques de la reconnaissance encore très relatives, et que leurs souffrances, si on veut les abolir, engagent l'abolition de toute technologie destructrice moderne, qui continue de les assigner structurellement.

      On cessera donc, par souci de conséquence, d'opposer, à une « technique » diabolisée, une « nature » primitive ou « normale ». On opposera bien plutôt, à une technique, à une technologie, réifiante, réductrice, spécifiquement moderne, indissociable d'une idéologie naturaliste, biologisante, on opposera au système du travail abstrait opérant la fusion productivisme/naturalisme, la défense radicale de créations de soi intensives et qualitatives, de techniques de soi plus soigneuses, permettant l'épanouissement réel de chacun et chacune. Si l'on abolit enfin les catégories de travail, de marchandise, de valeur et d'argent, ainsi que la fonction politique qui les gère, si l'on abolit le processus délirant, et les effets désastreux de la dissociation sexuelle-patriarcale de la valeur, ces techniques qualitatives n'assigneront plus les êtres à des fonctions réductrices et souffrantes, puisqu'elles seront accompagnées, souhaitées, désirées, consciemment, par ces êtres.

      On ne peut exiger sans être absurde l'abolition de « la technique en général », comme si une humanité sans technique avait pu exister, ou pourrait exister « à nouveau ». Toute humanité, et même toute vie, mobilise une faculté instrumentale pour s'adapter à son monde, à son environnement. Selon une perspective ontologique, par exemple, notre rapport au soleil lui-même est technique, en tant que rapport moyen/fin : le soleil existe, selon la manière dont nous nous organisons, aussi pour qu'il nous éclaire et nous réchauffe. Dormir la nuit est une mobilisation technique de soi, mais aussi du soleil, en un sens très fondamental. De même, tout érotisme est un rapport technique à son propre corps et à celui de l'autre, ainsi que la danse, la musique, ou le jeu. Ce n'est pas « insulter » le soleil, le sommeil, l'érotisme, la danse, la musique, ou le jeu, que de dire cela, si l'on considère que la technique peut être aussi une belle chose. Mais c'est insulter ce soleil, cette musique et cette danse, que de les confondre avec les ravages de l'instrumentation automatique et réifiante moderne, en considérant que le dérèglement meurtrier, technologique, industriel, de la technique, accuserait tous ces rapports techniques, incarnés, créatifs, au monde, dans la mesure ou « la technique en général » serait « mauvaise » en elle-même. Vouloir abolir « la technique » dans l'absolu, ce serait finalement vouloir une existence qui serait hors du monde matériel, visible, éclairé, rêvé, érotisé, dansé, écouté, joué. Ce serait vouloir qu'il n'y ait plus de soleil. Plutôt que de formuler ces souhaits absurdes, et contradictoires, qui ne sont pas même conscients d'eux-mêmes, on tâchera de transformer radicalement un rapport technique au monde, encore trop blessé.

      Une abolition des techniques et technologies capitalistes impliquera donc la mise en place de techniques qualitatives nouvelles, réellement soigneuses, par lesquelles l’avortement n’est plus un « droit » formel, défini négativement, mais une pratique durablement reconnue, ne culpabilisant plus celles qui doivent y recourir, et relative au fait élémentaire selon lequel chaque personne peut et doit disposer de son propre corps. Une abolitions des technologies capitalistes supposera le développement de techniques qualitatives et soigneuses par lesquelles l’existence des personnes « non-hétérosexuelles » n’est plus réduite négativement à une « stérilité », ou à une « anormalité », et peut engager une intimité préservée, non souillée par des regards publics indécents. Il s'agirait également d'imaginer, de créer, des techniques qualitatives par lesquelles l'existence transgenre, effectivement reconnue, non assignée, se vit sereinement, sans regards inquisiteurs ou insultants, pathologisants ou humiliants.

      L’abolition de cet ordre sera bien aussi la victoire d’un certain existentialisme concret, vécu, qui aura définitivement renoncé à toute conception mutilante et abstraite de quelque « nature humaine » normée ou moyenne, statistique ou théologique. Mais disons-le à nouveau, un tel existentialisme restera une idéologie abstraite, et plus dissociante encore, tant que nous n'aurons pas transformé effectivement le monde, et aboli les catégories matériellement agissantes que sont le travail abstrait, la marchandise, l'argent, la valeur, et l'Etat.

       

       

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