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23 novembre 2016 3 23 /11 /novembre /2016 00:54
Le football-spectacle, un prétexte pour un autre jeu

I Une analyse éloquente

 

« Le football spectacle planétaire – avec ses coupes, ses championnats, ses rencontres télévisées, ses golden stars, ses ‘‘fêtes’’ et son matraquage publicitaire omniprésent – n’est que la face visible de l’Empire football. Pour comprendre ce ‘‘milieu’’, ses règles opaques, ses trafics, ses magouilles et tripatouillages, sa corruption endémique, ses ‘‘ affaires’’, il faut évidemment l’inscrire dans son environnement réel, presque toujours occulté par les zélateurs du ballon rond : l’affairisme capitaliste. Le football est en effet l’un des dispositifs les plus puissants et les plus universels de la logique du profit. La marchandisation et la monétarisation qui ont transformé le football en une immense machine à sous avec ses parrains, ses intermédiaires, ses sponsors, ses opérations financières douteuses, ses salaires mirobolants ne sont pas, comme se l’imaginent encore certains « humanistes », les déplorables effets de l’argent, mais la finalité même du capitalisme sportif contemporain. Le but unique du football est bien de brasser de l’argent comme le destin du prunier est de produire des prunes. Le « jeu » sur la pelouse verte n’est que le prétexte visible pour d’autres jeux, autrement plus sérieux, qui stimulent en coulisses toutes les opérations effectives de la corporation – de « l’honorable société » - football : les investissements bancaires, les droits de retransmission télévisée, les recettes, les contrats de sponsoring, les chiffres d’affaires, les bénéfices d’exploitation, les produits dérivés, les budgets, les subventions, les transferts, sans compter les « primes », les dessous de table, les doubles billetteries, les caisses noires, les détournements divers qui accompagnent depuis toujours le football professionnel, voué à baigner dans l’oseille comme les requins croisent en eau trouble ».

Jean-Marie Brohm & Marc Perelman, Le football, une peste émotionnelle

           

II Le football-spectacle : la séparation achevée

 

Le propre de la société spectaculaire et marchande, qui est une société inconsciente d’elle-même, fondée sur le mensonge délibéré et l’illusion matériellement produite, est d’isoler le secteur des images médiatiques ou publicitaires censées représenter, tout en voilant sa complexité, la totalité socio-économique concrète, et de ne thématiser que ce secteur superficiel, comme s’il était la seule réalité sociale existante.

            Le « débat public » mis en scène spectaculairement n’est jamais qu’un bavardage vain et tautologique, qui ne fait que commenter ad nauseam des images qui sont rendues disponibles à l’extérieur de l’existence des individus, dont le mouvement devenu autonome est le mouvement de la dépossession généralisée, et ces commentaires, qui sont autant d’injonctions ou de dogmes autoritaires, qui sont aussi eux-mêmes des images se réfléchissant, de façon narcissique, ont pour fonction centrale l’auto-légitimation permanente du monde de la vie séparée d’elle-même… du monde marchand.

            Les experts ou spécialistes du football, vedettes indigentes ou anciens professionnels du « ballon rond », commentant avec délectation les « points techniques » d’un match, les capacités physiques de tel ou tel joueur, les « folles » péripéties du dernier transfert, ne feront que décrire la dimension la plus contingente, la plus inessentielle, de ce monde footballistique. Idéologiquement, ils joueront le rôle que jouent les publicitaires pour les marchandises à écouler sur le marché. Le « débat public » ici, qualitativement, ne se distingue pas du discours phatique qui est celui du « vendeur de rêve », qui aura plus quelque chose à dissimuler que quelque chose à offrir.

 

III Au sein du capitalisme, la dimension concrète des activités n’est qu’un prétexte, et n’a pas de valeur, sociale ou économique

 

            Dans une société capitaliste, la production de biens d’usage n’est qu’un mal nécessaire en vue d’obtenir plus d’argent, en vue d’obtenir toujours plus de profits. Un capitaliste qui dirige une entreprise pharmaceutique ne produit pas des médicaments parce qu’il serait soucieux de la santé des individus, mais il s’est engagé dans ce « business » dans la mesure où il serait rentable, dans la mesure où il rendrait possible une valorisation efficace du capital de départ. Pour un capitaliste, la valeur d’usage des biens produits ne compte absolument pas, indépendamment de leur valeur économique : c’est l’accumulation de l’argent en tant qu’abstraction qui est l’origine et la finalité du procès. Si le capitaliste dirigeant une entreprise pharmaceutique constate que l’industrie de l’armement est plus rentable, il se lancera sans scrupule dans ce secteur, s’il le peut, et ne se préoccupera pas une seule seconde du fait qu’il quitte le secteur du « soin » pour rejoindre le secteur de la destruction (ces considérations concrètes ne concernant pas cet individu « rationnel », c’est-à-dire apte à faire des calculs). Ainsi, dans la société capitaliste, l’usage n’est qu’un prétexte, un moyen, là où l’essentiel se situe au niveau de la capitalisation pure.

            De la même manière, au sein d’un « business » comme le football, le « jeu » visible spectaculairement n’est qu’un prétexte pour que se déchaîne dans l’obscurité l’affairisme capitaliste. Tous les regards seront concentrés sur ce « jeu », alors que l’essentiel « se joue » ailleurs. Les usagers du football, n’étant que des « clients », de leur côté vivront une « passion » réelle, mais celle-ci ne sera qu’instrumentalisée cyniquement, en vue du profit. Les financeurs capitalistes qui feront « fonctionner » la machine football ne se préoccupent pas de la « beauté » du jeu concret, qui n’est pour eux qu’une façade contingente, dont la « réalité » sera réduite à la possibilité de « faire de l’argent ». C’est pourtant leur point de vue philistin qui sera déterminant en ce qui concerne la détermination du sens profond de ce « jeu », dans la mesure où c’est leur « initiative » privée qui le rend possible.

            Le football est le symptôme spectaculaire par excellence, dans la mesure où tout en lui tend à agglomérer toutes les attentions autour de sa « surface » inessentielle (des « joueurs », un ballon), et à isoler cette surface pour que soit produite massivement l’occultation fétichiste complète.

            Pourtant le football demeure une totalité cohérente et organisée, fondée sur une totalisation interne (toutes les composantes institutionnelles, économiques, politiques, psychosociales, pulsionnelles, du football, interagissent entre elles) et sur une totalisation externe (le football ne peut être réellement compris qu’en étant replacé dans son cadre global : le capitalisme mondialisé dont il est le parfait miroir)[1]. Isoler son aspect spectaculaire, en occultant sa base matérielle concrète, revient à reproduire l’obnubilation idéologique pure.

 

IV Des analogies possibles

           

On retrouvera un tel schéma fétichiste dans divers autres secteurs spectaculaires spécialisés : le « critique de cinéma » (industriel), qui perd son temps à commenter des « jeux d’acteurs », des « mises en scène », des « techniques narratives », qui ne sont pourtant que des prétextes, fera exactement ce que fait l’expert « footballistique » : il ne se distingue plus, lui non plus, du publicitaire, puisqu’il oriente les regards vers la dimension « créative » du produit marchand industriel, pour mieux faire oublier que sa finalité première est la rentabilité économique et le profit.

Il en va de même en ce qui concerne le "critique" de la musique industrielle, le commentateur des péripéties d'une télé-réalité, etc.

            Les acteurs du cinéma industriel, ou de la culture « vendable », tout comme les footballeurs « à pognon », ne seront que des rouages dérisoires au sein d’une machine nivelante, rouages dont la « qualité » des « prestations », sera systématiquement ramenée à la possibilité d’accumuler des quantités abstraites, où toute spécificité de la « tâche » effectuée a disparu. Il y aura quelque chose qui fait pitié dans leur manière de « s’impliquer » à ce point, corps et âmes, dans une activité qui ne « vaut » socialement qu’en tant que sa dimension créative concrète est complètement gommée, ou instrumentalisée. De même que les « émotions » que voudraient nous transmettre les experts sportifs, ou culturels, ou autres, a quelque chose de très triste, puisque ces « transmissions » entretiennent l’illusion de ces « acteurs » ou « joueurs » selon laquelle leur investissement « subjectif » aurait une dimension « reconnue » socialement, mais aussi l’illusion des spectateurs qui croient contempler de « l’art », lorsqu’on fait appel à leurs pulsions mécaniques de « consommateurs ».

La « passion sport », la « passion cinéma », ont aujourd’hui quelque chose de profondément pathétique, ou d’horriblement « comique », en un sens bergsonien[2] : cette mécanique marchande asociale, et trivialement productive, plaquée sur des vivants dont la « création » « passionnée » s’automatise inconsciemment, provoque aussi le rire le plus terrifiant qui soit.

 

V Précisions

 

Ce n’est pas « contre » l’activité physique, ludique, ou créative, que ces propos sont tenus, bien au contraire. C’est parce qu’on respecte trop la nécessité de déployer son corps dans l’espace, de façon riche et intensive, de créer des formes esthétiques nouvelles, qui soient propres et incarnées, qu’on ne peut adhérer à la massification des consciences qu’accompagne le football-spectacle, ou encore la culture industrielle, etc. Les « fans » acritiques de football-spectacle, aujourd’hui, ou de « cinéma hollywoodien », de fait ne respectent plus tout à fait la beauté du ludique, du corps dansant, de la création physique et artistique de soi : car ils adhèrent trop vite à l’instrumentalisation cynique des corps qui jouent, composent, ou dansent, au profit d’une logique quantitative automatisant ces agents inconscients, au profit, également, d’une logique de contrôle des « masses », et du maintien de formes structurelles de dominations politiques et matérielles.

Il ne s’agira donc pas de critiquer « le sport », ou « l’art », en affirmant que seul « l’intellect » aurait le « sérieux » pour lui. Au contraire, l’intellect connaît aujourd’hui des prolétarisations analogues, et c’est aussi à cause du fait que les corps qui pensent sont devenus spectateurs et inactifs, passifs. C’est parce qu’il faut réinventer la « grâce » dans les corps, qui soit incarnée et reconnue, par soi-même et par autrui, que ce « sport », cet « art », et même cet « intellect » modernes, doivent être radicalement critiqués, puis dépassés, abolis.

 

VI Certains propos de vedettes « surinvesties » dans leur « jeu », à écouter un jour différemment

 

Peut-être qu’un jour, dans un avenir plus souhaitable, réellement transformé, et moins barbare, les propos des joueurs ou acteurs massivement diffusés, participant à l’asservissement de la plupart, et subissant l’automatisation de leur « créativité » subjective, provoqueront une compassion terrible pour des êtres plus conscients et plus présents, moins abandonnés. Ces « joies », ces « passions », provoquant aussi celle des « masses » désolées d’aujourd’hui, que nous sommes, apparaîtront comme les poisons d’un ancien temps, dont le « comique » paradoxal saisira d’effroi.

 

Dans le contexte de telles projections, quatre « interventions » du « présent », sélectionnées au hasard, et globalement impensées, pourraient être « écoutées » avec une autre oreille.

 

  • « La force qui t'envahit sur le moment, l'intensité émotionnelle… Je n'ai jamais revécu cela. Mais je n'imaginais pas du tout ce qui allait se passer après. Ma vie a changé complètement à ce moment-là. À tous les niveaux »

Zidane, à propos de la coupe du monde de 1998.

-« Un rôle idéal mais surtout un incroyable défi. Je suis restée imprégnée par le personnage longtemps après la fin du tournage, et je ne m’en suis pas encore complètement séparée. C’était une grande opportunité pour moi, mais aussi un rôle extrême, presque nocif. J’avais déjà travaillé dans d’autres films aussi exigeants au niveau des émotions. Mais dans Black Swan, j’ai dû affronter quelque chose de tout à fait nouveau : l’engagement physique (…). Cette fois, j’ai dû travailler avec tout mon corps car il fallait que je m’exprime par le mouvement (…). C’était une question de style et de technique. Découvrir et apprendre tout cela fut une vraie chance. »

Natalie Portman, à propos de son rôle dans Black Swan.

  • « J'aime mon travail, mon pays, j'aime faire ce que je suis née pour faire et j'en suis fière (…). Le plus dur était de choisir ce que j'allais faire. J'ai tellement de chansons... C'est vraiment dur. Parce que je veux donner aux fans les chansons qu'ils aiment, mais ça ne dure que douze minutes... » 

Beyonce, à propos de son show pour le Super Bowl de 2013.

  • « Je travaille en sous-marin (…). C’est-à-dire que je fais des choses concrètes. »

François-Xavier, ancien participant à Secret Story 3, en 2010.

(Ce jeune millionnaire oisif évoquait ici les suites de son « expérience » dans la télé-réalité ; il pensait peut-être s’être « épanoui » socialement dans un système ludique dérisoire, de surveillances, de confessions anecdotiques, de surexpositions, et de « créations » encadrées. Il s’est suicidé le 9 août 2011)

 

Un jour, peut-être, ces « choses concrètes » qu’évoquait le jeune François-Xavier, et qu’évoquent les trois autres, ou toute autre vedette inconsciente : ces « intensités », « émotions », ces « défis », « imprégnations », « opportunités », « exigences », « nouveautés », « engagements », « styles », « techniques », « découvertes », ces « amours, « ces » passions », ces « efforts », qui furent ceux d’individus auto-réifiés, prétextes à d’autres jeux cyniques, instruments du contrôle devenus « désirs », pulsions libidinales, provoqueront plus de gêne et de compassion pudique, plus de sourires attristés et de détournements dadaïstes, que d’idolâtrie extatique hébétée, que de « commentaires » compétents désertés, que de fétichisations vaines et automatisées.

« Le spectacle se représente à la fois comme la société même, comme une partie de la société, et comme instrument d'unification. En tant que partie de la société, il est expressément le secteur qui concentre tout regard et toute conscience. Du fait même que ce secteur est séparé, il est le lieu du regard abusé et de la fausse conscience ; et l'unification qu'il accomplit n'est rien d'autre qu'un langage officiel de la séparation généralisée. »

Guy Debord, La Société du Spectacle

 

[1] Jean-Marie Brohm & Marc Perelman, Le football, une peste émotionnelle

[2] Bergson, dans Le rire, définit le comique comme étant du « mécanique plaqué sur du vivant ».

Un espoir, un soutien, une compassion, une lutte visée. Qui s'adresse à toute personne instrumentalisée, automatisée, réifiée, dépossédée.

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